Un livre à acheter, une mine d'informations sur l'histoire du lobby nucléaire.


La comédie atomique
L'histoire occultée des dangers des radiations

Yves Lenoir

Editions La Découverte 2016, en vente sur la boutique ETB.

 

Le bilan humain de la catastrophe de Tchernobyl d'avril 1986 a été définitivement figé avec le rapport adopté en 2006 par l'ONU et les gouvernements biélorusse, russe et ukrainien. Ce bilan minore considérablement le nombre de victimes, car il " ignore " de nombreuses séquelles constatées chez les millions de personnes exposées aux retombées radioactives et chez les 800 000 " liquidateurs " de l'accident. Et, en octobre 2011 un expert russe qui avait coordonné la rédaction de ce rapport a affirmé au Japon que la santé de la population touchée par les rejets radioactifs de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, ne serait pas affectée...

Comment expliquer cette scandaleuse culture du déni des effets de la radioactivité ? En se plongeant dans les archives, en remontant aux premiers usages intensifs des rayons X et du radium. C'est ce qu'a fait Yves Lenoir pour ce livre où il retrace la surprenante histoire de la construction progressive d'un système international de protection radiologique hors normes au sein de l'ONU, qui minore systématiquement les risques et les dégâts des activités nucléaires.

On apprend ainsi comment les promesses de l'" énergie atomique " civile ont fait l'objet dans les années 1950 d'une intense propagande au niveau mondial : non seulement cette énergie satisfera sans danger les besoins de l'humanité, mais l'usage généralisé de faibles doses de radioactivité permettra de décupler la production agricole ! Surtout, Yves Lenoir révèle que les normes de protection des travailleurs de l'énergie atomique ou des populations qui pourraient être exposées après un accident nucléaire ont été définies par une poignée d'experts, en dehors de tout contrôle démocratique. Il explique leurs méthodes pour construire une " vérité officielle " minimisant les conséquences de Tchernobyl. Et comment ces procédés ont été mis en oeuvre, en accéléré, après Fukushima. Une remarquable enquête historique, riche de nombreuses révélations.

Yves Lenoir, ingénieur de formation, suit les questions nucléaires depuis sa participation à un groupe interministériel sur les déchets radioactifs en 1974-1975. Il est aujourd'hui président de l'association Enfants de Tchernobyl Belarus, créée en 2001 pour financer un organisme indépendant de protection radiologique du Belarus, l'Institut Belrad basé à Minsk.

 

Extrait:

Le mythe de la radiophobie

Le mythe de la cause « radiophobique » des séquelles non cancéreuses de Tchernobyl est en quelque sorte l'avatar d'une légende, celle de la gestion prétendument exemplaire de la crise par les autorités soviétiques. L'annexe 7, « Medical-biological problems », du rapport Legassov d'août 1986 avait proclamé pour l'histoire qu'« immédiatement après le début de l'accident la population de Pripiat reçut la recommandation de réduire au maximum les séjours à l'extérieur et de garder les fenêtres fermées. Le 26 avril, toutes les activités de plein air des crèches, jardins d'enfants et écoles furent annulées et un traitement prophylactique à l'iode y fut administré ». Comme on l'a vu, il s'agit là de contrevérités pures et simples.

1987 est l'année de l'irruption de la radiophobie. Le pas est franchi lors de la conférence de l'AIEA en septembre 1987 à Vienne. Ilyin et Pavlovsky (respectivement représentant et délégué de l'URSS à l'UNSCEAR), deux des rédacteurs du rapport Legassov de 1986, font le point de la situation sanitaire. Ils commencent par donner à croire que les évacuations tardives et, implicitement, celles auxquelles il n'a pas été procédé découleraient d'évaluations précises permettant de déterminer le bon compromis entre souci de ménager la santé mentale des gens et la limitation de leur exposition en deçà du seuil des effets cliniques, cliniques à court terme selon l'acception UNSCEAR-CIPR : «La valeur des différentes mesures de protection de la population est inégale et leurs effets psychologiques peuvent être plus ou moins néfastes, de ce point de vue, l'action la plus délicate est l'évacuation de la population. Il s'ensuit que l'évaluation des risques [...] doit tenir compte non seulement du risque biologique de l'irradiation, mais également des facteurs suivants : ampleur du risque, urgence relative des mesures de protection, degré de certitude dans l'évaluation de l'évolution de la situation radiologique, possibilité réelle d'appliquer à temps la mesure envisagée, effet psychologique négatif et risque pour la santé publique pouvant résulter de l'application d'une mesure donnée. Compte tenu des facteurs susmentionnés, on a jugé bon, dans le cas d'une mesure telle que l'évacuation de la population pour éviter l'exposition externe aux rayonnements gamma, de retenir comme principal critère des doses proches du seuil à partir duquel l'exposition pourrait avoir un effet sur l'organisme humain. En ce qui concerne l'exposition interne de la thyroïde due à l'inhalation d'isotopes de l'iode, il a été décidé de retenir comme limite supérieure la dose susceptible, selon les données cliniques et expérimentales, d'avoir sur l'individu des effets nocifs graves
(23). » Qu'est-ce qu'un effet nocif pas grave ?

Concomitamment, par application du ratio dose-effet de la CIPR, on se doit d'accorder la dose collective avec la prévision imposée par Beninson le 29 août 1986 à Vienne, soit environ 2 000 décès par cancer et non pas 24 000 comme avancé dans l'annexe 7 du rapport Legassov. Bien entendu, ces chiffres sont totalement théoriques et resteront invérifiables. Il ne s'agit que de résoudre un problème de communication. Lors d'une conférence de l'OMS en mai 1987 à Copenhague, Alexander Moïseev, délégué soviétique à l'UNSCEAR et membre du comité 4 de la CIPR depuis 1977, avait préparé le terrain avec une première réduction des doses internes et externes. Le sous-titre du rapport d'Ilyin et Pavlovsky de septembre 1987 enfonce le clou : « L'analyse des données confirme l'efficacité d'actions à grande échelle pour limiter les effets de l'accident. » Il faut les croire : la dose cumulée sur cinquante ans pour toute la population a été réévaluée et divisée par neuf. Les 2 000 cancers mortels supplémentaires sont bien les seuls dommages (toujours plus insignifiants) à attendre de la catastrophe. Cette réduction est de grande portée, car elle induit rétroactivement l'idée d'une gestion rigoureuse et prudente des évacuations en 1986 dont on a présenté la philosophie ci-dessus. La réduction de la dose collective de Tchernobyl restera un leitmotiv des instances internationales jusqu'à la sortie en 2006 du bilan définitif de la catastrophe, le Chernobyl Forum Report: la division par neuf de 1987 sera suivie de plusieurs autres, la dernière retenue par l'OMS et l'AIEA en 2005 (pour le cumul durant les vingt années après l'accident) correspondant à un facteur diviseur de l'ordre de trente
(24).

Pour le reste, tout ce qui n'est pas cancer, RAS : « Des études détaillées effectuées en 1986 et 1987 n'indiquent chez les enfants exposés aux rayonnements aucune augmentation de la morbidité générale, ni d'entités nosologiques particulières, telles que pneumonie, allergies et maladies auto-immunes, malformations cardiovasculaires congénitales, etc. Une analyse de l'incidence des maladies infectieuses dans la population des zones contaminées a montré que les taux et la distribution de ces maladies y étaient les mêmes que dans l'ensemble du pays. »

Mais - et c'est bizarre à ce stade - si c'est «aucune », pourquoi avoir évoqué des maladies hors du champ réduit aux cancers et effets génétiques du modèle CIPR ? Cela sonne comme un aveu. Les auteurs seraient-ils gênés par la réalité qui se fait jour au point de ne pouvoir s'empêcher de s'enfoncer un peu plus ? «Au moment des examens, ajoutent-ils, on a observé chez les adultes vivant dans les régions contaminées situées au-delà du rayon de 30 km de la centrale de Tchernobyl une anxiété accrue du fait des inquiétudes au sujet des risques pour la santé des enfants et de la perturbation des habitudes quotidiennes. Cette tension et un état chronique de stress causent un syndrome de phobie des rayonnements dans une partie de la population et peuvent, dans la situation radiologique actuelle, représenter pour la santé une menace plus sérieuse que l'exposition aux rayonnements eux-mêmes. »

Retenir que, pour l'heure, les « radiophobes » ne sont pas les malades - les enfants - mais leurs parents, et que les rayonnements représentent quand même une menace. Le concept va évoluer jusqu'à ce que la radiophobie ne soit plus la résultante d'un état d'angoisse, mais devienne la cause de tous les maux autres que les maladies thyroïdiennes. Ce sera l'un des enseignements majeurs de la conférence de l'AIEA à Vienne à l'occasion du dixième anniversaire, qui reconnaîtra par ailleurs formellement les cancers de la thyroïde comme la seule conséquence sanitaire mesurable des retombées de Tchernobyl. .

Curieusement, alors que tout expert extérieur à la mouvance UNSCEAR-CIPR-AIEA est récusé comme a priori non compétent, c'est à un psychologue, R. Lee
(25), que l'on a demandé de superviser et présenter l'étude sur la radiophobie. Son rapport est formel : «Éduquer est la tâche la plus importante. Il est nécessaire et urgent de convaincre la population des régions "contaminées" [les guillemets sont d'origine] que la plupart de leurs symptômes ne peuvent pas être attribués aux radiations mais aux conséquences physiologiques de leur stress. [...] Il y a un consensus général parmi les psychiatres, psychologues et sociologues pour affirmer que les effets physiques et mentaux du stress sont le problème principa1(26). »

Ce moment est capital, car il va déterminer les objectifs de l'Union européenne en matière d'assistance aux populations touchées par les retombées de Tchernobyl. Et il a offert une légitimité en béton aux actions, à venir très vite, visant à disqualifier les initiatives indépendantes motivées par la recherche et le traitement de la cause « radiations» des maux post-Tchernobyl autres que cancéreux, et d'abord ceux accablant les enfants.

Nous venons d'évoquer l'usage politique de la radiophobie. Cette dernière a-t-elle un contenu scientifique ? La question est sensée : une bonne partie des maux non cancéreux incriminés ont pour origine une baisse de l'immunité, et le stress est un des facteurs agissant sur l'immunité. Si contenu scientifique elle a, la CIPR l'aura établi. Elle aura démontré que la radioactivité n'y est pour rien. Faisons l'hypothèse raisonnable que si tel est le cas, on doit en trouver trace dans les Annales de la Commission. Nous y avons donc cherché la présence des racines-clés suivantes : immuni, cardio, cardia, heart, endocrin, diabet, pneumo et asthen (explication : diabet renvoie par exemple au diabète de type 1 du nourrisson sans antécédents familiaux, sa cause probable est une contamination massive par le Cs137 in utero et/ou ensuite par l'allaitement maternel). Résultat : rien, aucun indice d'un travail scientifique visant à établir l'origine des spectaculaires évolutions épidémiologiques post-Tchernobyl... D'où, soit dit en passant, on se permet de déduire que le respect de l'orthodoxie selon laquelle les faibles doses ne peuvent provoquer (éventuellement) que des cancers et des mutations génétiques interdit de chercher dans d'autres directions. Les experts sont imperméables au doute scientifique et ne font guère preuve de curiosité. Pour autant, l'absence de travaux spécifiques ne permet pas de conclure que le stress ne perturbe pas l'immunité selon le schéma épidémiologique post-Tchernobyl.

Stress et immunité font un vaste sujet. Par chance, une synthèse assez complète de 2004 - une méta-analyse de 372 études publiées depuis trente ans par des revues à comité de lecture - est librement consultable sur un site officiel américain
(27). Elle couvre toute la période pré- et post- Tchernobyl. Deux constatations à relever : « Des personnes atteintes d'une maladie d'origine immunologique sont plus susceptibles d'un dérèglement de l'immunité relié au stress », et « les adultes plus âgés sont tout spécialement vulnérables aux changements de l'immunité induits par des événements extérieurs ». Le mot Tchernobyl, c'est-à-dire par transitivité la radiophobie, n'apparaît pas dans cette méta-analyse. Le rapport de Lee a des fondements scientifiques plutôt brumeux...

En effet, dans les régions touchées par Tchernobyl, les parents sont en meilleure santé que les enfants, objets de leurs angoisses. Ces derniers, comme tous les enfants, sauf à être gravement malades, se pensent immortels. L'état d'angoisse des parents est incontestable, mais il ne lèse pas le système immunitaire de leurs enfants! L'explication « psy » des maux de Tchernobyl n'est pas scientifique. Le complexe UNSCEAR-CIPRAIEA a fait appel à une alliance de sciences « molles » - psychiatrie, psychologie et sociologie -, pour écarter les acquis d'une science «dure », l'épidémiologie. Abus d'autorité, imposture scientifique, maintien en danger de toute une population...

 

23) Leonid A. lun.! et Oleg A. PAVLOVSKY, « Conséquences radiologiques de l'accident de Tchernobyl en Union soviétique et mesures prises pour en atténuer l'impact », Bulletin de l'AIEA, n°4, 1987, p. 17-24.
24) Ian FAIRLIE et David SUMNER, The Other Report on Chernobyl, European Parliament, 2006, p. 62-64.
25) Google Scholar n'indique qu'une publication de R. Lee avant la publication du CFR.
26) R. LEE, « Other health effects, psychological consequences, stress, anxiety », in AlEA, One Decade after Chernobyl. Summing up the Consequences of the Accident, Vienne, 8-12 avril 1996, p. 283-319.
27) Suzanne C. SEGERSTROM et Gregory E. MILLER, « Psychological stress and the human immune system : a meta-analytic study of 30 years of inquiry Psychological Bulletin, vol. 130, n° 4, juillet 2004, p. 601-630.