Extrait de Plutopia, une histoire des premières villes atomiques, Kate Brown, Acte Sud 2013:
La neurologue Angelina Gus'kova (1924-2015) était encore une jeune docteure
quand elle a débuté en médecine des radiations.
Tout a commencé en 1949, après qu'elle eut reçu
l'humble mission de se rendre dans une unité médicale
du Goulag, à l'usine de plutonium de Mayak, pour y soigner des soldats et des prisonniers.
À l'époque, à défaut d'hôpital,
le site disposait d'une clinique de caserne. Un jour, en 1951,
une douzaine de prisonniers s'y sont présentés avec
des nausées et des vomissements. Angelina Gus'kova les
a traités pour une intoxication alimentaire et les a renvoyés
au travail. Mais les détenus sont revenus quelques jours
plus tard avec des symptômes plus sévères
: perte de poids, fièvres, hémorragies internes.
Cette fois, la neurologue a diagnostiqué un empoisonnement
par irradiation. Apparemment, les hommes avaient creusé
des tranchées dans un sol hautement radioactif à
proximité de l'usine radiochimique n° 25. Des dosimétristes
se sont rendus sur place pour y mesurer la radioactivité
et ont estimé que trois des prisonniers avaient subi une
exposition d'environ 600 rems, une dose mortelle pour la plupart
des gens(1).
Angelina Gus'kova témoignerait de la qualité des
soins reçus par ces premières victimes : des aliments
spécialement prescrits pour eux, des vitamines, une literie
propre, des transfusions sanguines et des médicaments anti-infectieux.
Un tel traitement n'était pas habituel pour des détenus
du Goulag, mais ceux-là offraient à l'équipe
médicale de Mayak la possibilité de se familiariser
avec l'empoisonnement par irradiation. L'un des trois patients
les plus exposés est mort, mais les deux autres sont sortis
de l'hôpital après plusieurs mois de soins. Angelina
Gus'kova en parlerait toujours avec fierté. Cet exploit
signifiait qu'en parvenant à guérir le mal des rayons
ils allaient pouvoir contribuer à maintenir la centrale
en activité - au bénéfice de l'humanité
et de la sécurité nationale.
Il n'est pas surprenant
que les premiers patients de ces médecins aient été
des soldats et des prisonniers. Les chefs d'équipe de l'usine
confiaient les tâches les plus dangereuses aux travailleurs
les moins compétents et par conséquent sacrifiables(2). Lorsqu'ils
avaient un travail vraiment risqué, ils proposaient aux
détenus de se porter volontaires en échange d'une
remise de peine. À l'usine n° 25, des prisonniers ont
accepté de former les "équipes dédiées
aux équipements spéciaux". Primes à
l'appui, ils étaient chargés d'enlever les filtres
obstrués par des précipités de plutonium.
Mais ces hommes n'ont pas survécu longtemps : "Les
gens qui faisaient ce travail toussaient du sang, se souvient
Inna Razmahova, une ancienne employée. Ils étaient
remplacés tous les deux ou trois mois, et on ne les revoyait
plus(3)." Ceux qui s'occupaient de brûler et d'enterrer
les déchets radioactifs pâlissaient et s'émaciaient
à vue d'oeil avant de disparaître(4).
Les crises sanitaires n'ont commencé à affecter
la production qu'à l'instant où les employés
qualifiés se sont mis à tomber malades. À
l'époque, Taisa Gromova était en poste à
l'usine n° 25, et souvent la première à travailler,
la plus enthousiaste et la plus laborieuse. Avant d'être
embauchée, en 1948, elle avait reçu, comme tous
les employés du secteur, un certificat médical attestant
son bon état de santé(5). Mais en 1950, elle a commencé
à se plaindre de maux de tête, de vives douleurs
dans les os et d'une fatigue constante. Elle a perdu du poids
et sa démarche s'est ralentie. Quand ses amis dansaient
et nageaient, elle les regardait depuis un banc. En 1953, elle
s'est mise à respirer très bruyamment et à
montrer des signes de maladie cardiaque. Les médecins de
l'usine ont suspecté une tuberculose et l'ont envoyée
dans un centre spécialisé, où les médecins
ont infirmé le diagnostic et l'ont libérée.
Mais bientôt, d'autres personnes sont tombées malades
- notamment, toutes les ingénieures chimistes de l'usine
n° 25, âgées d'une vingtaine d'années(6). Les
gens ont commencé à remarquer la pâleur mortelle
de ces jeunes femmes qui s'asseyaient en silence à la cafétéria,
mâchaient mollement leur pain noir et donnaient l'impression
d'une vieillesse précoce.
Après les avoir examinées, les médecins de
l'usine ne savaient pas quoi penser. Les doses de rayons gamma
auxquelles elles avaient été exposées n'étaient
pourtant pas alarmantes. Pourquoi étaient-elles tombées
malades ? Personne n'imaginait que la contamination pouvait venir
d'ailleurs et agir de l'intérieur. Les Soviétiques
ne disposaient d'aucune étude sur les effets des isotopes
radioactifs qui pénétraient dans l'organisme par
ingestion ou inhalation, et les services secrets n'avaient pas
encore mis la main sur les études américaines qui
en soulignaient les dangers. Or il se trouve que le réacteur
A présentait des fuites importantes et déversait
quantité de déchets radioactifs dans le lac Kyzyltash,
où une grande entreprise de pêche capturait et transformait
des tonnes de corégones. Si bien que les soldats et les
prisonniers trimaient sur des sols saturés de produits
de fission, et que les jeunes femmes de l'usine radiochimique
travaillaient quotidiennement dans un environnement chargé
de poussières et de vapeurs radioactives. Les protocoles
de surveillance n'ayant en ligne de mire que les doses d'exposition
d'origine externe, Angelina Gus'kova et ses collègues ont
négligé la dangerosité des infimes quantités
d'isotopes radioactifs qui se fixaient aux particules de poussière
et tombaient en cascade le long de la trachée jusqu'aux
tissus mous des poumons, ou qui, via les lésions cutanées,
pénétraient dans le sang et finissaient dans les
organes vitaux.
Taisa Gromova a été la première des ouvrières
de l'usine n° 25 à mourir. Elle avait trente ans. Il
est ressorti de l'autopsie que son sang contenait deux cent trente
fois plus de plutonium que la "norme acceptable". Huit
de ses collègues l'ont rapidement rejointe dans le cimetière
de la ville(7).
Moscou s'en est vivement
alarmé, car les chimistes nucléaires étaient
rares en Union soviétique. Les jeunes ingénieurs
encore vivants, mais malades, n'étaient pas remplaçables.
Les autorités ont donc décidé d'affecter
des fonds à la construction de deux hôpitaux, à
l'achat d'équipements de dosimétrie, à l'augmentation
des effectifs médicaux et à l'ouverture d'un département
de recherche annexé à l'Institut de biophysique
de Moscou(8). Ozersk est vite devenue la ville la plus médicalisée
de l'Oural(9).
Forts de leurs nouvelles ressources, Angelina Gus'kova et ses
collègues n'ont pas tardé à découvrir
les effets néfastes de l'inhalation et de l'ingestion d'isotopes
radioactifs, et ce, non pas en menant des expériences sur
des souris ou des lapins, mais en traitant directement leurs patients.
En 1950, ils ont mis au jour une maladie jamais encore diagnostiquée
: le syndrome chronique d'irradiation (SCI), causé par
une exposition prolongée à de faibles doses d'isotopes
radioactifs. Une victime du SCI a écrit que la douleur
qu'elle éprouvait lui donnait "envie de grimper aux
murs(10). Les médecins d'Ozersk
ont appris à prédire rapparition de cette maladie
mystérieuse en observant des changements dans la composition
sanguine des patients, souvent accompagnés d'une anémie
sévère(11). Ils se sont donc
mis à prélever régulièrement (à
quelques mois d'intervalle) le sang des employés de production.
Ceux qui avaient été exposés pouvaient se
sentir (et avoir l'air) en forme, quand bien même leurs
cellules sanguines montraient déjà des changements
significatifs. Une clinicienne se souvient avoir examiné
le frottis sanguin d'une employée victime d'un accident
de criticité (une réaction nucléaire de fissions
en chaîne non maîtrisée, qui s'accompagne d'une
émission intense de rayonnements gamma et de neutrons)
et avoir constaté avec stupeur la présence d'un
seul lymphocyte sur la lame de verre, quand elle aurait dû
en observer une multitude(12). Lorsque
les médecins constataient des changements cellulaires alarmants
chez un travailleur, ils demandaient son éloignement des
sites contaminés. Sauf que les patrons ne voulaient pas
qu'on leur parle d'un quelconque retrait de ce personnel rare
et qualifié : "Nous avons eu des discussions très
éprouvantes avec les chefs d'équipe", se souviendrait
Angelina Gus'kova(13).
Les médecins de
l'usine ont donc fait valoir à la direction qu'elle allait
avoir du mal à conserver sa main-d'oeuvre si les jeunes
employés de l'usine tombaient malades en quelques années.
Sans compter la difficulté qu'ils avaient déjà
à attirer des scientifiques et des ouvriers qualifiés(14).
Et c'est ainsi que les dirigeants de l'usine ont fini par se laisser
convaincre de la nécessité de retirer le personnel
qualifié des environnements radioactifs avant qu'il ne
tombe gravement malade. Perdre son poste
à la production avait pour conséquence une réduction
de salaire (jusqu'à 50 %). Dans le pire des cas, cela signifiait
le renvoi. De nombreux employés ont vécu leur licenciement
comme une forme de déportation ou de déplacement
forcé, en totale contradiction avec la promesse de mobilité
sociale(15).
Selon Angelina Gus'kova,
la mise à l'écart des employés avant qu'ils
ne souffrent du syndrome d'irradiation chronique (SC) a permis
de sauver des milliers de vies. Rien qu'en 1954, le personnel
médical a obtenu la réaffectation de 805 employés
du pôle de production. Toujours selon la neurologue, sur
les 2 300 employés victimes du SCI, seuls 19 en sont morts
au cours des dix années qui ont suivi leur exposition(16).
Nombre d'entre eux, cependant, sont morts dans la trentaine, la
quarantaine ou la cinquantaine. Quant aux jeunes femmes de l'usine
n° 25, plus de la moitié d'entre elles ont succombé
à des cancers avant d'atteindre l'âge de cinquante
ans(17).
Pour Angelina Gus'kova, ces décès bouleversants
ont marqué l'histoire de la médecine, car ils ont
permis aux équipes médicales d'apprendre à
diagnostiquer le SCI et à le traiter. Ce n'était
pas une petite victoire. Sur les 2 300 employés qui avaient
subi une exposition de 300 rems (une dose incroyablement élevée),
la moitié serait encore en vie quarante ou cinquante ans
plus tard. Selon Angelina Gus'kova, ses patients atteints de SCI
ont vécu en moyenne plus longtemps que la population soviétique(18).
Ces statistiques lui ont fait dire qu'il était possible
de survivre aux radiations, même au-delà des doses
d'exposition jugées "acceptables" sur de longues
périodes, et que les isotopes fortement radioactifs n'étaient
pas dangereux s'ils étaient associés à un
suivi médical consciencieux, à des soins de qualité
et à de saines conditions de vie. Ce message a été
chaleureusement accueilli par Moscou qui n'imaginait pas d'avenir
sans énergie nucléaire. La carrière d'Angelina
Gus'kova a progressé au rythme de ses découvertes
scientifiques et de leur intérêt stratégique.
Nommée directrice de recherche à l'Institut de biophysique
de Moscou à la fin des années 1950, elle deviendrait,
en 1986, à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, la
porte-parole des autorités dans les débats sur les
radiations et leurs effets sanitaires. Elle s'efforcerait alors,
devant les caméras de télévision, d'apaiser
les inquiétudes de la population et de la convaincre qu'il
était possible d'endiguer une contamination radioactive(19).
Les statistiques d'Angelina Gus'kova soulèvent toutefois
quelques questions. La population d'Ozersk était très
jeune, relativement aisée, et bénéficiait
d'un excellent système de santé pour tous, quand,
à l'extérieur de la ville close, tout l'arrière-pays
vivait dans la pauvreté, manquait de services de santé,
souffrait de malnutrition et contractait nombre de maladies infectieuses.
Ces conditions de vie ont eu d'importantes conséquences
sur le plan sanitaire. En fait, le tableau épidémiologique
des habitants d'Ozersk, sélectionnés pour leur état
de santé et leur jeunesse, aurait même dû être
bien meilleur que celui qu'affichait en moyenne la population
soviétique.
Les diagnostics médicaux
révèlent autant la réalité des situations
sanitaires qu'ils ne la masquent. Avec celui du SCI, les médecins
de l'usine étaient libres de décider qui en était
victime, qui ne l'était pas. Dans les décennies
d'après-guerre, la limitation du nombre des diagnostics
attestant une maladie professionnelle permettait à l'État
d'économiser des millions de roubles d'indemnisation. En
d'autres termes, la pression économique et politique pour
produire des statistiques médicales qui minoraient les
effets sanitaires et le nombre de leurs victimes était
réelle(20). Les données d'Angelina Gus'kova ont beau sembler
scientifiquement établies, elles ne signifient pas grand-chose.
Ses chiffres sont un pâle reflet de la réalité.
Le nombre des employés qui sont tombés malades ou
sont morts prématurément après avoir été
exposés à des doses de radioactivité ne sera
jamais connu et nous n'aurons toujours qu'une vue partielle du
tableau d'ensemble.
Les dossiers d'Angelina Gus'kova ne recensent que les salariés
affectés à la production qui avaient fait l'objet
d'un suivi médical et étaient restés à
Ozersk après leur renvoi du site - soit moins de 10 % de
l'ensemble des employés. Les victimes du SC1 qui avaient
été licenciées et expulsées d'Ozersk
ont disparu des radars de l'usine. Leurs antécédents
médicaux se sont agrégés aux données
statistiques de la population soviétique tout entière,
qui indiquent quant à elles, pour cette période,
une augmentation des taux de cancer et une diminution de l'espérance
de vie(21). Angelina Gus'kova n'a pas non plus pris en compte
dans ses calculs les travailleurs qui ne bénéficiaient
d'aucune surveillance médicale, les ouvriers itinérants,
les prisonniers et les soldats(22).
Environ 100 000 de ces "travailleurs temporaires" sont
passés par l'usine de Mayak au cours des dix premières
années de son fonctionnement(23). Les chiffres d'Angelina Gus'kova
ne tiennent pas compte non plus des hommes qui montaient la garde
à proximité des laboratoires ou sous le vent des
cheminées. Ils font tout autant l'impasse sur les cuisiniers,
les plombiers, les électriciens, le personnel de nettoyage
et les employés de bureau qui travaillaient dans des locaux
contaminés, ainsi que sur les ouvriers du bâtiment
qui ont construit, sur des terres irradiées, de nouveaux
réacteurs et de nouvelles usines(24).
Ce qui est arrivé à ces hommes et à ces femmes
est à jamais perdu pour l'histoire. On ne peut qu'émettre
des hypothèses. Les soldats étaient démobilisés
après quelques années de service. Les premiers symptômes
du SC1apparaissaient après un an ou deux. Quant aux troubles
circulatoires ou aux tumeurs, il leur fallait une douzaine d'années
pour se développer. Il est donc impossible de savoir combien
de soldats ont succombé à leur exposition aux radiations
de l'usine. Les symptômes du SCI ressemblaient à
ceux d'une longue liste de maladies infectieuses ou de pathologies
qui pouvaient aussi bien être causées par la malnutrition,
le stress et l'épuisement. Les prisonniers victimes d'une
infirmité chronique étaient décrétés
"invalides" et envoyés dans des camps en dehors
de la zone(24). S'ils survivaient à un empoisonnement par
irradiation ou en mouraient, personne ne l'enregistrait.
La découverte du nouveau syndrome, la jeunesse des malades,
les causes du décès des employés de l'usine,
tout était classé top-secret. Après leur
examen, les employés n'étaient pas même informés
des doses auxquelles ils avaient été exposés,
ni n'avaient connaissance du diagnostic des médecins. Mais
les prisonniers qui saignaient du nez en sortant du travail, les
jeunes femmes livides qui hantaient les épiceries et l'augmentation
croissante du personnel médical qui ralliait la ville étaient
autant d'informations confidentielles portées à
la connaissance de tous. Les habitants d'Ozersk ont alors commencé
à comprendre à quels dangers leur usine les exposait.
Mais les maladies des employés et les rumeurs sur la dangerosité
du site n'étaient pas bonnes pour le moral. Tkachenko se
rendait bien compte que les travailleurs répugnaient à
se rendre dans les ateliers qui avaient la réputation d'être
"sales". Les gens cessaient même de cotiser au
Parti quand ils arrivaient dans la ville close, car, en tant que
membres, ils auraient été obligés d'obéir
si on leur avait demandé d'occuper un poste dans un secteur
dangereux(25). Les soldats et les prisonniers
ont donc servi de variable d'ajustement, et l'usine a continué
à polluer les sols.
Parmi les services publics qu'une population
peut attendre d'un État moderne, il y a non seulement la
redistribution des richesses, mais aussi la répartition
des risques(26). À Ozersk, les risques
étaient en grande partie réservés aux travailleurs
temporaires, ce qui a contribué à rendre l'usine
satisfaisante pour ses cadres, si dangereuse et mal conçue
fût-elle. Les travailleurs temporaires, isolés dans
leurs garnisons ou dans leurs camps, mettaient en effet les travailleurs
du plutonium à l'abri des risques et des conséquences
sanitaires de leur production, singulièrement désastreuse.
1) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit.,
p. 119-120.
2) Alexei Mitiunin, "Natsional'nye osobennosti likvidatsii
radiastionnoi avarii", art. cité.
3) V. B. Larin, "Mayak's Walking Wounded", art. cité.
4) Id., Kombinat "Maiak", op. cit., p. 113.
5) L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op.
cit., p. 206-208.
6) V. Chernikov, Osoboe pokolenoe, op. cit., p. 67.
7) L. P Sokhina, Plutonii v devich'ikh rukakh, op. cit.,
p. 106-107 et 133-135.
8) L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4,
op. cit., p. 392-398.
9). N.V.Melnikova, Fenomen zakrytogo atomnogo goroda, op. cit.,
p. 98 ; L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre
7, op. cit., p. 589-600.
10) V. Bokin & M. Kamys, "Posledstviia avarii na kombinate
« Maiak »", art. cité ; Victor Doshchenko
et al., "Occupational diseases from radiation exposure
at the first nuclear plant in the USSR", Science of the
Total Environment, 142, 1994, p. 9-17.
11) G. I. Reeves & E. J. Ainsworth, "Description of the
chronic radiation syndrome in humans irradiated in the former
Soviet Union", Radiation Research, 142, 1995, p. 242-244.
12) N. Rabotnov, "Publitsitsika-Sorokovka", art, cité,
p. 168.
13) V. Gubarev, "Professor Angelina Gus'kova", art.
cité, p. 18-26.
14) E. P. Slavsky, "Kogda strana stoila na plechakh iadernykh
titanov", art. cité, p. 20
15) V. Gubarev, "Professor Angelina Gus'kova", art.
cité.
16) Ibid., p. 20.
17) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit.,
p. 84-89.
18) A. K. Gus'kova, Atomnaia otrasl' strany glazami vracha,
op. cit., p. 87.
19) A. Petryna, Life Exposed, op. cit., p. 39-41.
20) Entretien de l'autrice avec Vladimir Novoselov, 26 juin 2007,
Tcheliabinsk, Russie.
21) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit.,
p. 195 et 214, et tableau 6.25, p. 412.
22) A.N.Nikiforov,"Severnoi siianie nad Kyshtymom",
Dmitrovgrad-panorama, 146, 27 septembre 2001, p. 7-8.
23) "Protokol 1-oi gorodkoi partiinoi konferentsii",
16-17 août 1956, OGAChO, 2469/1/1 ; "Komykalov Efremovu",
5 janvier 1962, OGAChO, 288/42/79, p.1-2.
24) Evgenii Titov, "Likvidatory, kotorykh kak by i ne bylo",
Novaia gazeta, 15 février 2010.
25) "0 rabote nabliudatel' noikomissii",9 janvier
1960,OGAChO,2469/3/3, p. 59-64
26) "Sobranie partiinogo aktiva", 30 janvier 1952, OGAChO,
1137/1/38, p. 31-39 et 59 ; "Reshenie politicheskogo upravleniia
MSM SSSR'', 15 février 1954, OGAChO,1138/1/22, p. 47; "0
rabote politotdela bazy n° 10", 25 octobre 1949, OGAChO,
288/43/30, p. 38-42; "Postanovlenie Cheliabinskogo obkoma",
21 avril 1950, OGAChO, 288/42/38.
27) U. Beck, Ecological Enlightenment: Essays on the Politics
ofthe Risk Society, Humanities Press, Atlantic Highlands,
1995, p. 20-21.
Biographie:
Angelina Konstantinovna Guskova est
née le 29 mars 1924 à Krasnoyarsk dans la famille
du docteur Konstantin Vasilyevich et de la pianiste Zoya Vasilievna
Guskov. Elle est décédée à Moscou
en 2015 à l'âge de 91 ans après une longue
maladie.
Depuis 1926, elle vivait à Nizhny Tagil,
dans la région de Sverdlovsk. L'arrière-grand-père
Maxim Guskov, était infirmier et a participé à
la guerre turque de 1877-1878 ; le grand-père, Vasily Maksimovich
Guskov, était ambulancier paramédical du zemstvo
à l'usine de Kasli. Par conséquent, après
être entrée à l'Institut médical d'État
de Sverdlovsk à la Faculté de médecine en
1941 et avoir obtenu son diplôme en 1946, elle est devenue
"la 4e génération" de médecin de
sa famille.
A.K. Guskova a terminé sa résidence à la
Clinique des maladies nerveuses et de neurochirurgie. Après
avoir obtenu son diplôme, Angelina Konstantinovna est envoyée
travailler à Chelyabinsk-40.
La préparation du lancement du premier réacteur,
puis de deux autres centrales de l'usine n°817, nécessita
le réapprovisionnement du très petit effectif du
service médical (MSO) n°71. En 1948-1957. toutes les
réserves disponibles à cet effet ont été
utilisées : la démobilisation des médecins
militaires de la région militaire de l'Oural a été
retardée et ils ont été envoyés à
l'usine, un recrutement intensif, strict et inconditionnel a été
effectué pour travailler dans le système de la 3e
Direction principale de la Ministère de la Santé
et, tout d'abord, dans le MSO n° 71, les diplômés
et résidents des cliniques Sverdlovsky, Chelyabinsk, Troitsk,
Leningrad, Moscou et d'autres instituts médicaux. A.K.
Guskova en a fait l'expérience elle-même lorsqu'en
1949 elle fut convoquée à Moscou chez A.I.
Burnazyan, qui lui demanda de tout abandonner et de commencer
à travailler dans un nouvel endroit dans un mois (en avril).
Ainsi, en 1949, A.K. Guskova a commencé à travailler
dans des établissements médicaux de la ville, au
service du personnel d'exploitation de l'usine de plutonium n°
817, des ouvriers des organisations de construction et d'installation
et des habitants de Chelyabinsk-40.
De 1949 à 1953 A.K. Guskova dirigeait le service de neurologie
du MSO n°71 de la ville d'Ozyorsk, dans la région de
Tcheliabinsk. Durant cette période, son travail se concentre
principalement sur les problèmes de neuropathologie et
de neurochirurgie (neuroinfections, tumeurs cérébrales).
En 1951, elle soutient sa thèse de doctorat.
Avec le développement de l'industrie nucléaire,
un système de soutien médical a également
été créé, dont le rôle de siège
a été joué par le Laboratoire de rayonnement
de l'Académie des sciences médicales, transformé
plus tard en Institut de biophysique (IBF). En mai 1948, la section
du NTS a examiné des normes temporaires pour les niveaux
maximaux admissibles de contamination des surfaces corporelles,
des chaussures et des vêtements par des substances radioactives.
Il s'agissait essentiellement de la première version des
« Normes de radioprotection » - NRB-48. Des «
normes temporaires pour des niveaux d'exposition sûrs »
ont été approuvées le 26 août 1948.
En 1949, les usines radiochimiques et chimico-métallurgiques
de la première entreprise nucléaire "Mayak"
ont commencé à fonctionner et le 26 mars 1948, des
"Normes sanitaires générales et règles
de protection du travail" étaient déjà
établies dans l'installation "B" de l'usine n°1.
817 : la dose maximale admissible a été déterminée
à 0,1 rem par jour.
Les premiers patients atteints de la forme chronique du mal des
rayons ont été identifiés à l'usine
n° 817 en 1949, avec la forme aiguë en août 1950.
[...]
Extrait d'entretien de la revue «nkj» (Science et Vie, Russe),
n°4, 2007:
[Remarques d'Infonucléaire entre crochets ou texte coupé
[...] par Infonucléaire]
[...]
- Votre parcours scientifique a-t-il commencé
à Mayak ?
- Oui! J'ai été « condamné »
à y aller.
- Que veux-tu dire par « condamné » ?
- Je n'avais aucune envie d'aller à Tcheliabinsk ; je ne
voulais pas changer mon destin actuel. Je travaillais à
Sverdlovsk, dans une clinique de maladies nerveuses, et je préparais
déjà ma thèse. A cette époque, les
« recruteurs » arrivèrent. Nous, trois jeunes
médecins ayant terminé leur résidence, avons
rempli des questionnaires et avons été affectés
à des « villes fermées » : deux sont
allés à Sverdlovsk-44, et moi à Chelyabinsk-40, aujourd'hui Ozersk, où a commencé la production
de plutonium et d'uranium à Mayak (entreprise - matières radioactives
pour les armes atomiques). J'ai résisté du mieux
que j'ai pu et j'ai finalement accepté de me rendre uniquement
dans l'Oural - car je devais m'occuper des « affaires nucléaires
».
- Pourquoi dans l'Oural ?
- Après tout, ce sont mes lieux d'origine, et j'espérais
conserver quelques liens avec la clinique où je travaillais
auparavant. Une fois à l'usine, j'ai dirigé le département
de neurologie, puis j'ai travaillé dans un groupe scientifique
spécial dirigé par le merveilleux hématologue
G.D. Baisogolov. Il s'agissait de la branche n°1 de l'Institut
de biophysique... Bientôt, nous reçumes les deux
premiers patients exposés aux radiations.
- Du plutonium ?
- Irradiation gamma-bêta externe. Et puis le service s'est
réapprovisionné avec tout un groupe de patients.
Ces personnes creusaient une tranchée dans une zone contaminée
à l'extérieur de l'usine, mais personne n'était
au courant du danger. Le mal des rayons a déjà été
reconnu au plus fort de la maladie, lorsque les patients développaient
des brûlures cutanées.
- Comment ça ?
- Les ouvriers creusaient
une tranchée et s'asseyaient sur le bord. Lorsque des nausées
sont apparues - premier signe de la maladie - elles ont été
confondues avec une intoxication alimentaire ordinaire. Après
plusieurs jours de traitement, les ouvriers sont retournés
dans la zone. Plus tard, lorsque des changements dans la composition
de la peau et du sang sont apparus, un mal des rayons aigu a été
suspecté. Lorsque ces patients nous ont été
présentés, il est immédiatement devenu clair
que nous avions affaire à un mal des rayons.
-Avez-vous déjà rencontré
des cas similaires ?
- Certainement. Nous avons
déjà vu le mal des rayons provoqué par les
rayons gamma dans une usine radiochimique. Il y a également
eu un cas de mal des rayons aigu dû à une irradiation
inégale aux neutrons gamma. Ces patients étaient
également nos patients en 1951-1953.
Juste les faits. « Il était urgent de développer
et de créer des équipements dosimétriques.
Dans les sections de visite (Chelyabinsk-40 - Ozersk) et programmées
(Moscou) du Conseil scientifique et technique, avec la participation
personnelle et une attention particulière à cette
question de la gestion et de l'usine. personnellement, I. V. Kurchatov,
les cas émergents de maladie des radiations ont été
systématiquement examinés. Les premiers patients atteints de sa forme chronique
(CLD) ont été identifiés en 1949, avec la
forme aiguë (ARS) - en août. 1950 à l'usine
n° 817.»
[En un an de travail, les employés du service médical et sanitaire, dirigé par Angelina Guskova, ont identifié les premières manifestations du mal des rayons chez 2 500 travailleurs de l'usine de Chelyabinsk-40, et chez 49 d'entre eux, la maladie a été détectée dans un état aigu.]
- C'était des années terribles
?
- Très difficile... Il
y a eu des cas incroyables ! Je me souviens que l'un d'eux s'est
produit à Mayak, dans le laboratoire d'une usine chimique
et métallurgique, où travaillaient principalement
des femmes. Il ne semblait y avoir rien de dangereux dans la pièce.
Cependant, tout à coup, une femme a commencé à
se sentir malade, étourdie et malade. Puis les mêmes
symptômes sont apparus chez une autre femme, chez une troisième...
Il s'est avéré que dans le mur où se trouvaient
les tables du laboratoire, il y avait un tuyau avec une solution
contenant une grande quantité de substances radioactives.
Peu à peu, ils se sont accumulés en si grand nombre
sur les parois du tuyau qu'une puissante source de rayonnement
gamma-neutronique est apparue. C'était en 1957.
[...]
- En 1952, on m'a proposé de déménager à
Moscou. J'ai travaillé les trois ans « obligatoires
» et j'avais le droit de quitter Chelyabinsk-40. Un jour,
B. G. Muzrukov, le directeur de l'usine, m'a invité chez
lui. Il a dit qu'à Moscou, l'Institut de biophysique recrutait
du personnel pour une clinique spécialisée, qu'ils
m'y invitaient et qu'il ne pouvait pas me laisser partir. Puis
il réfléchit et dit : « Nous avons vraiment
besoin de vous, nous commençons les rénovations
au « B »...
- "B" - usine radiochimique ?
- Oui, la production la plus difficile... Et je suis resté.
Et en 1957, Igor Vasilyevich Kurchatov, très préoccupé
par le sort de la clinique de Moscou, m'y a transféré.
- Y avait-il une pénurie de spécialistes dans
la capitale ?
- Kourtchatov n'aimait pas la « politique du Kremlin »,
où les spécialistes étaient embauchés
sur la base de données personnelles ou de favoritisme.
On croyait que travailler à la clinique était prestigieux.
Et Igor Vasilyevich s'inquiétait du fait que ceux qui souffraient
recevaient une aide hautement professionnelle. Il m'a non seulement
transféré à Moscou, mais m'a également
donné un appartement à côté de l'institut.
[...]
Juste les faits. « La gravité de la situation
d'exposition professionnelle a nécessité une augmentation
de la fréquence des examens médicaux et des analyses
de sang 5 à 10 fois par an au lieu de la seule prescrite.
En dehors des horaires, à n'importe quel jour et à
toute heure, le centre
de santé recevait des travailleurs qui selon les lectures
d'un dosimètre individuel, a gagné 25 roentgens
ou plus par quart de travail. C'est dans ce groupe de personnes
ayant reçu des rayonnements intenses [...] que les premiers
cas de mal des rayons chroniques et même subaigus ont été
identifiés.
Le code du mal des rayons chronique, compréhensible pour
ceux qui en ont besoin, était ABC - syndrome asthéno-végétatif.
Les patients le connaissaient également grâce à
leurs arrêts maladie. Les conditions du régime secret
limitaient généralement l'exhaustivité de
l'enregistrement : la dose était cachée derrière
un numéro de carte médicale changeant.
[...]
- Je veux revenir au tout début du projet Atomic. Avez-vous
participé au traitement de tous les patients ayant subi
de graves lésions radiologiques ?
- Probablement pas tous, mais beaucoup. Les "aigus",
bien sûr, sont tous venus à nous - civils et militaires.
- Dans ce cas, vous êtes la seule personne à pouvoir
répondre à la question : quel est le coût
humain du projet atomique ? En termes simples, combien de personnes
dans notre pays sont mortes du mal des radiations ?
- Comptage par unités. Je me souviens de tous par leur
nom au cours des quelque 50 années de travail. 71 personnes
sont mortes du mal aigu des radiations, 12 d'entre elles l'ont
contracté dans la marine, le reste dans l'industrie et
les institutions scientifiques de Sredmach. Il existe un groupe
de patients, malheureusement plus nombreux, qui se sont retrouvés
dans des situations d'urgence en dehors de l'industrie - lors
du transport de sources de rayonnement, en médecine. Il
y a eu 59 cas d'ARS à Mayak, sept sont morts.

- Qu'en est-il du SRC, c'est-à-dire du mal des rayons
chronique ?
- Il y a bien sûr incomparablement plus de chroniques. Lors
des réparations de notre réacteur industriel, des
accidents se sont produits et les niveaux de dose admissibles
au cours de ces années ont été manifestement
dépassés. Si désormais, selon les normes,
la dose autorisée est de 2,5 centisiverts (valeur qui évalue
la dose de rayonnement équivalente à un rayon X),
alors 15 étaient autorisées, mais en réalité
les gens recevaient à la fois 30 et 100 centisiverts. Il
y a eu une accumulation rapide des doses, ce qui a donné
lieu à différentes manifestations d'exposition chronique.
["Pour la seule année 1951 - la pire de toutes - plus de 85 % des employés de l'usine de retraitement ont été exposés à plus de 25 rems, 40 % ont encaissé plus de 100 rems, et 2 % plus de 400 rems. La dose officiellement autorisée était de 0,1 rem par jour pour six heures de travail, soit quelque 30 rems par an [...]. Et ces normes n'étaient pas vraiment respectées. La dose moyenne reçue par les travailleurs du réacteur A, en 1949, était de 94 rems, et pour l'usine de séparation chimique du plutonium, la moyenne était de 113 rems. Cette dernière, qui employait surtout des femmes, était donc particulièrement dangereuse. La situation n'a commencé à s'améliorer un peu qu'à partir de 1953."
Extrait de Apocalypse Rouge, Pierre Kohler, 1995]
La plus grande réussite professionnelle
de Grigori Davydovitch Baisogolov et moi-même a probablement
été d'avoir réussi à éloigner
les gens des zones de rayonnement. Croyez-moi, c'est quelque chose
dont on peut être fier ! Après tout, si la personne
qui a reçu la dose se trouve en dehors de la zone de danger,
après plusieurs mois ou un ou deux ans, le CRS cessera
d'avoir son effet. Nous avons retiré de l'exposition les
spécialistes les plus expérimentés et les
plus qualifiés, ou du moins avons essayé d'améliorer
leurs conditions de travail. Et l'usine était soumise à
des délais stricts ; les tâches gouvernementales
devaient être accomplies à tout prix. Par conséquent,
les conversations avec l'administration « Objet »
ont été très difficiles, mais elles ont quand
même abouti à des compromis. Au cours des 10 premières
années d'exploitation de l'usine, nous avons ainsi «
guéri » plusieurs milliers de personnes. [Ils
n'ont pas été guéris, mais on a ainsi empêché
qu'ils meurent directement à Chelyabinsk !!!]
- Les conditions de travail étaient-elles
difficiles ?
- Incroyable! Et quand nous parlons de la puissance nucléaire
du pays, de la grandeur de la Russie, nous ne devons pas oublier
que des milliers de personnes ont risqué leur santé
et leur vie pour cela. Malheureusement, nous avons eu deux patients
dont le retrait de l'atelier contaminé n'a pas pu les sauver.
Ils sont morts de la maladie chronique des radiations et de ses
complications. Il y a eu 11 autres personnes qui, après
avoir été retirées des radiations, ont montré
des signes de guérison, mais nous n'avons pas pu vaincre
la maladie. Au cours d'une période de cinq à sept
ans, ils ont progressivement développé une leucémie.
Les leucémies graves étaient similaires à
celles observées au Japon en 1945 après les bombardements
atomiques. À Mayak, 19 personnes sont mortes du CHL, dont
6 à cause de lésions pulmonaires au plutonium. C'était
psychologiquement pénible de travailler avec eux et nous
étions très inquiets de notre incapacité
à les aider.
- Parlez-vous de ceux qui travaillaient dans des réacteurs,
des usines radiochimiques et chimico-métallurgiques ?
- Oui, à la production principale. Un autre groupe a été
blessé dans une production où du plutonium métallique
était produit. On croyait qu'il y avait été
complètement débarrassé des fragments de
fission du noyau d'uranium et que personne ne pouvait souffrir
de contact avec lui. En fait, même le plutonium «
purifié » avait une activité gamma-bêta
élevée. Le groupe de spécialistes qui ont
travaillé avec lui a reçu une dose de rayonnement
externe inférieure à celle de la production principale.
Nous les avons immédiatement transférés dans
des zones « propres ». Mais le plutonium qui est entré
dans l'organisme a continué à agir et, malgré
toutes les mesures prises, en dix ans, nous avons perdu six personnes
à cause de lésions pulmonaires causées par
le plutonium.
[...] Nous avons réussi à évacuer plusieurs
milliers de personnes des zones irradiées.
[...] les victimes étaient principalement des jeunes qui
ne souffraient pas d'autres maladies (l'âge moyen était
de 18 à 20 ans) et un petit groupe d'ingénieurs
de recherche plus âgés. Nous leur avons accordé
une invalidité de courte durée pour qu'ils puissent
reconstruire leur vie. Ils ont quitté Chelyabinsk-40 pour
Tomsk, Krasnoïarsk, Novossibirsk, puis vers Obninsk, Dmitrovgrad.
Ils y commencèrent à travailler dans des conditions
favorables.
- Mais il y en a eu pas mal qui ont quitté le système
Sredmash ?
- Certainement. D'un côté, nous avons sauvé
des gens et, de l'autre, nous les avons forcés à
changer de vie. Et pas toujours pour le mieux. Ils avaient de
bons salaires, des appartements, de bonnes conditions de vie et,
pour des raisons médicales, nous les avons forcés
à quitter Ozersk et leur travail préféré.
Ils ont connu « l'évacuation » bien plus tôt
que ceux qui vivaient dans la zone de Tchernobyl.
[...]

- Souvenons-nous de l'accident de Mayak en 1957. Vous étiez
là à ce moment-là. Quels sont ses aspects
médicaux ?
- Ce fut une grande surprise pour tout le monde. L'explosion d'un « bidon » de déchets
radioactifs dans un stockage en dehors du territoire de l'usine
a provoqué une contamination importante, formant une trace de l'Est de l'Oural. La
libération s'est dirigée vers la ville et "Mayak".
De nombreuses personnes qui n'avaient rien à
voir avec l'usine ont été blessées :
des soldats et des habitants des villages environnants. Des évaluations
de dose ont été effectuées immédiatement.
Nous avons retracé le sort des victimes, toutes sauf les
militaires [faux: Le sort
de 92 % des liquidateurs n'a jamais été
consigné dans
aucun registre]. Ils ont été
démobilisés et nous ne savons rien de leur sort.
Nous ne nous attendions pas au mal des rayons, mais nous avons
dû garder un oeil sur toutes les personnes touchées
par l'explosion. Malheureusement, cela n'a pas pu être fait
de manière adéquate. Même si nous avons une
idée basique de leur état.
- Aujourd'hui, on parle et écrit beaucoup sur la rivière
Techa, sur le danger auquel sont exposés les habitants
des villages environnants en raison des niveaux élevés
de radiations. Qu'en pensez-vous ?
- Les craintes sont justifiées. Avec l'ouverture de l'usine,
il est vite devenu évident qu'il y avait peu de conteneurs
préparés pour l'élimination des déchets
et qu'ils débordaient rapidement. À titre temporaire,
ils ont décidé de déverser les déchets
actifs dans les marécages et [...] dans la rivière.
On espérait que la radioactivité des déchets
diminuerait rapidement. Cependant, dès les premières
études en 1951-1952, on s'est rendu compte que ce n'était
pas le cas, ce qui signifie qu'il était impossible de déverser
des déchets dans la rivière, car les gens vivent
le long des berges, notamment dans les cours supérieurs.
Ensuite, nous sommes passés au lac Karachay. Le niveau
des rejets dans la Techa a commencé à baisser, mais
cela ne signifie pas que sa contamination par les radionucléides
a diminué. Des études ont montré que les
principaux responsables de la radioactivité ne sont pas
les nucléides à vie longue, mais une fraction à
vie courte. Ceci est confirmé par les effets cliniques
des maladies. Il s'est
avéré qu'il n'y avait pas 900 cas de maladie des
rayons initialement diagnostiqués parmi la population locale,
et que le principal danger des rejets concernait les habitants
du cours supérieur de la Techa, ceux qui utilisent l'eau
de la rivière et mangent du poisson frais. Il n'y avait que 66 personnes atteintes de CRS. Or,
les difficultés d'analyse de la situation résident
dans le fait qu'il n'y a pas de corrélation complète
entre les matériaux de l'usine qui a rejeté les
déchets et les conclusions des services municipaux et régionaux.
- Est-il nécessaire d'expulser les habitants des villages
situés le long du fleuve maintenant ?
- Ne le fais pas, car leur vie ne fera qu'empirer. Ils ont déjà
reçu 95 pour cent de la dose. Pendant la réinstallation,
les gens « repartiront » avec leurs doses hors de
notre contrôle. Et maintenant, cela est en cours, ce qui
nous permet d'évaluer leur état de santé
au cours des dernières années. [...]

- Là-bas, à Mayak, avez-vous traité presque
tous les piliers du Projet Atomique ?
- « Ils se souciaient peu de leur propre santé et
se préoccupaient davantage des autres. Nous leur avons
simplement conseillé comment se comporter dans des situations
dangereuses, mais nous ne les avons pas soignés. Bien sûr,
ils n'ont écouté personne et ne nous ont pas favorisés,
nous médecins. Les armuriers nous ont particulièrement
négligés. Les porteurs du projet ont eu une vie
très difficile et ils ne voulaient pas la rendre encore
plus difficile. De plus, nous pourrions introduire certaines restrictions,
mais ils ne pourraient pas le permettre.
- N'aviez-vous pas eu de patients du terrain d'entraînement
?
- [Oui]. Après l'explosion de 1955 [essai de Totsk en 1954 ??], les caméramen
et les militaires qui les accompagnaient furent admis à
la clinique de l'Institut de Biophysique. Les caméramans
se sont précipités dans la zone dangereuse, craignant
que le film ne soit exposé. Les huit personnes ont reçu
des doses assez importantes. Ils ont été soignés
par nous [Le Webmaster
d'Infonucléaire, s'est vu confirmer (lors d'un voyage à
Moscou en 1990) par un journaliste de la Pravda des Komsomols
que la plupart des vétérans de cet exercice étaient
soit malades, soit handicapés, soit morts !]. L'un des caméramans est toujours en vie et
vient périodiquement.
- Je les connaissais tous, c'étaient d'excellents documentaristes.
Ils ont laissé dans l'histoire le tournage des premiers
essais d'armes nucléaires et des premiers lancements de
nos missiles. Ils ont travaillé à Semipalatinsk
et à Baïkonour.
- Je sais qu'Igor Vasilyevich était votre patient. Vous
l'avez vu dans des situations inhabituelles. Que penses-tu de
lui ?
- Le personnage le plus brillant. Je pense qu'il est difficile
de trouver une personne qui allie autant le plus grand professionnalisme,
un énorme charme humain et du courage.
- Des traits de caractère tellement différents
!
- Mais c'est ainsi ! Premièrement, il a dû expliquer
l'essence des phénomènes au plus haut niveau, demander
des allocations d'urgence et prendre des décisions sans
expérience préalable ni justification fiable. Cela
nécessite à la fois du charme personnel et une énorme
confiance de la part des dirigeants du pays. Kurchatov était
une personne exceptionnellement brillante, volontaire et extrêmement
responsable - d'une part.
D'autre part, il avait un sentiment de liberté intérieure,
qui lui permettait d'organiser le travail en équipe dans
les conditions d'un régime dur sur une base démocratique.
Il pouvait rassembler des gens ayant des croyances différentes,
des caractères différents, qui ne s'entendaient
pas toujours entre eux. Il était le noyau de l'équipe
et a obtenu des résultats incroyablement élevés.
Tout le monde était sous son influence. Il pouvait persuader
n'importe qui de faire n'importe quoi. [...]
- Les associés de Kurchatov ont-ils
essayé de lui ressembler ?
- Ils étaient différents. Par exemple, je connaissais
de près Anatoly Petrovich Alexandrov. Je le respecte profondément.
Il avait une « double biographie ». Il a participé
à la guerre civile aux côtés des Blancs. Il
savait que le département de Beria était au courant
et comprenait que toute retraite, toute déclaration imprudente
ou tout échec pouvait être utilisé contre
lui. C'est pour cela qu'il était toujours « boutonné
». Anatoly Petrovich ne s'est un peu « lâché
prise » qu'au cours des dernières années de
sa vie, « a fondu » et est devenu plus confiant.
Ils l'aimaient, mais d'une manière différente de
celle de Kourtchatov. Ils se sont inclinés devant son autorité,
son sens des responsabilités et sa volonté de partager
le danger. Alexandrov était très amical avec Slavsky.
Ils avaient un caractère similaire. Cela ne les dérangeait
pas de se battre les uns contre les autres pendant la guerre civile.
Efim Pavlovich s'est battu avec passion et brio. Il racontait
comment ils détruisaient la porcelaine dans les maisons
des propriétaires terriens, comment ils hachaient les blancs...
Parfois Slavsky et Alexandrov, après avoir bu un verre
ensemble, disaient que s'ils avaient l'occasion de se rencontrer
au front, ils se montreraient qui vaut quoi...
[
Anatoly Alexandrov, 80 ans, directeur et président de l'Institut Kurchatov, donne une conférence à l'Académie des Sciences d'URSS sur les brise-glaces nucléaires, leur développement et leur construction qu'il a dirigé. Alexandrov a personnellement soutenu l'expansion rapide de l'énergie nucléaire en URSS et assume la responsabilité de l'invention du réacteur RBMK (il perdit son poste de président de l'Académie des sciences peu de temps après la catastrophe de Tchernobyl). Pendant plusieurs années, Alexandrov et Legassov se sont employés à marteler dans la tête des Soviétiques l'idée que l'homme ne pouvait rien créer de plus sûr, de plus fiable et économique que des centrales nucléaires.]
- Slavsky et Alexandrov se sont battus héroïquement.
L'un a reçu une arme personnalisée, en était
fier et l'autre a gagné trois croix de Saint-Georges. Il
est symbolique que Slavsky « rouge » et Alexandrov
« blanc » soient devenus à trois reprises des
héros du travail socialiste... De qui d'autre vous souviendrez-vous
?
- A peu près beaucoup. Isaac Konstantinovitch Kikoin est
une personne extraordinaire, un intellectuel, comme on dit, «
du plus haut niveau ». Sa manière de parler et de
discuter calme, posée, raisonnée était
étonnante. Il y a eu des moments très difficiles
à Sverdlovsk-44, où rien n'allait avec les centrifugeuses.
B. L. Vannikov et E. P. Slavsky s'y sont rendus. Je les ai accompagnés.
Beria voyageait également dans le même train. Il
a mené des interrogatoires, des enquêtes et a accusé
tout le monde de sabotage.
Et dans une telle situation, Isaac Konstantinovitch est resté
calme, a fait preuve de retenue et s'est fermement disputé
avec Beria. Il a fait valoir que quelques tests supplémentaires
réussiraient, qu'une autre expérience [bombe atomique]
serait terminée et que tout irait mieux. Ils font pression
sur lui, il est accusé de tous les péchés
inimaginables, mais il suit obstinément son propre chemin.
Cette position imposait le respect. En général,
chacun des dirigeants du Projet Atomique a vécu comme,
à mon avis, tout le monde devrait vivre : comme s'il allait
mourir demain, et devait donc faire autant que possible aujourd'hui,
ou comme s'il vivrait longtemps , longtemps et devrait être
responsable de tout ce qu'il a fait aujourd'hui. Leur psychologie
était exactement comme ça.
Je me souviens de Boris Lvovitch Vannikov, chef du PGU (Première
Direction Générale), un homme qui a passé
des épreuves difficiles. Il a été arrêté.
De prison, il écrivit à Staline. Il ne s'agit pas
d'être arrêté par erreur, mais de la manière
d'organiser un système de production de munitions. Bientôt,
il fut emmené au Kremlin.
Vannikov a rappelé avoir vu sa note entre les mains de
Staline. Il y avait des marques dessus. Staline lui a dit : «
Vous aviez raison à bien des égards. Nous avions
tort... Vous avez été calomnié... Ce plan
doit être mis en uvre. » Vannikov est donc entré
dans le bureau du chef habillé en forçat et en est
ressorti en ministre de l'Armement. Boris Lvovitch croyait que
le sort du pays était plus important que ses expériences
personnelles, mais en même temps il comprenait parfaitement
ce qui le menaçait en cas d'échec.
Vannikov était le patient le plus gravement malade parmi
mes charges. J'ai fini dans ce train à cause de lui. Boris
Lvovitch venait d'avoir un accident vasculaire cérébral
et souffrait d'une grave insuffisance cardiaque et d'une hypertension.
Et un terrible essoufflement. S'il marchait le long de la voiture
et agitait une brindille pour chasser les moustiques, il était
déjà essoufflé, [...] ne pouvais dormir qu'assis
sur une chaise. Naturellement, le médecin traitant devait
s'asseoir à proximité. Nous avons beaucoup parlé
la nuit. Il est retourné au congrès du parti, auquel
il participait, et a expliqué pourquoi il avait été
arrêté et emprisonné. J'ai compris que les
conducteurs de voitures étaient des fonctionnaires d'une
certaine institution et que nos conversations étaient donc
probablement enregistrées, et je lui ai soigneusement dit
: « Boris Lvovitch, n'est-il pas difficile pour vous de
vous en souvenir ? - "Je n'ai peur de rien maintenant. S'ils
reviennent me chercher, je mourrai tout de suite." Il a compris
que je le protégeais.
- Vous vous souvenez de ces personnes avec beaucoup de chaleur.
- Comment pourrait-il en être autrement ! Je dois par exemple
à Slavsky et Vannikov d'avoir rencontré ma famille
après deux ans de séparation. Ils ne m'ont pas laissé
sortir de Chelyabinsk-40 ; ma mère croyait que j'étais
en état d'arrestation. Elle a écrit plusieurs lettres
exigeant ma libération. Ma soeur a caché ces lettres
et ne les a envoyées nulle part. [...] Et ils m'ont renvoyé
chez moi pour quelques heures. Mais tout pouvait arriver - Vannikov
était très gravement malade, il ne pouvait vraiment
pas rester une minute. Mais ils ont insisté pour que je
rende visite à mes proches et que je les voie. Non, cela
ne s'oublie pas !
[...]
Juste les faits. « Je me souviens avec amertume d'une
tentative en 1970 avec le physicien de l'IBF A. A. Moiseev de
proposer à la publication le manuscrit d'un livre dans
lequel les caractéristiques de la situation radiologique
et les mesures d'assistance lors d'une explosion atomique au sol
et d'un accident en temps de paix avec exposition [du] coeur du
réacteur [...]. Le vice-ministre A. M. Burnazyan, en colère
(« Vous planifiez cet accident nucléaire ! »)
a jeté le manuscrit du livre par terre et a exigé
que nous nous limitions à publier uniquement [la] partie
dédiée à l'assistance aux victimes de l'explosion
atomique. Le chef correct et très réfléchi
de la deuxième direction principale du ministère
de la Santé, le général V.I. Mikhailov, a
soigneusement ramassé les [feuillets] éparpillés
sur le sol et a essayé de me rassurer : « Nous le
ferons. Nous reviendrons sur cette question en 1971. » A.
Moiseev a réussi à faire un rapport lors de la conférence
de Dmitrovgrad, plus tard, ses amis ont plaisanté en disant
que ce rapport était le premier scénario de l'accident
[de la] centrale nucléaire de Tchernobyl. Le rapport a
suscité un grand intérêt. Sur cette base,
un petit livre a été préparé (mais
publié seulement en 1988) sur les mesures d'aide en cas
d'accidents en temps de paix.
- Comment avez-vous découvert Tchernobyl ?
- Le téléphone est toujours près du lit.
Habitude et nécessité. J'ai reçu un appel
de l'unité médicale. Ils disent qu'il y a un incendie
à la gare et que des explosions peuvent être entendues.
Soudain, la connexion se bloque et il est difficile d'entendre.
C'était une heure après l'explosion, soit à
deux heures et demie du matin. J'étais probablement le
premier à Moscou à apprendre ce qui s'était
passé. J'ai immédiatement appelé l'officier
de service de la troisième direction principale du ministère
de la Santé, lui ai dit que j'avais besoin d'une bonne
communication avec la centrale nucléaire de Tchernobyl
et j'ai demandé à envoyer une voiture.
Bientôt, j'étais déjà dans la direction.
La connexion est meilleure à partir de là. Reçu
des informations sur les victimes. Vomissements, rougeurs sur
le corps, faiblesse et un patient a eu la diarrhée, c'est-à-dire
des signes typiques du mal des rayons aigu. Cependant, ils ont
essayé de me convaincre que le plastique brûle et
que les gens sont empoisonnés par des gaz toxiques. Grâce
à de nouveaux messages, j'ai appris que le nombre de victimes
dans l'unité médicale est en augmentation : déjà
cent vingt personnes. Je leur dis : « Il est clair qu'il
ne s'agit pas de chimie, mais de dégâts radioactifs,
nous accepterons tout le monde »
Je vais à la clinique. J'appelle une équipe d'urgence
pour l'envoyer à Pripyat. À leur retour, la clinique
doit être prête à recevoir les patients. A
cinq heures du matin, mon équipe était réunie,
mais j'ai dû attendre plusieurs heures ! « Au sommet
», ils doutaient de la nécessité pour la brigade
de s'envoler pour Pripyat ! L'avion n'a été remis
qu'à deux heures de l'après-midi, alors que les
médecins auraient pu être à Tchernobyl huit
heures plus tôt ! Sur place, il est devenu évident
que nous avions affaire à un accident radiologique. Premièrement,
les plus lourds ont été envoyés à
Moscou. Les patients ont commencé à arriver à
la clinique dans les 24 heures le lendemain matin. À
cette époque, l'hôpital était déjà
en grande partie vide. Comme prévu pour de tels cas, des
chefs de service ont été nommés - nos employés.
La clinique est complètement passée à un
nouveau mode de fonctionnement.
- Alors, l'hôpital n°6 a alors justifié sa
vocation ?
- En général, oui. Certes, nous n'étions
pas préparés à un tel flux de patients, mais
nous avons résolu tous les problèmes assez rapidement.
Nous avons eu de la chance qu'il fasse chaud et que les malades
soient amenés déshabillés. Ils y ont enlevé
leurs vêtements de travail avant de partir, et la deuxième
fois nous les avons déshabillés à la clinique.
Ils ont lavé tout le monde, emporté les instruments,
les livres, les objets « sales », tout était
contaminé. Les plus lourds étaient placés
au dernier étage. Ci-dessous se trouvent ceux qui ont moins
souffert. Et le travail de guérison commença.
Juste les faits. "207 personnes ont été
transportées à Moscou par deux avions, dont 115
avec un diagnostic initial de maladie aiguë des radiations,
qui a ensuite été confirmé [pour] 104. Environ
100 personnes ont été admises à Kiev avec
une suspicion d'ARS (le diagnostic a été vérifié
plus tard [pour] 30). la clinique IBP a reçu 148 autres
personnes parmi les premiers participants appelés pour
enquêter sur les causes et minimiser les conséquences
de l'accident [...]. En 1986, la clinique a continué le
traitement et l'examen à l'hôpital d'environ 100
patients atteints de SRA (à plusieurs reprises). En 1986,
800 patients ont reçu des consultations ambulatoires et
1 200 personnes ont reçu des études dosimétriques
du rayonnement spectral du corps humain, qui déterminent
la présence. [...] Ce fardeau énorme était
supporté par une petite équipe clinique et des gestionnaires,
unités physiques et hygiéniques de l'IBP (directeur
L. A. Ilyin, son adjoint K. I. Gordeev, chef de la clinique A.
K. Guskova)." [...] Dix de ceux que nous considérions
comme désespérés ont survécu, dont
deux cas très graves à qui nous avons injecté
de la moelle osseuse. Pendant un certain temps, ils ont vécu
avec la moelle osseuse greffée, puis peu à peu elle
a été rejetée et leur propre hématopoïèse
a été restaurée.

- Combien y a-t-il eu de transferts [greffe de moelle
osseuse] ?
- Treize. [sur les 13 greffes, deux personnes ont semble-t-il
survécu]
[
Les spécialistes américains
en hématologie, arrivés à Moscou début
mai, pour aider à soigner les victimes de l'accident, Richard
Champlin et Robert Gale avec leur Collègues soviétiques
Alexander Baranov et Angelman Guskova à l'hôpital
clinique n°6.]
- Au fait, pourquoi le médicament
que vous avez créé dans les années soixante
et qui aide à lutter contre les radiations n'a-t-il pas
été utilisé immédiatement après
la catastrophe de Tchernobyl ? Honnêtement, je ne comprends
pas ça !
- Il s'agit d'un médicament protecteur "B", créé
dans notre Institut de Biophysique. Il est administré à
une personne avant d'entrer dans une zone à risque radiologique.
- N'y avait-il pas de médicament « B » à
la centrale nucléaire de Tchernobyl ?
- Était. [Si]
- Pourquoi n'a-t-il pas été utilisé ?
- Il n'y a pas de réponses à de telles questions...
Lors de l'accident, de nombreuses erreurs ont été
commises et ont entraîné des conséquences
catastrophiques. Les gens n'auraient pas dû être envoyés
dans des zones dangereuses. S'ils avaient été dans
la salle de contrôle (au niveau du panneau de contrôle),
s'il leur avait été interdit de sortir, si des postes
dosimétriques avaient été installés,
nous aurions sauvé beaucoup de personnes. D'ailleurs, ces
mesures simples étaient prévues dans la notice.
Et les directeurs de la centrale nucléaire, au contraire,
ont envoyé des gens dans la quatrième unité
pour vérifier s'il y avait une lueur, dans quelle position
se trouvait le couvercle... Ensuite, [...] dans une telle situation
même drogue « B » n'est pas en mesure
d'aider.
- Et puis ils l'ont utilisé ? [???]
- Oui, lorsque deux mois après l'accident le toit du quatrième
bloc a été démonté. Il y avait là
de puissants champs gamma. Cependant, dans ces conditions, il
était difficile d'évaluer l'efficacité du
médicament : les gens restaient sur le toit pendant une
courte période et recevaient de petites doses... Malheureusement,
à Tchernobyl, on n'avait aucune confiance dans les informations
sur les radiations, c'est-à-dire sur les danger auquel
les gens étaient exposés. Par exemple, les liquidateurs
avaient peur d'aller au fond du réacteur. Une inquiétude
légitime, car du carburant pourrait couler. Et la sensation
qu'il y a un réacteur endommagé au dessus de soi
n'est pas très agréable.
- Je l'ai ressenti moi-même quand j'étais là-bas.
- En fait, les doses ci-dessous étaient minimes. Au même
moment, il y avait un militaire debout à l'entrée,
exactement à l'endroit où les doses s'avéraient
les plus importantes !
- Bien sûr, il y a eu beaucoup d'absurdités à
Tchernobyl. Mais tout le monde a accompli la tâche principale
: éliminer rapidement le désastre !
- Et cela nécessitait un calcul sobre. Un scientifique
autrichien, évoquant la tragédie de Tchernobyl à
Vienne en 1986, a demandé : « Était-il nécessaire
d'envoyer autant de personnes à Tchernobyl ? Existe-t-il
un plan réfléchi pour éliminer l'accident
? Comment pourrait-on alors répondre à de telles
questions ?!
- Et maintenant ?
- Nous devons analyser tout ce qui s'est passé à
Tchernobyl. Il est clair, par exemple, qu'il y a eu de nombreuses
visites inutiles de pilotes
d'hélicoptère. Ils ont effectué 1 200
missions et ont survolé le réacteur à basse
altitude. [...] Bien entendu, le nombre de personnes impliquées
aurait dû être plus strictement réglementé
et les niveaux de dose soigneusement contrôlés. Beaucoup
ont pris des risques, à mon avis, en vain.
- Pourriez-vous résumer quelques résultats médicaux
de l'accident de Tchernobyl ? Au moins dans ta région ?
- Concernant le diagnostic du mal des rayons et l'assistance aux
victimes, je pense que tout a été fait à
un niveau élevé. Et le monde l'a apprécié.
En 1988, lors du bilan des premiers résultats de l'élimination
de l'accident, les scientifiques de différents pays sont
arrivés à la conclusion unanime que nous avions
fait tous les efforts possibles pour aider les gens et ont considéré
la dose maximale de rayonnement que nous avions déterminée
pour les travaux d'urgence comme étant la plus élevée
possible. [...] - 25 rem. J'avoue qu'il y a eu beaucoup de controverses
à ce sujet, car l'armée a fixé une limite
de dose différente - 50 rem. Pour être honnête,
nous étions prudents : nous avions besoin d'une réserve
triple pour un éventuel dépassement des valeurs
réglementaires.
- Mais il est impossible d'éviter les erreurs !
- Néanmoins, beaucoup de choses peuvent et doivent être
prévues ! Un accident ne peut pas être planifié.
Mais si cela se produit, il est alors nécessaire de déterminer
son ampleur et les mesures réelles pour en éliminer
les conséquences. L'essentiel est de ne pas envoyer une
centaine de personnes dans la zone dangereuse si dix suffisent.
Et encore une chose. Il est dommage que certains aient trompé
le public et tenté de faire de Tchernobyl une carrière
politique. J'en connais beaucoup ! Très souvent, ils s'en
sont pris à de vrais professionnels et à des personnes
déterminées.
- De qui veux-tu parler ?
- Tout d'abord, Leonid Andreevich Ilyin, directeur de l'Institut
de biophysique. Il n'a pas permis l'évacuation de Kiev,
et pour cela un monument devrait lui être érigé,
et en Ukraine, il a presque été rendu « persona
non grata », accusé de tous les péchés.
En fait, il a sauvé des milliers de vies, car si la ville
entière, qui comptait des millions de personnes, avait
été évacuée, les pertes en vies humaines
auraient été inévitables.
[Leonid Iline, vice président de l'Académie de médecine de l'URSS, a plusieurs fois déclaré, après l'accident de Tchernobyl, que les doses relativement petites d'irradiation sont absolument anodines. Mais, avant l'accident, on a vu paraître sous sa rédaction un ouvrage où l'on peut lire: « Même les doses relativement petites d'irradiation perturbent le fonctionnement des réflexes conditionnés, modifient l'activité bioélectrique de l'écorce cérébrale et provoquent des altérations biochimiques et métaboliques au niveau moléculaire et cellulaire. » .
L'académicien Iline qui en tant que président de la radioprotection d'URSS décide du sort des populations qui vivent sur les territoires contaminés par Tchernobyl définissait en 1985 l'objectif principal des hygiénistes soviétiques spécialisés en radioprotection de la façon suivante: «élaborer la méthodologie et la théorie de l'hygiène sur la base de la philosophie marxiste-léniniste en tenant compte de l'évolution actuelle du socialisme en URSS» («Nouvelles de Moscou» n° 32, 3 au 10 août 1989). Envisageait-il en 1985 la catastrophe de Tchernobyl comme faisant partie de «l'évolution du socialisme en URSS» ? ]
- J'ai vu comment deux académiciens
- Ilyin et Israël - ont assuré aux dirigeants
ukrainiens qu'une tragédie n'arriverait pas à Kiev
!
- Ils ont pris leurs responsabilités, et cela vaut beaucoup
!.. Malheureusement, il n'y avait pas de véritable travail
pédagogique à l'époque, et ils ont dû
payer pour cela. Nous n'avons pas écouté les conclusions
des experts qui ont mis en oeuvre le projet international Tchernobyl cinq ans
après l'accident. C'est pour cette raison que les enfants d'Ukraine, de Biélorussie et
de Russie souffrent aujourd'hui. Il fallait leur donner du
lait concentré et en poudre, et non frais, et temporairement
ne pas leur donner de légumes et de fruits. Mais les mères
[des propos scandaleux
suivent...] faisaient tout à l'inverse,
sans se douter qu'elles faisaient du mal à leur enfant.
Ils ont augmenté l'exposition aux rayonnements des nucléides.
Malheureusement, la société n'avait pas confiance
dans les spécialistes ; les gens étaient convaincus
qu'ils mentaient. En fait, ce n'est pas nous qui avons menti,
mais ceux qui nous ont accusés de tous les péchés
mortels.
- Plus de 20 ans se sont écoulés.
J'espère que tout le monde est convaincu de la nécessité
de votre clinique pour le pays - après tout, c'est le seul
endroit où les « radiations » sont traitées
avec confiance et fiabilité ?
- C'est faux. Notre ministère a beaucoup de problèmes.
Premièrement, nous avons récemment appris que nous
traitons des patients illégalement depuis 50 ans parce
que nous ne disposons pas de licences ou de certificats officiels.
Récemment, V.V. Poutine a déclaré : «
Une forme sophistiquée de sabotage est le strict respect
de la lettre de la loi. » Ses paroles sont très pertinentes
pour nous. Désormais, le département appartient
à l'hôpital et nous ne sommes que des méthodologistes
scientifiques et des consultants. Cela signifie que nous ne sommes
plus responsables des patients que nous traitons ! Voici les réformes
des soins de santé dans leur application spécifique
à une institution clinique aussi unique dans le pays et
dans le monde que l'était jusqu'à récemment
l'hôpital n°6 de Moscou.
Aujourd'hui, il nous est difficile de trouver du travail, même
si chacun sait que nos médecins doivent toujours être
proches des patients. Tous les équipements et instruments
que nous avons reçus après Tchernobyl, y compris
ceux des organisations internationales, ont été
lentement confisqués. Nous sommes moins bien équipés
qu'avant l'accident, aussi paradoxal que cela puisse paraître.
Les « physiciens de la santé » dont nous avons
constamment besoin ont quitté la clinique pour d'autres
départements de l'institut. Deux groupes de jeunes, mes
étudiants, incapables de se réaliser dans les conditions
créées, ont déménagé dans d'autres
institutions.
En un mot, il nous reste peu de jeunes pour travailler. Beaucoup
de gens étudient mais ne restent pas travailler. Ils deviennent
de très bons cliniciens et trouvent immédiatement
un emploi rémunérateur. L'absence des jeunes est
le symptôme le plus alarmant. Je voulais tout dire au nouveau
ministre, mais dans la salle d'accueil, son assistant, à
en juger par sa voix, une nouvelle personne, m'a dit que le ministre
ne pourrait pas me recevoir. Cet homme ne savait tout simplement
pas qui était Guskova.

- Est-ce que vous plaisantez?
- Malheureusement non. [...] si quelque chose de similaire à
Tchernobyl se produit ! Pour beaucoup, nous ne pourrons plus les
aider. Aujourd'hui, le ministère est moins préparé
à de telles situations qu'en 1986.
- Vraiment, aucune leçon n'a été tirée
de Tchernobyl ?!
- Maintenant, tout le monde pense au profit. Même au 6ème
hôpital, ils gagnent de l'argent grâce aux services
payants, sinon ils ne peuvent pas survivre. Mais nous ne sommes
pas une institution censée faire du profit. Nous devons
former des experts qualifiés qui prendront en compte les
risques liés aux radiations en conjonction avec les risques
d'autres maladies, afin que les employés de l'industrie
soient des personnes en bonne santé, fortes et heureuses,
bénéficiant de bons soins médicaux. Ils ne
commettront alors pas d'erreurs pouvant entraîner de graves
accidents.
- C'est tellement évident !
- Pas pour tout le monde ! Nous avons absolument besoin d'un groupe
de spécialistes parfaitement préparés à
tout accident grave. Par expérience, nous savons qu'il
doit s'agir de médecins hautement qualifiés pouvant
travailler dans des unités de soins intensifs et des unités
de soins intensifs. Ces spécialistes devraient recevoir
de bons salaires. Et encore une chose : nous avons besoin de médecins
prêts à traiter des maladies similaires au mal des
radiations. Ils doivent constamment s'améliorer. Il n'est
pas nécessaire d'attendre que 134 victimes soient amenées
d'un coup, même s'il ne s'agit que d'un patient par an...
- Quelles maladies sont similaires aux radiations ?
- Par exemple, une maladie du sang. Lors de son traitement intensif,
avec radiothérapie thérapeutique totale et chimiothérapie,
la moelle osseuse et l'immunité sont détruites.
Le traitement de patients aussi graves permet à nos spécialistes
de s'entraîner constamment afin d'être prêts
à affronter n'importe quel Tchernobyl. Je le répète,
je me précipite vers le ministre, vers le président,
pour lui faire part de mes réflexions, mais personne ne
veut m'écouter.
- Cela vous rend-il pessimiste ?
- Pas du tout! Je suis optimiste, car le sort de nombreuses personnes
rétablies est derrière moi. La vie m'a permis de
communiquer avec des gens formidables - l'élite professionnelle
et morale du pays qui a travaillé sur le projet atomique.
Je pense qu'ils me soutiennent.
- C'est vrai. Merci, Angelina Konstantinovna, pour tout !
Vladimir Goubarev
Ozersky Vestnik, 28-31 octobre au 1er novembre 1995:
«
La création de la première bombe nucléaire
soviétique » est le titre d'un livre récemment
paru à Moscou (Energoatomizdat, 1995). Il n'est pas encore
arrivé en ville, mais V.N. Doshchenko a apporté
à la rédaction une photocopie d'un chapitre écrit
par notre auteure, le docteur en sciences médicales Angelina
Konstantinovna Guskova. Ce chapitre est illustré de nombreuses
photographies intéressantes, mais malheureusement, la qualité
des photocopies ne permet pas de les reproduire dans le journal.
La rédaction souhaite présenter aux lecteurs des
extraits du chapitre intitulé « La médecine
a toujours été là ».
Depuis le début
de la construction du premier complexe nucléaire du pays,
le Combinat de Maïak (aujourd'hui Ozersk), tout au long de
son développement et jusqu'aux dernières années
de son exploitation, le personnel et l'ensemble des habitants
de cette « ville au destin exceptionnel »
ont partagé un parcours difficile et héroïque.
Ce parcours suscite naturellement l'intérêt des nouvelles
générations et renforce la fierté de ceux
qui y ont participé. Leur travail désintéressé
est indissociable de l'histoire de la création du bouclier
atomique du pays, même s'il est généralement
moins connu, et que l'on ne mesure pas pleinement l'importance
capitale de la médecine dans la vie de ceux qui ont « forgé
le bouclier atomique ».
Beaucoup de choses sont
compliquées par le régime de secret strict qui était
en place, qui ne permettait pas aux médecins, comme aux
autres spécialistes, de tenir des journaux personnels,
de prendre des notes, des photographies, ou de disposer, surtout
dans les premières phases, d'une documentation suffisamment
détaillée et d'indicateurs quantitatifs du volume
de travail et de la charge de travail.
C'est avec une gratitude
encore plus grande que nous nous tournons vers les médecins
vétérans qui, non seulement ont ouvert cette voie,
mais ont aussi préservé dans leur mémoire
les noms et les événements d'il y a près
d'un demi-siècle, en présentant leurs précieux
témoignages sous forme de manuscrits et d'articles dans
des périodiques. Nous sommes particulièrement reconnaissants
à ceux qui ont aimablement fourni leurs documents pour
la compilation et la préparation de cette publication.
Il s'agit des témoignages de N.V. Ksentytskaya, R.B. Sergeeva,
G.D. Baisogolova, V.N. Doshchenko, A.A. Lonzinger, N.A. Marina,
L.B. Epshteyn et son épouse M.A. Serdyukova, V.A. Klepova,
G.Ya. Lukacher, Ya.I. Kolotinsky, ainsi que de certains de nos
patients de l'époque : E.S. Kostyrev, A.S. Nikiforov,
M.M. Bashkirtsev, B.M. Semov, A.F. Lyzlov, I.A. Ternovski, M.V.
Gladysheva, B.V. Brokhovich, N.Ya. Ermolaeva et autres.
Le développement
de la médecine, qui a accompagné la mise au point
de la bombe nucléaire, se divise en quatre périodes
distinctes, chacune présentant ses propres caractéristiques.
La première, de 1945 à 1948, correspond à
la construction de l'usine et de la ville, et est liée
aux activités du SANO (service sanitaire) de la base de
construction n°10 du ministère de l'Intérieur.
Ces médecins dispensaient des soins aux importants contingents
des unités militaires, aux brigades de travail mobilisées,
aux prisonniers des camps et aux spécialistes civils, accompagnés
de leurs familles, recrutés pour travailler sur le nouveau
chantier, situé à 10 km de Kyshtym, où était
prévue la construction d'une importante installation secrète :
l'usine de Maïak. L'organisation des services médicaux
au sein d'unités non militarisées posait des défis
particuliers. Il fallait en effet le faire en terrain découvert,
sans aucun logement ni infrastructure de service, ni même
de locaux pour les institutions médicales elles-mêmes.
En 1946, on comptait
déjà onze camps, chacun doté de son propre
service médical. Des appartements privés, des bains
publics et des hangars servaient à loger le personnel militaire
et les employés civils de diverses institutions de Kyshtym
et Staraya Techa, ainsi que des baraquements provisoires en bois.
Les huit premiers baraquements (deux autres furent construits
ultérieurement) furent attribués aux institutions
médicales, au service du bâtiment, au bureau du commandant
et à la police. Les familles des premiers employés
de ces institutions y furent également logées.
Depuis 1946, les docteurs
G.G. Denzel et L.V. Grechkina prodiguaient des soins aux travailleurs
civils. Le commandant du Service de santé, L.B. Epshteyn,
dirigeait le département de construction du SANO. Ses plus
proches collaborateurs étaient les capitaines du Service
de santé M.V. Monastyretskaya et A.A. Lonzinger. Des baraquements,
une première cantine et un magasin rudimentaire furent
construits une fois que chacun eut commencé son travail,
témoignant d'une organisation et d'un dévouement
remarquables. Ils devaient desservir des groupes de personnes
très divers, dispersés sur des distances considérables
(à Tioubouk, à Kychtym, sur le nouveau chantier
et dans chacun des dix
camps de prisonniers).
En tant que médecin à l'unité
MSO-71, l'auteur de ces lignes a dû se rendre ultérieurement
dans les baraquements des unités médicales du camp
pour examiner des patients aux cas complexes. À cette époque,
nous avions déjà traité, pour la première
fois dans le pays, deux soldats atteints d'un syndrome d'irradiation
aiguë, affectés à l'usine. La dose de radiation
était de 3 à 3,5 Gy (1 Gy = 100 rem). Une photographie qui m'a été envoyée,
à moi, le médecin traitant, de Severodvinsk, montre
l'un d'eux, E. Andropov, avec ses fils, plusieurs années
après avoir souffert de ce syndrome. En 1951, G.D. Baisogolov et moi avons eu l'occasion
de soigner 13 prisonniers irradiés dans un baraquement
du camp, dont trois présentaient des manifestations graves
d'un syndrome d'irradiation aiguë ; l'un d'eux est décédé.
Ces hommes avaient été blessés en creusant
une tranchée près du bâtiment 101 de l'usine
radiochimique. Le principal facteur en cause était le rayonnement
gamma-bêta externe provenant d'un sol contaminé par
des radionucléides.
Leur réaction
initiale aux radiations fut d'abord prise pour une intoxication
alimentaire. Après une brève hospitalisation, les
prisonniers reprirent le travail. Ce n'est que l'apparition de
lésions cutanées caractéristiques, puis des
symptômes du syndrome d'irradiation aiguë (fièvre,
saignements et détérioration de l'état de
santé), qui éveillèrent les soupçons
des médecins du SANO quant à une surexposition.
Les médecins V.N. Doshchenko, G.D. Baysogolov et A.K. Guskova,
de l'unité médicale, furent appelés en consultation.
Les examens nécessaires confirmèrent le diagnostic
de syndrome d'irradiation aiguë, et tous les traitements
requis furent immédiatement mis en oeuvre sur place, dans
la caserne de l'unité médicale.
Deux des trois blessés graves (Khomich et Voevodin)
ont été soignés avec succès ;
Kuts, qui avait reçu une dose totale de radiations estimée
à environ 6 Gy, est décédé. Nous avons prodigué les soins avec la participation
active du personnel médical du camp et des détenus
chargés des soins aux blessés. Les baraquements
étaient maintenus propres et en bon état, le linge
de lit était changé régulièrement
(selon les besoins), la nourriture recommandée était
fournie et tous les actes médicaux, y compris les transfusions
sanguines, étaient effectués. Les pansements et
les médicaments nécessaires étaient distribués,
notamment les anti-infectieux.
Dans cette situation
difficile et similaire, l'organisation remarquable et le charme
personnel de L.B. Epstein et de ses assistants ont été
absolument essentiels et déterminants. Ils ont su tirer
parti de l'aide des institutions médicales locales sous-dimensionnées
(comme l'hôpital de Kyshtym), ont constitué leurs
propres structures et équipes médicales, ont obtenu
en urgence le matériel médical nécessaire
et ont recruté des médecins plus expérimentés,
envoyés par le ministère de la Santé pour
rejoindre les installations médicales de l'usine. [...]
Fin 1946, le complexe
médical du chantier comptait 125 lits. Chaque section du
camp disposait de 25 lits. Une infirmerie centrale fut créée
pour le personnel militaire. La première salle de radiologie
fut installée. Le premier service d'anatomie pathologique
et le premier service de médecine légale furent
aménagés dans un abri souterrain par des ouvriers
qualifiés. [...]
La principale et cruciale
tâche du personnel médical consistait en une sélection
rigoureuse des employés affectés aux différents
ateliers des centrales principales. Un réseau de centres
de santé fut mis en place directement sur les sites des
centrales. Ces centres avaient pour but d'assurer le suivi médical
continu du personnel débutant son travail dans les conditions
nouvelles et extrêmement difficiles de la maîtrise
de technologies complexes et de la mise en service des installations
nucléaires. À cette époque, il n'existait
aucune norme d'exposition aux rayonnements suffisamment étayée
scientifiquement ; en réalité, aucune norme
n'était établie. On ne disposait d'aucune expérience
en matière d'évaluation ou de formulation de solutions
adéquates face aux problèmes de santé des
travailleurs. La radiothérapie n'avait pas été
étudiée et s'avérait peu utile à ces
fins, et les informations étrangères se limitaient
principalement aux données relatives aux maladies aiguës
liées aux radiations.
L'examen médical
d'embauche, préalable à la prise de fonction à
l'usine, était effectué à la clinique municipale.
Les décisions d'admission étaient prises par des
commissions spéciales après un examen approfondi
réalisé par des spécialistes et des analyses
sanguines répétées. Ces résultats
étaient comparés aux données recueillies
précédemment concernant le lieu de résidence
ou de travail des personnes arrivant à l'usine. Les dossiers
médicaux, conservés jusqu'à ce jour, contenant
toutes les informations et décisions prises par des médecins
et techniciens de laboratoire expérimentés, et,
dans les cas complexes, par la commission (présidée
par A.A. Pletneva), se sont révélés indispensables
pour tous les bilans de santé ultérieurs lors du
suivi médical des travailleurs.
La surveillance était
assurée dans des postes médicaux qui, jusqu'en 1954,
fonctionnaient 24 heures sur 24 sous une pression énorme :
plus de 100 000 examens médicaux y furent effectués
au cours des cinq premières années. La gravité de l'exposition professionnelle
nécessita d'augmenter la fréquence des examens médicaux
et des analyses de sang à 5 à 10 par jour, au lieu
de l'examen annuel prévu par la réglementation du
ministère de la Santé. Les travailleurs dont les
cassettes avaient accumulé une dose égale ou supérieure
à 25 R par poste étaient examinés dans
les postes en dehors des heures de travail prévues, à
tout moment. C'est parmi ces personnes
fortement exposées, les « signalistes »,
que sont apparus les premiers cas de maladie liée aux radiations,
chroniques voire subaiguës. Parmi eux, sept cas de leucémie
aiguë furent recensés au cours des dix premières
années ; leur fréquence inhabituelle fut déjà
considérée comme une conséquence de l'intense
exposition aux radiations (G.D. Baysogolov).
Deux patients (Ershov
et Gimazeyev), opérateurs du 5e département de l'usine
radiochimique, sont décédés en 1951-1952
d'une maladie des rayons subaiguë due à des lésions
hématopoïétiques radio-induites compliquées
d'une infection. Au
total, environ 2 000 cas de maladie des rayons chronique
(MRC) ont été diagnostiqués durant ces années. Elle était plus fréquente
chez le personnel de l'usine radiochimique (23 % des effectifs)
et, dans une moindre mesure, chez les travailleurs des réacteurs
et de la chimico-métallurgie de l'usine 20 (respectivement
5 % et 10 % des effectifs).
Parmi les maladies liées aux radiations survenues
durant ces premières années, jusqu'à 90 %
étaient des cas de maladie chronique due aux radiations,
et 10 % des lésions cutanées et autres lésions
corporelles. Les deux tiers des cas concernaient
des travailleurs de la centrale n°25, un cinquième
de la centrale n°20 (les centrales B et V correspondant aux
centrales n°25 et 20), et un dixième des travailleurs
des réacteurs industriels. Un petit groupe (environ 5 %
de tous les cas) était composé d'ouvriers du bâtiment
et de l'assemblage.
L'amélioration
des conditions de travail dans les usines [...] suite à
l'introduction de protections respiratoires en forme de pétales
et à l'expérience acquise en matière d'organisation
du travail, a permis de rendre les nouveaux cas de maladies professionnelles
exceptionnellement rares après 1957. Ceci a marqué
le début de la troisième période d'activité
médicale (1957-1968), avec ses défis spécifiques.
Après 1968, les maladies liées aux radiations n'étaient
généralement diagnostiquées qu'a posteriori,
car les cas survenus par le passé étaient relativement
bénins, notamment en raison des niveaux de radiation défavorables
observés au début de l'activité dans l'usine.
Le personnel médical
de la centrale s'est approprié les problèmes et
les préoccupations de l'usine. Je me souviens qu'un soir,
des ouvriers du réacteur, chargés de la maintenance
courante et d'autres travaux spécifiques au coeur du réacteur,
se sont présentés à l'hôpital pour
un examen urgent et des recommandations. Les médecins ont
apporté à la centrale, pour ces travaux dangereux,
les quelques connaissances que nous avions alors sur la prévention
des maladies liées aux radiations. Ils ont distribué
personnellement aux ouvriers de la centrale 25 des béchers
contenant de la vitamine C et un complexe de vitamines B avec
du glucose, juste avant leur entrée dans la zone de maintenance.
Malgré
les restrictions imposées par le régime, les médecins
s'efforçaient d'en apprendre le plus possible sur les conditions
de travail et les doses de radiation reçues par les ouvriers.
Cette tâche s'avérait extrêmement difficile
compte tenu du secret qui entourait ces informations, et de nombreuses
zones d'ombre subsistaient. Leurs mémoires étaient
saturées d'une quantité considérable de données
et de chiffres, qu'il leur était interdit de consigner
par écrit. Des subterfuges et des codes ont alors vu le
jour : la dose était enregistrée sous forme
de numéro de dossier médical, le terme « maladie
des radiations » était remplacé par « syndrome
asthénovégatif », et les noms des nucléides
par leurs numéros correspondants. Tout cela a sans aucun
doute compliqué leur travail et rendu la lecture des documents
difficile, notamment par la suite.
Les méthodes
d'interprétation des données dosimétriques
ont été perfectionnées : par exemple,
en 1950, un laboratoire de biophysique (V.I. Petrushkin, F.M.
Lyass, T.N. Rysina, L.A. Plotnikova, puis V.F. Khokhryakov et
une équipe de collaborateurs) a été mis en
place au sein du SMO de l'usine chimique. Les travaux de ce laboratoire
ont été essentiels pour évaluer l'importance
des différents facteurs de rayonnement interne (plutonium,
strontium et tritium). Parallèlement, des méthodes
de dosage de ces substances dans les substrats biologiques ont
été développées, ainsi que des principes
d'évaluation de l'absorption et de la concentration des
radionucléides dans l'organisme. Des efforts ont été
déployés pour établir la relation entre les
concentrations de radionucléides dans les zones de travail
et l'exposition des travailleurs.
Ces études ont
réfuté l'idée, longtemps défendue
par des collègues moscovites, selon laquelle le strontium
contribuait de manière significative à la dose absorbée
par les travailleurs de l'usine 25, ce qui aurait conduit à
une évaluation erronée des risques réels
et supposés. Elles ont toutefois confirmé de manière
concluante la conviction des médecins de l'usine :
le tritium était hautement corrosif et le plutonium toxique
pour les travailleurs de l'usine 20 et pour ceux participant aux
opérations finales de séparation du plutonium des
produits de fission, opérations réalisées
dans les usines 20 et 25 durant ces années.
Des études sanitaires, hygiéniques et
dosimétriques menées entre-temps par le service
de l'usine, le département sanitaire industriel et des
hygiénistes de l'Institut de biophysique (G.M. Parkhomenko)
ont confirmé la présence de concentrations extrêmement
élevées de plutonium dans l'air des ateliers 1 et
9 de l'usine 20, dépassant de plusieurs centaines de milliers
de fois le seuil maximal admissible (SMA) ! Les niveaux de
rayonnement externe n'étaient pas correctement contrôlés
dans l'atelier 9, où ils étaient très importants,
et sont restés initialement élevés dans l'atelier
1, contribuant à l'apparition de symptômes de maladie
chronique des rayons X. Leur détection a permis d'éloigner
certains travailleurs de l'unité de production principale
avant qu'ils ne développent des effets du plutonium incorporé.
Le diagnostic de la
pneumosclérose en tant qu'entité clinique distincte
s'est avéré difficile à établir à
ses débuts et a été nettement retardé
par l'accumulation d'une dose significative de plutonium. Même
après l'arrêt de l'exposition, la dose a continué
d'augmenter, bien qu'à un rythme réduit. Or, seul
un diagnostic et un pronostic fondés sur la dose, en l'absence
de manifestations cliniques de la maladie (la pneumosclérose),
pouvaient constituer, et sont devenus par la suite, la seule mesure
viable pour prévenir les lésions des organes vitaux
induites par le plutonium chez les travailleurs de la centrale
n° 20.
L'amélioration
des conditions de travail dans cette installation et la mise en
place de transferts préventifs en temps opportun permettront
de protéger ces travailleurs non seulement des conséquences
immédiates (cancer du poumon) de l'intoxication au plutonium,
mais aussi de nombreuses études consacrées à
ces questions cruciales, notamment ces dernières années
(L.A. Plotnikova, G.D. Baysogolov, V.F. Khokhryakov, N.D. Okladnikova,
N.A. Koshurnikova et al., G.N. Gasteva et V.I. Bad'in et al.,
R.D. Drutman et V.V. Mordasheva). Il s'est avéré
extrêmement difficile de déterminer une justification
raisonnée du niveau d'élimination du plutonium qui
permettrait un transfert véritablement préventif
des travailleurs manipulant ce radionucléide. L'évaluation
des risques liés aux effets à long terme à
différents niveaux de dose, en particulier en cas d'irradiation
externe, demeure controversée. [...]
En 1953, il devint évident
que le MSO-71 disposait de ressources matérielles et techniques
suffisantes ainsi que d'un personnel qualifié. Parallèlement,
le nombre d'ouvriers du chantier fut considérablement réduit.
Les condamnés et
les membres de l'armée de travail furent progressivement
retirés du site. Ceci justifia la
décision de transférer à MSO-71 l'ensemble
des services médicaux et de prévention du département
de construction du SANO. Les unités médicales des
camps restèrent sous leur responsabilité jusqu'à
leur fermeture ou leur transfert vers d'autres régions.
Un hôpital des maladies infectieuses fut créé
au sein du complexe médical du chantier, d'une capacité
de 100 lits, extensible à 200 en cas d'épidémies
de dysenterie ou de rougeole. A.A. Lonzinger y exerça les
fonctions de médecin-chef jusqu'en 1956.
Depuis 1956, trois associations
hôpital-clinique ambulatoire ont fonctionné au sein
de l'usine MSO-71, dont l'association BPO-3, qui assurait des
soins médicaux centralisés pour le personnel des
principales installations de l'usine. L'unité FIB-1 était également
implantée sur le site, et sa clinique ambulatoire (sous
la direction des médecins Yu.N. Nikulin, V.K. Popov et
Ya.I. Kolotinsky) avait déjà mis en place, dans
les années 1950, un service d'examen médical pour
les personnes souffrant de maladies liées aux radiations
et transférées en zone non irradiée sur la
base d'indications dosimétriques (dose totale supérieure
à 1 Gy). Ce service était
supervisé par le médecin A.Ya. Zabotina, qui avait
auparavant travaillé au centre de santé de l'usine
25. Les médecins qualifiés O.N. Mironenko et T.A.
Kharitonova étaient chargés d'évaluer l'aptitude
au travail en cas de maladie professionnelle. Les conclusions
de l'unité FIB-1 servaient de base aux décisions.
Tous les témoignages,
tant du personnel médical actuel que des médecins
expérimentés (Ya.I. Kolotinsky), réfutent
avec indignation les allégations mensongères selon
lesquelles les médecins auraient dissimulé le diagnostic
de lésion radio-induite. Ce diagnostic n'était même
pas caché aux patients eux-mêmes. Sous le nom de
code « syndrome asthénovégatif »,
il figurait sur les certificats d'arrêt de travail et était
inscrit au registre des maladies professionnelles. Une alerte
a été immédiatement transmise au service
d'hygiène et de sécurité au travail du SES.
Le patient était orienté vers le VKK pour obtenir
un certificat d'arrêt de travail lié au travail ou
vers le VTEK pour une incapacité de travail de troisième
degré. Ces mesures étaient indispensables pour garantir
un emploi adapté, à l'abri des radiations, et, le
cas échéant, une reconversion professionnelle et
une compensation pour la perte de revenus.
Les médecins
ont fait preuve de la persévérance nécessaire
dans la mise en oeuvre de ces décisions, se sont montrés
exigeants envers l'administration et compatissants envers leurs
patients. Cela est resté vrai même pendant les années
les plus dures du régime, lorsque la ville, à l'instar
de l'ensemble du secteur de la santé, était sous
la tutelle directe de L.P. Beria. Il convient également
de souligner le dévouement sans faille du personnel de
l'usine, sa fierté d'y avoir contribué et le souvenir,
encore aujourd'hui, sans la moindre hostilité et avec un
profond respect, de son travail dans ce véritable enfer
atomique (« les neuf de Vandeshevaya »,
« le retrait des filtres de Pashchenko »,
etc.). Il arrivait que les médecins doivent consacrer un
temps considérable à convaincre le personnel de
quitter les zones dangereuses avant d'achever des interventions
qu'ils jugeaient particulièrement urgentes et importantes,
nécessitant la participation directe du patient.
Une atmosphère
particulière se dégageait également du fait
que le personnel scientifique, notamment I.V. Kourtchatov, E.P.
Slavski, A.A. Bochvar, A.D. Gelman, N.A. Semenov, B.V. Brokhovich
et bien d'autres, promus directeurs, non seulement partageaient
tous les dangers avec leurs subordonnés, mais prenaient
souvent en charge les tâches les plus périlleuses,
au risque d'une surexposition. Tel fut le cas de la participation
d'I.V. Kourtchatov aux travaux du réacteur : sa cassette
contenant une dose unique de 42 [incompréhensible] par
minute est conservée à la centrale. Par ailleurs,
je me souviens toujours de données similaires concernant
la radiométrie des empreintes digitales de Marie Curie,
consignées dans ses carnets, qui m'ont été
présentées au musée mémorial à
Paris. L'épisode de l'entrée d'E.P. Slavski dans
la zone radioactive du réacteur pour vérifier le
niveau d'un bloc est bien connu. Des patients m'ont également
raconté comment l'académicien A.A. Bochvar a immédiatement
évacué de la salle contaminée de l'atelier
9 toutes les personnes responsables du déversement de plutonium
et a personnellement procédé à son nettoyage
et à sa décontamination manuels.
La collaboration entre
les médecins et le personnel de l'usine était, bien
entendu, particulièrement forte lors des situations d'urgence
aiguë. Dans ces moments-là, le personnel médical
formait une grande famille, luttant sans relâche jour et
nuit pour sauver les victimes.
Le Généraliste n°998, 13 mai 1988:
Actualité médicale
Pendant plusieurs mois, l'hôpital
numéro 6 de Moscou a traité les victimes de Tchernobyl
les plus gravement irradiées. Des résultats étonnants
ont été obtenus. Optimisme tempéré
par l'incertitude du devenir des gens « sauvés ».
Hélène Crié s'est rendue sur place et a rencontré
médecins et « malades ».
La
centrale de Tchernobyl: le « Sarcophage » qui entoure
le fameux réacteur.
Hôpital numéro 6... Pour les Soviétiques,
ce nom presque anonyme évoque des souvenirs que tous préféreraient
oublier. C'est là, rue Novikov, à la périphérie
de Moscou, dans un bâtiment de briques rouges très
ordinaire, qu'ont été soignées les victimes
les plus gravement irradiées par l'explosion du réacteur
de Tchernobyl, le 26 avril 1986. Deux ans après l'infirmière
Valentina, incapable de retenir ses larmes lorsqu'elle évoque
les hommes qu'elle a accompagnés dans la mort, lance à
des journalistes français « Je n'ai jamais vu
la guerre. Mais ce que j'ai vu cette année là c'était
aussi un mal terrible. » A ses côtés, Oleg
Genrech, 28 ans, technicien de la centrale nucléaire, en
congé maladie depuis deux ans, passe une main machinale
dans ses cheveux. Au creux de son poignet, on aperçoit
sa peau constellée de points rouges. Oleg est un rescapé
de la catastrophe. Il se trouvait à quelques mètres
du réacteur lorsque celui ci a explosé. Une heure
plus tard, lorsqu'il a été évacué
vers la clinique de Pripiat, située à quelques kilomètres,
les médecins ont procédé à une décontamination
immédiate de sa peau et lui ont administré de l'iode.
« Des brûlures terribles sur 90 % du corps »
Littéralement arrosé de particules radioactives,
Oleg Genrech avait reçu une dose d'irradiation de 450 rems
au corps, et 4 500 rems à la peau. « Immédiatement,
j'ai ressenti une grande fatigue, j'ai commencé à
vomir. » Les vraies douleurs sont apparues seulement
quinze jours plus tard. Le technicien se trouvait alors à
l'hôpital n° 6. « Des brûlures terribles,
sur 90 % du corps », dit il en montrant des photos de
lui à l'époque.
Sur les clichés, le technicien n'a plus de cheveux. Sa
peau est à vif, un ulcère déforme son pied
droit. « Conditions aseptiques durant deux mois au bloc
stérile, antibiotiques à large spectre, transfusion
totale de sang, et guérison des brûlures »,
énumère Angelina Guskova, le médecin qui
l'a soigné. « Pendant la période dure
de la maladie, il n'a pas eu d'infection. En juillet 1986, les
brûlures étaient presque guéries, à
l'exception de l'ulcère il a fallu procéder à
une auto greffe. Son sang était redevenu normal. »
Oleg ne retournera jamais travailler en zone nucléaire.
Peut-être dans une centrale thermique « classique
».
Angelina Guskova est une autorité mondiale de la médecine radiologique. Membre de l'Académie des sciences, elle a reçu le prix Lénine, la plus haute distinction médicale d'URSS. « Aujourd'hui, l'hôpital est pratiquement vide. Nous ne traitons plus personne à plein temps. Nous pratiquons encore des traitements et des examens physiques et mentaux qui durent de cinq à sept jours, sur quatre cents personnes. » La catastrophe de Tchernobyl a permis aux médecins soviétiques d'approfondir leur pratique, jusque-là fondée, dit Mme Guskova, « sur de petits accidents de réacteurs d'essai, et sur des incidents en Chine et dans notre pays ».
De véritables miraculés
Le monde entier a entendu parler des
greffes de moelle osseuse pratiquées sur les victimes de
Tchernobyl. La méthode n'avait pas eu le succès
escompté. « Maintenant, nous sommes sûrs
que, même avec une dose de 800 rads, nous pouvons nous passer
de ces transplantations, confirme le Dr Guskova. Quant
aux brûlés, cette greffe aggrave leur cas. »
L'équipe médicale de l'hôpital numéro
6 a réussi à sauver des malades ayant reçu
jusqu'à 900 rems au corps, et 8 000 rems à la peau
(l'un de ces « miraculés » est toujours en
convalescence dans un sanatorium de Crimée). Ces sauvetages
extrêmes ne sont finalement pas étonnants, lorsqu'on
sait que certaines irradiations pratiquées pour des raisons
médicales peuvent atteindre 1 200 rems au corps. «
C'est plus étonnant lorsqu'il s'agit de victimes brûlées
», admet Angelina Guskova.
Les guérisons sont elles définitives ? Le médecin ne répond pas directement : Oleg et un de ses collègues de Tchernobyl, patient de l'hôpital lui aussi, sont toujours dans la salle de conférence. Plus tard, en faisant visiter l'hôpital aux visiteurs français, un membre de l'équipe médicale évoque la possibilité de leucémies précoces, « dans quatre ou cinq ans, à cause de la mémoire de l'organisme. Evidemment, toutes les autres catégories de cancers sont également possibles. De toute façon, l'organisme est fragilisé et réceptif aux infections. »
Deux nouvelles unités de traitement
Avant Tchernobyl, l'hôpital numéro
6 était le seul établissement d'URSS capable de
soigner ce que le Dr Guskova nomme les « maladies nucléaires
». On y traitait en outre tous les travailleurs de l'industrie
nucléaire, quelle que soit leur maladie, « car
il faut toujours observer si celle ci présente un rapport
avec l'activité professionnelle ». Après
le 26 avril 1986, l'hôpital numéro 6 a été
vidé de tous ses malades pour se consacrer aux irradiés
de la centrale ukrainienne. Aujourd'hui, une seconde unité
médicale de ce type a été ouverte à
Kiev, et une troisième est prévue en Biélorussie.
Ceci par simple précaution, précise le Prix Lénine,
et pour profiter de l'expérience acquise depuis Tchernobyl.
Comme l'hôpital numéro 6, ces nouvelles unités
travailleront sur « toutes les maladies qui resemblent
à celles provoquées par les radiations ».