Extrait de La
comédie atomique, Yves Lenoir, 2016:
Le lecteur me pardonnera d'apporter ici
un témoignage personnel(1)
non pour me distinguer mais pour souligner que des organisations
indépendantes ou des journalistes compétents auraient
pu obtenir les mêmes informations de première main,
voire plus encore. Et cela aurait donné au sujet un autre
poids et suscité plus de répercussions pour contrer
le message stéréotypé des organismes officiels
internationaux et nationaux.
Début 1989, la dégradation de l'état de santé
des enfants était l'autre manifestation précoce
de l'effet des retombées de Tchernobyl, après celui
observé sur le cheptel de la région de Narodichi
au nord de l'Ukraine, dont les terrifiants dommages affectant
sa reproduction nous avaient alertés(2).
Nous étions trois, réunis depuis quelques mois dans
une association ad hoc dénommée Comité de
liaison Tchernobyl, un médecin qui avait étudié
la question des effets des radiations, le docteur Martine Deguillaume
(publiant sous pseudonyme d'Amélie Bénassy), un
agronome russophone, Patrice Miran (pseudonyme : Philippe Lécuyer),
et moi-même (pseudonyme : André Sieber). Le voyage,
notre troisième mission sur le terrain, avait été
préparé avec les physiciens Bella et Roger Belbeoch et des relais pour
la plupart médecins et scientifiques en Biélorussie,
Russie et Ukraine. Cela se passait au printemps1990, dans cette
courte période bénie de liberté totale que
la dislocation de l'URSS va clore.
Le 16 avril, nous rencontrons les docteurs Larissa Sivolobova,
Ludmilla Alexandrova et Valentin Slavieï à l'Hôpital
radiologique de Minsk. Ils ne peuvent cacher leur inquiétude
devant l'état de santé des enfants et oscillent
entre les tentatives pour noyer le poisson de Tchernobyl et la
description de maux inédits comme l'augmentation des maladies
infectieuses, des angines chroniques, des anémies, des
troubles thyroïdiens. En fait, ils sont obsédés
par les signes cliniques de l'affaiblissement des défenses
immunitaires. L'entretien s'achève après qu'ils
ont évoqué une production insuffisante de lymphocytes
B corrélée avec une augmentation des lymphocytes
T. Une sorte de Sida inversé, qu'ils mettent sur le compte
d'un syndrome « psycho-immunitaire »... Le même
jour, dans un hôpital-sanatorium pour enfants malades de
la thyroïde, on nous signale que les cas de leucémie
infantile ont augmenté de 20 %. La leucémie infantile
se déclare à partir d'un an après l'exposition
aux radiations.
Le 17 avril, nous rencontrons Vladimir P. Leonov, responsable
de la santé du raïon (district) de Vietko, l'un des
plus contaminés de Biélorussie. Après Tchernobyl,
on a construit un centre de diagnostic pour une population de
35 000 personnes, dont 30 % d'enfants que l'on examine deux fois
par an, et un centre spécialisé avec dix-huit médecins
(il en faudrait quarante-huit) pour les maladies que l'on pense
liées à l'accident.
Voici un résumé
chiffré concernant les 6 548 enfants du raïon :
- le taux de maladies infectieuses a plus que doublé depuis
1987;
- le taux d'aberrations chromosomiques est deux fois plus élevé
que dans les régions épargnées;
- la mortalité infantile a augmenté dès 1986
et avait plus que doublé en 1989;
- trois cas de lymphosarcome et une leucose ont été
diagnostiqués depuis 1987;
- les cas de tachycardie, de baisse des plaquettes et les otites
ont quadruplé depuis 1986;
- ceux d'amygdalite ont doublé;
- les pneumopathies chroniques ont triplé;
- les maladies gastriques ont décuplé;
- les cas d'eczéma ont quintuplé;
- ceux d'anémie hémorragique ont été
multipliés par 2,5;
- ceux de leucoplasie par plus de vingt;
- quant aux leucopénies, après avoir compté
près de 1 000 cas en 1986 et 1987, on est tombé
à 88 en 1989
Les anomalies thyroïdiennes
ont été testées systématiquement depuis
1986. On en a compté 2 250 au stade 1 (thyroïde palpable),
1 800 au stade 2 (pas visible mais sensible au toucher) et 16
au stade 3 (goitre visible).
Le 18 avril, après une réunion de travail avec les
responsables de l'administration du raïon de Novozybkov, le plus pollué de Russie,
nous sommes reçus par le docteur Oleg P. Guereshov, chef
de l'hôpital de la ville. Il ouvre son registre des maladies
infantiles.
Les chiffres concernent
les 10 182 enfants de moins de quinze ans de l'agglomération:
- la mortalité infantile a triplé la première
année, était encore du double l'année suivante
et restait en 1989 de 25 % supérieure à celle de
1986 (pas de référence locale pour 1985, hélas);
- le taux de prématurés a quasi doublé entre
1986 (3,1 %) et 1989 (6 %), les avortements spontanés aussi,
de 2,6 à 4,5 %;
- le nombre de maladies par enfant et par an est passé
de 1,8 en 1986 à presque 2,3 en 1989;
- les infections respiratoires ont doublé durant cette
période;
- côté thyroïde, 40 % d'enfants au stade 1 ou
2, le nombre de ceux au stade 3 ne cesse d'augmenter, une soixantaine
en 1986 et autant de plus chaque année depuis (avant, il
n'y en avait jamais eu).
Il note une baisse de tonus chez les adultes. Les états
asthéniques ont quintuplé entre 1986 et 1989. Jusqu'en
1990, pas d'accroissement évident du nombre de leucémies
et de cancers. Pas d'étude chromosomique par manque de
moyens.
Au retour, le médecin du groupe, Amélie Bénassy,
a publié deux articles de synthèse dans la revue
médicale Le Généraliste(3), la seule ouverte à ce genre d'information...
Pratiquement aucun écho. Car les contre-feux avaient été
allumés dès 1987. L'idée était passée
qu'on se ferait sérieusement dénigrer par les gardiens
de la doctrine si on imputait ces maux non cancéreux à
la radioactivité déposée par Tchernobyl.
1) Yves LENOIR, « Récit de voyage, avril 1990,
Ukraine, Biélorussie, Russie », loc. cit.
2) Vladimir KOLINKO, «Les séquelles », Sovietskaya
Bielorossia, février 1989 (repris par Les Nouvelles
de Moscou, avril 1989) ; Dimitri GRODZINSKY, «Au-delà
des limites, la facture de Tchernobyl », Les Nouvelles
de Moscou, 11 juin 1989, p. 5 (le professeur Grodzinsky est
un biologiste membre de l'Académie des sciences d'Ukraine).
3) Ces articles, et deux autres publiés par des journaux
grand public, sont consultables et téléchargeables
à Amélie BÉNASSY, ETB, 1990.