Extrait de La comédie atomique, Yves Lenoir, 2016:

Le mythe de la radiophobie

Le mythe de la cause « radiophobique » des séquelles non cancéreuses de Tchernobyl est en quelque sorte l'avatar d'une légende, celle de la gestion prétendument exemplaire de la crise par les autorités soviétiques. L'annexe 7, « Medical-biological problems », du rapport Legassov d'août 1986 avait proclamé pour l'histoire qu'« immédiatement après le début de l'accident la population de Pripiat reçut la recommandation de réduire au maximum les séjours à l'extérieur et de garder les fenêtres fermées. Le 26 avril, toutes les activités de plein air des crèches, jardins d'enfants et écoles furent annulées et un traitement prophylactique à l'iode y fut administré ». Comme on l'a vu, il s'agit là de contrevérités pures et simples.

1987 est l'année de l'irruption de la radiophobie. Le pas est franchi lors de la conférence de l'AIEA en septembre 1987 à Vienne. Ilyin et Pavlovsky (respectivement représentant et délégué de l'URSS à l'UNSCEAR), deux des rédacteurs du rapport Legassov de 1986, font le point de la situation sanitaire. Ils commencent par donner à croire que les évacuations tardives et, implicitement, celles auxquelles il n'a pas été procédé découleraient d'évaluations précises permettant de déterminer le bon compromis entre souci de ménager la santé mentale des gens et la limitation de leur exposition en deçà du seuil des effets cliniques, cliniques à court terme selon l'acception UNSCEAR-CIPR : «La valeur des différentes mesures de protection de la population est inégale et leurs effets psychologiques peuvent être plus ou moins néfastes, de ce point de vue, l'action la plus délicate est l'évacuation de la population. Il s'ensuit que l'évaluation des risques [...] doit tenir compte non seulement du risque biologique de l'irradiation, mais également des facteurs suivants : ampleur du risque, urgence relative des mesures de protection, degré de certitude dans l'évaluation de l'évolution de la situation radiologique, possibilité réelle d'appliquer à temps la mesure envisagée, effet psychologique négatif et risque pour la santé publique pouvant résulter de l'application d'une mesure donnée. Compte tenu des facteurs susmentionnés, on a jugé bon, dans le cas d'une mesure telle que l'évacuation de la population pour éviter l'exposition externe aux rayonnements gamma, de retenir comme principal critère des doses proches du seuil à partir duquel l'exposition pourrait avoir un effet sur l'organisme humain. En ce qui concerne l'exposition interne de la thyroïde due à l'inhalation d'isotopes de l'iode, il a été décidé de retenir comme limite supérieure la dose susceptible, selon les données cliniques et expérimentales, d'avoir sur l'individu des effets nocifs graves
(23). » Qu'est-ce qu'un effet nocif pas grave ?

Concomitamment, par application du ratio dose-effet de la CIPR, on se doit d'accorder la dose collective avec la prévision imposée par Beninson le 29 août 1986 à Vienne, soit environ 2 000 décès par cancer et non pas 24 000 comme avancé dans l'annexe 7 du rapport Legassov. Bien entendu, ces chiffres sont totalement théoriques et resteront invérifiables. Il ne s'agit que de résoudre un problème de communication. Lors d'une conférence de l'OMS en mai 1987 à Copenhague, Alexander Moïseev, délégué soviétique à l'UNSCEAR et membre du comité 4 de la CIPR depuis 1977, avait préparé le terrain avec une première réduction des doses internes et externes. Le sous-titre du rapport d'Ilyin et Pavlovsky de septembre 1987 enfonce le clou : « L'analyse des données confirme l'efficacité d'actions à grande échelle pour limiter les effets de l'accident. » Il faut les croire : la dose cumulée sur cinquante ans pour toute la population a été réévaluée et divisée par neuf. Les 2 000 cancers mortels supplémentaires sont bien les seuls dommages (toujours plus insignifiants) à attendre de la catastrophe. Cette réduction est de grande portée, car elle induit rétroactivement l'idée d'une gestion rigoureuse et prudente des évacuations en 1986 dont on a présenté la philosophie ci-dessus. La réduction de la dose collective de Tchernobyl restera un leitmotiv des instances internationales jusqu'à la sortie en 2006 du bilan définitif de la catastrophe, le Chernobyl Forum Report: la division par neuf de 1987 sera suivie de plusieurs autres, la dernière retenue par l'OMS et l'AIEA en 2005 (pour le cumul durant les vingt années après l'accident) correspondant à un facteur diviseur de l'ordre de trente
(24).

Pour le reste, tout ce qui n'est pas cancer, RAS : « Des études détaillées effectuées en 1986 et 1987 n'indiquent chez les enfants exposés aux rayonnements aucune augmentation de la morbidité générale, ni d'entités nosologiques particulières, telles que pneumonie, allergies et maladies auto-immunes, malformations cardiovasculaires congénitales, etc. Une analyse de l'incidence des maladies infectieuses dans la population des zones contaminées a montré que les taux et la distribution de ces maladies y étaient les mêmes que dans l'ensemble du pays. »

Mais - et c'est bizarre à ce stade - si c'est «aucune », pourquoi avoir évoqué des maladies hors du champ réduit aux cancers et effets génétiques du modèle CIPR ? Cela sonne comme un aveu. Les auteurs seraient-ils gênés par la réalité qui se fait jour au point de ne pouvoir s'empêcher de s'enfoncer un peu plus ? «Au moment des examens, ajoutent-ils, on a observé chez les adultes vivant dans les régions contaminées situées au-delà du rayon de 30 km de la centrale de Tchernobyl une anxiété accrue du fait des inquiétudes au sujet des risques pour la santé des enfants et de la perturbation des habitudes quotidiennes. Cette tension et un état chronique de stress causent un syndrome de phobie des rayonnements dans une partie de la population et peuvent, dans la situation radiologique actuelle, représenter pour la santé une menace plus sérieuse que l'exposition aux rayonnements eux-mêmes. »

Retenir que, pour l'heure, les « radiophobes » ne sont pas les malades - les enfants - mais leurs parents, et que les rayonnements représentent quand même une menace. Le concept va évoluer jusqu'à ce que la radiophobie ne soit plus la résultante d'un état d'angoisse, mais devienne la cause de tous les maux autres que les maladies thyroïdiennes. Ce sera l'un des enseignements majeurs de la conférence de l'AIEA à Vienne à l'occasion du dixième anniversaire, qui reconnaîtra par ailleurs formellement les cancers de la thyroïde comme la seule conséquence sanitaire mesurable des retombées de Tchernobyl. .

Curieusement, alors que tout expert extérieur à la mouvance UNSCEAR-CIPR-AIEA est récusé comme a priori non compétent, c'est à un psychologue, R. Lee
(25), que l'on a demandé de superviser et présenter l'étude sur la radiophobie. Son rapport est formel : «Éduquer est la tâche la plus importante. Il est nécessaire et urgent de convaincre la population des régions "contaminées" [les guillemets sont d'origine] que la plupart de leurs symptômes ne peuvent pas être attribués aux radiations mais aux conséquences physiologiques de leur stress. [...] Il y a un consensus général parmi les psychiatres, psychologues et sociologues pour affirmer que les effets physiques et mentaux du stress sont le problème principa1(26). »

Ce moment est capital, car il va déterminer les objectifs de l'Union européenne en matière d'assistance aux populations touchées par les retombées de Tchernobyl. Et il a offert une légitimité en béton aux actions, à venir très vite, visant à disqualifier les initiatives indépendantes motivées par la recherche et le traitement de la cause « radiations» des maux post-Tchernobyl autres que cancéreux, et d'abord ceux accablant les enfants.

Nous venons d'évoquer l'usage politique de la radiophobie. Cette dernière a-t-elle un contenu scientifique ? La question est sensée : une bonne partie des maux non cancéreux incriminés ont pour origine une baisse de l'immunité, et le stress est un des facteurs agissant sur l'immunité. Si contenu scientifique elle a, la CIPR l'aura établi. Elle aura démontré que la radioactivité n'y est pour rien. Faisons l'hypothèse raisonnable que si tel est le cas, on doit en trouver trace dans les Annales de la Commission. Nous y avons donc cherché la présence des racines-clés suivantes : immuni, cardio, cardia, heart, endocrin, diabet, pneumo et asthen (explication : diabet renvoie par exemple au diabète de type 1 du nourrisson sans antécédents familiaux, sa cause probable est une contamination massive par le Cs137 in utero et/ou ensuite par l'allaitement maternel). Résultat : rien, aucun indice d'un travail scientifique visant à établir l'origine des spectaculaires évolutions épidémiologiques post-Tchernobyl... D'où, soit dit en passant, on se permet de déduire que le respect de l'orthodoxie selon laquelle les faibles doses ne peuvent provoquer (éventuellement) que des cancers et des mutations génétiques interdit de chercher dans d'autres directions. Les experts sont imperméables au doute scientifique et ne font guère preuve de curiosité. Pour autant, l'absence de travaux spécifiques ne permet pas de conclure que le stress ne perturbe pas l'immunité selon le schéma épidémiologique post-Tchernobyl.

Stress et immunité font un vaste sujet. Par chance, une synthèse assez complète de 2004 - une méta-analyse de 372 études publiées depuis trente ans par des revues à comité de lecture - est librement consultable sur un site officiel américain
(27). Elle couvre toute la période pré- et post- Tchernobyl. Deux constatations à relever : « Des personnes atteintes d'une maladie d'origine immunologique sont plus susceptibles d'un dérèglement de l'immunité relié au stress », et « les adultes plus âgés sont tout spécialement vulnérables aux changements de l'immunité induits par des événements extérieurs ». Le mot Tchernobyl, c'est-à-dire par transitivité la radiophobie, n'apparaît pas dans cette méta-analyse. Le rapport de Lee a des fondements scientifiques plutôt brumeux...

En effet, dans les régions touchées par Tchernobyl, les parents sont en meilleure santé que les enfants, objets de leurs angoisses. Ces derniers, comme tous les enfants, sauf à être gravement malades, se pensent immortels. L'état d'angoisse des parents est incontestable, mais il ne lèse pas le système immunitaire de leurs enfants! L'explication « psy » des maux de Tchernobyl n'est pas scientifique. Le complexe UNSCEAR-CIPRAIEA a fait appel à une alliance de sciences « molles » - psychiatrie, psychologie et sociologie -, pour écarter les acquis d'une science «dure », l'épidémiologie. Abus d'autorité, imposture scientifique, maintien en danger de toute une population...

 

23) Leonid A. lun.! et Oleg A. PAVLOVSKY, « Conséquences radiologiques de l'accident de Tchernobyl en Union soviétique et mesures prises pour en atténuer l'impact », Bulletin de l'AIEA, n°4, 1987, p. 17-24.
24) Ian FAIRLIE et David SUMNER, The Other Report on Chernobyl, European Parliament, 2006, p. 62-64.
25) Google Scholar n'indique qu'une publication de R. Lee avant la publication du CFR.
26) R. LEE, « Other health effects, psychological consequences, stress, anxiety », in AlEA, One Decade after Chernobyl. Summing up the Consequences of the Accident, Vienne, 8-12 avril 1996, p. 283-319.
27) Suzanne C. SEGERSTROM et Gregory E. MILLER, « Psychological stress and the human immune system : a meta-analytic study of 30 years of inquiry Psychological Bulletin, vol. 130, n° 4, juillet 2004, p. 601-630.

 

 

Extrait de Tchernobyl, une catastrophe, Bella et Roger Belbéoch, Éd. ALLIA, Paris 1993.

La radiophobie, un nouveau concept pour une gestion économique des situations postaccidentelles

Les premières manifestations de morbidité anormale dans les régions contaminées furent interprétées comme une « somatisation de la radiophobie ». Ainsi, Roger Cans dans Le Monde du 25 mai 1988, de retour d'un voyage d'accompagnement d'experts français à Kiev, décrit la situation sanitaire : « Mais on ne se contente pas de mettre en fiche les patients et de comptabiliser leurs globules rouges, leurs lymphocytes et leurs plaquettes. On s'efforce aussi de traiter les anxieux qui somatisent, qui éprouvent des douleurs intestinales(16), qui ont des cauchemars la nuit et les "radiophobes", symptôme nouveau en URSS où, traditionnellement, l'atome faisait partie des bienfaits du progrès. Les anxieux sont traités dans des services de psychothérapie où l'on pratique des bains aux herbes, des projections de films avec musique douce et diffusion de parfums. » En somme, la thérapie consisterait à une mise en fiches et à une cure psychiatrique, douce précise-t-on, pour qu'on ne soit pas tenté de faire des rapprochements fâcheux avec des pratiques anciennes...

Le scientifique soviétique Dimitri Popov, dans le quotidien Industrie socialiste, résume ainsi la situation : « La population locale n'a besoin d'aucun soin particulier, si ce n'est d'une psychothérapie
(17). »

Quelques exemples de manifestations de radiophobie :
- L'augmentation des affections pulmonaires est officiellement reconnue. Elle serait due au fait que les gens ne veulent plus passer de radios, d'où une augmentation importante de tuberculose.
- L'augmentation des cancers de la cavité buccale est reconnue officiellement. La cause en serait les caries dentaires. Aucune indication n'est donnée sur cette augmentation curieuse des caries dentaires. D'autre part, c'est la première fois qu'on relie cancer de la bouche et caries dentaires...
- Les affections thyroïdiennes officiellement reconnues seraient dues à une attention plus grande de la part des médecins pour la thyroïde, à cause de la phobie de l'iode.
- Les anémies ou autres affections, reconnues officiellement, seraient le résultat d'un manque de vitamines, les gens ne mangeant plus de fruits et de légumes frais. Aucune indication n'est fournie sur leur alimentation de remplacement. Etc.

La radiophobie comme cause des problèmes actuellement observés est largement mise en avant par les experts internationaux qui viennent ainsi en aide au pouvoir central.

Dans Nucleonics Week (journal professionnel américain de l'industrie nucléaire) du 1er février 1990, on trouve ceci :
« D'après le professeur Albrecht Kellerer de l'Université de Wurzbourg, aucun des problèmes de santé observés chez les gens habitant dans les régions d'Ukraine, de Biélorussie et de la Fédération de Russie, contaminés en avril 1986 par le désastre nucléaire de Tchernobyl, ne sont la conséquence directe du rayonnement. »

Il a déclaré à Nucleonics Week, à la fin d'une mission de dix jours pour étudier la situation sanitaire pour le compte de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, que ces problèmes de santé proviennent de l'anxiété et de conceptions erronées sur l'origine de beaucoup de maladies. « Ce qui n'était pas attendu, c'est la conception totalement erronée, pas seulement dans la population, mais aussi chez la plupart des autorités et, ce qui est pire, parmi la profession médicale, des causes de détérioration de la santé. Ils pensent tous que les conditions sanitaires sont dues aux effets du rayonnement. » Il poursuit en dénonçant les mesures de protection trop importantes qui sont prises, ce qui conduit les populations à penser qu'il y a des dangers réels pour la santé. Pour lui tout cela relève de la psychiatrie.

Par l'intermédiaire de son ambassade à Paris, l'Ukraine qui a engagé 250 000 liquidateurs à Tchernobyl, communique à la presse qu'en 2004, 84% des liquidateurs sont malades,
voir tableau ci-dessous du docteur Angelina Nyagu extrait de : Health of survivors in Ukraine in 20 years dynamics after the Chernobyl catastrophe:

Il n'y a pas que des décès, le docteur Nyagu présente dans ce tableau n° 2 l'évolution de la morbidité des survivants ukrainiens de Tchernobyl.
Les troubles mentaux occupent une place marginale et ont doublé alors que la morbidité d'ensemble a quadruplé.
Autrement dit, Tchernobyl a eu moins d'influence sur la santé mentale de la population touchée que sur n'importe quelle autre pathologie.
(Extrait de
La comédie atomique, Yves Lenoir, 2016)

En 2006, la neuropsychiatre ukrainienne Angelina Nyagu, qui a travaillé à partir des statistiques des ministères ukrainien et biélorusse de la Santé, a publié des informations en totale contradiction avec le Chernobyl Forum Report, pourtant cosigné par les gouvernements ukrainien et biélorusse... En voici quelques-unes: Dix ans après l'accident, l'incidence des cancers du sein a plus que triplé parmi les femmes vivant dans les régions fortement contaminées du Belarus. Les enfants des liquidateurs ont deux fois plus de cancers, six fois plus de maladies endocriniennes et du métabolisme [...] et jusqu'à six fois plus d'anomalies héréditaires que ceux du reste de la population. Le nombre de trisomies 21 a presque triplé en janvier 1987 (neuf mois après l'accident) et ultérieurement son taux moyen est resté 20 % plus élevé qu'avant l'accident. La dynamique des cancers du cerveau chez les enfants [...] en 1991 avec des valeurs en moyenne cinq fois plus élevées qu'avant 1985, le déclenchement d'un cancer du cerveau radio-induit survient chez l'enfant en général passé cinq ans après l'exposition. Dans les régions balayées par des nuages très concentrés, le taux d'enfants en bonne santé est passé de 85 % en 1985 à 15 % vingt ans après, soit six fois moins, ce qui suggère une transmission dite épigénétique de facteurs affaiblissant l'organisme.

Il est intéressant de noter que les premières manifestations de l'aggravation de la morbidité dans les territoires contaminés furent tout simplement niées par les autorités soviétiques. Cette tactique ne résista pas aux faits. Il fallut reconnaître qu'il y avait de réels problèmes de santé. La cause en fut attribuée à la radiophobie, la crainte du rayonnement créatrice de stress à l'origine de tous les maux. Ce concept de radiophobie fut repris avec force par les experts officiels internationaux. Jusqu'à présent aucune étude n'a été publiée qui apporterait, sur des bases épidémiologiques fiables, la preuve que les populations biélorusse et ukrainienne seraient atteintes de radiophobie galopante. D'ailleurs aucune instance scientifique ne semble désireuse de vouloir entreprendre de telles études. La conviction des experts tient lieu de preuve. Après avoir abondamment utilisé la radiophobie, les experts soviétiques doivent être beaucoup plus prudents lorsqu'ils interviennent chez eux. Ils vont même parfois jusqu'à reconnaître en dernière hypothèse que le rayonnement pourrait causer certains troubles(18). L'AIEA elle-même doit faire preuve de plus de prudence car ses experts envoyés sur place ont constaté que l'usage du terme de radiophobie « exacerbait les problèmes de crédibilité auxquels les autorités soviétiques devaient faire face(19). L'Agence de Vienne préfère revenir à la tactique initiale et nier en bloc toute anomalie de morbidité.

Il était évident que le pouvoir central soviétique aurait des difficultés énormes à gérer la situation s'il ne tenait compte, pour ses critères, que de la protection sanitaire des individus. Les critères socio-économiques sont prépondérants, mais il est difficile de développer ces considérations devant des populations qui devront souffrir des conséquences de la catastrophe dont la responsabilité incombe largement à ceux qui se sont chargés de gérer la situation. Les experts de la Croix-Rouge, du Croissant-Rouge, de l'AIEA, de l'OMS aident le pouvoir central à camoufler les problèmes et à faire croire que ses décisions sont prises sur des critères uniquement sanitaires. Mais la population en Ukraine et en Biélorussie n'a pas été dupe et a jugé très sévèrement ces experts occidentaux complices du pouvoir central.

Voici comment Youri Chtcherbak, député et scientifique ukrainien, a analysé et jugé l'ingérence des experts occidentaux :
« Leur position m'est apparue comme une position sectaire, on pourrait même dire comme celle d'un groupe mafieux. C'est pour éviter que la peur gagne le peuple français qu'ils tiennent ici des propos optimistes. Le Pr Pellerin nous a fait des offres de services pour accroître le nombre de médecins dans les régions à problèmes. Nous pensons qu'il nous faut des médecins indépendants et non des médecins qui, disons, ont travaillé toute leur vie avec ces espèces de compagnies atomiques et qui, toute leur vie, ont touché des bulletins de paye atomiques. »

Ce texte a été publié à Kiev, le 27 janvier 1990. Ce n'est pas un hasard si la cible principale que Chtcherbak a prise est le Français Pierre Pellerin.

Pour les experts occidentaux, il n'y aurait dans les territoires contaminés que des problèmes psychologiques. Les responsables de cette situation seraient les autorités soviétiques qui auraient pris des mesures de protection trop importantes, voire inutiles, affolant ainsi les populations. Cette façon d'analyser les conséquences d'un accident nucléaire majeur n'est pas nouvelle. Lorsqu'on admet a priori que le rayonnement ne présente quasiment aucun danger pour la santé, il est logique de penser que toute mesure importante prise pour assurer la sûreté d'une installation nucléaire ou la protection sanitaire de la population est l'expression de l'anxiété des responsables, anxiété qui se propagera dans la population. Toute mesure de protection a donc un effet pervers.

Ainsi le Professeur P. Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (ministère de la Santé) et son adjoint J.-P. Moroni recommandaient en 1974 de « ne pas développer de façon excessive les mesures de sécurité dans les installations nucléaires afin qu'elles ne provoquent pas une anxiété injustifiée
(20). C'est probablement à partir de tels principes que ces responsables ont refusé, en 1986, de mettre en application en France les recommandations et les règlements de la Commission des communautés européennes(21) concernant les normes de contamination radioactive des aliments.

L'Organisation mondiale de la santé, dès 1958, avait attiré l'attention des experts en énergie nucléaire sur les « questions de santé mentale » auxquelles ils allaient être confrontés
(22).

 

16) Il est bien connu que la peur déclenche chez certains des problèmes intestinaux !

17) Cette intervention est rapportée dans Actualité soviétique du 24 janvier 1990.
En somme, la seule aide qui serait efficace d'après ce scientifique serait un envoi massif de divans. Pour les psychiatres, il serait sans doute possible d'en trouver sur place, la fin de la répression psychiatrique en URSS a dû en libérer un certain nombre pour de nouvelles tâches.

18) S. T. Belyayev, V. F. Demin, « Les conséquences à long terme de Tchernobyl, les contre-mesures et leur efficacité », Actes de la conférence internationale sur Les Accidents nucléaires et le futur de l'énergie. Leçons tirées de Tchernobyl, 15, 16 et 17 avril 1991, Paris.
Ce colloque très officiel était organisé par la Société française d'énergie nucléaire et la Société soviétique d'énergie nucléaire. Spartak Belyayev est le directeur adjoint de l'Institut Kurchatov de l'énergie atomique et Vladimir Demin est chef de laboratoire du même institut. C'est Belyayev qui a développé, pour le compte du pouvoir central soviétique, le nouveau concept qui permet de limiter considérablement le nombre des personnes à évacuer des territoires contaminés. Leur intervention au colloque de Paris, à propos de la santé publique, indique :
« L'examen clinique général de la population dans les régions contaminées a révélé un nombre croissant (comparé à 1986) de maladies et de désordres divers par rapport à l'état de santé normal, tels que :
- maladies de la circulation et du sang, du système respiratoire, et d'autres organes ;
- maladies nerveuses ;
- tumeurs malignes, etc.
En d'autres termes, une augmentation du nombre de presque toutes les maladies qui sont connues par le personnel médical est observée dans les régions contaminées. [...]
Les causes possibles de l'augmentation constatée des maladies sont
- D'ordre méthodique :
le dépistage considérablement amélioré de la population, permettant une détection plus précoce des maladies ; l'ignorance de possibles changements démographiques.
- D'ordre concret :
un changement de mode de vie et d'habitudes alimentaires ; des tensions psychologiques et une anxiété se traduisant par des symptômes physiques affectant la santé ; les effets de l'exposition aux rayonnements. »

19) New Chernobyl Law Causes Concern, Nuclear Engineering International, juillet 1991 : « Le concept de radiophobie inventé par les autorités soviétiques pour décrire ce qu'elles considéraient comme un comportement irrationnel causé par la crainte des faibles doses de rayonnement fut condamné d'une façon catégorique par ceux qui participèrent à l'étude de l'AIEA et devrait être jeté dans les poubelles de l'histoire de la radioprotection. L'usage de ce terme a exacerbé les problèmes de crédibilité auxquels les autorités soviétiques doivent faire face. »

20) P. Pellerin et J.-P. Moroni, « Installations nucléaires et protection de l'environnement », Annales des Mines, janvier 1974.

21). « Recommandation de la Commission du 6 mai 1986 adressée aux États membres concernant la coordination des mesures nationales prises à l'égard des produits agricoles suite aux retombées radioactives provenant d'Union soviétique », journal officiel des Communautés européennes du 7 mai 1986 ;
- Règlement (CEE) n°1707-86 du Conseil du 30 mai 1986 (J. O. des C.E. du 31 mai 1986) ;
- Règlement (CEE) n°1762/86 de la Commission du 5 juin 1986 (J. O. des C.E. du 6 juin 1986).

22) « Questions de santé mentale que pose l'utilisation de l'énergie atomique à des fins pacifiques », rapport d'un groupe d'étude, Organisation mondiale de la santé, Rapport technique n°151, 1958. [Le Pr Maurice Tubiana fit partie de ce groupe d'étude.]
En voici quelques extraits significatifs : « Il est naturel de penser que l'apparition d'une source d'énergie aux possibilités aussi immenses est de nature à susciter des réactions psychologiques profondes, dont certaines devront sans doute être considérées comme plus ou moins pathologiques » (pp. 4-5).
« Il semble donc confirmé que l'avènement de l'ère atomique a placé l'humanité devant certains problèmes de santé mentale » (p. 6).
« À considérer les risques réels, il semble que ces centrales [atomiques] puissent fort bien être installées dans des régions à population dense [...]. Cependant, la tendance générale a été d'implanter ces usines dans des régions à peuplement dispersé, à une assez grande distance des centres importants. [...] Cette politique d'implantation lointaine des usines atomiques ne pourraitelle pas avoir pour conséquence, au cas où il existerait dans la psychologie des masses un seuil critique, d'augmenter l'anxiété du public plutôt que de l'atténuer ? » (p. 22). (Si les atomistes soviétiques avaient suivi les conseils de l'OMS, il n'y aurait pas eu de centrale de Tchernobyl à 130 km de Kiev, mais à Kiev même, et c'est plus de 3 millions d'habitants qu'il aurait fallu évacuer en moins de 24 heures !)
Le groupe d'experts de l'OMS propose quelques solutions :
« Il peut même être dangereux, dans ce cas [effets des rayonnements sur le système nerveux de l'embryon], de diffuser des faits tenus pour certains » (p. 42).
« C'est seulement avec l'être humain au stade de l'enfance et en employant des méthodes d'éducation très différentes de celles qui caractérisent la plupart des civilisations, qu'on pourra obtenir une modification à l'échelle de tout un peuple » (p. 44).
Au chapitre « Politique à suivre en cas d'accidents et de dangers imprévus », il est dit : « Il y aurait lieu de fonder sur des principes nouveaux la politique à suivre en ce qui concerne les accidents et les dangers imprévus qui peuvent survenir dans les usines atomiques. [...] Deux écueils sont à éviter : d'une part, éveiller l'anxiété par la publicité et, d'autre part, imposer des précautions en dépit des déclarations officielles assurant que les risques sont négligeables » (p. 48).
Il est clair qu'il faudra protéger le public contre des anxiétés et des craintes excessives [...] Il faudra faire appel à un personnel spécialement entraîné » (p. 53).
Enfin, citons la résolution adoptée par le Conseil exécutif de la Fédération mondiale pour la santé mentale à sa 25e session (Londres, février 1957) pour être transmise à l'Organisation mondiale de la santé « La Fédération mondiale pour la santé mentale prie notamment l'OMS de consacrer toute l'attention voulue aux facteurs mentaux et sociaux qui sont appelés à revêtir une grande importance du point de vue de l'ensemble des responsabilités qui incomberont à l'OMS [souligné par nous] au sujet de l'utilisation de l'énergie atomique à des fins pacifiques. »
La façon dont l'OMS intervient dans la gestion postaccidentelle en Ukraine et en Biélorussie montre que cette organisation a bien entendu ce message.