Bienvenue à Tchéliabinsk-40,
une cité secrète de l'atome où la vie est courte...

"A l'intérieur même du centre [atomique], l'on prêtait également peu d'attention aux conséquences médicales du travail sur des éléments radioactifs. [...] Les accidents n'étaient pas rares non plus, car dans la course acharnée à la suprématie nucléaire, l'industrie militaire fait passer l'urgence avant toute chose, et la sécurité du personnel était loin d'être une préoccupation. Chercheurs, ingénieurs, techniciens ou bien ouvriers travaillant sur le projet, acceptaient d'ailleurs de s'exposer à de hauts niveaux de radiation. Le danger était particulièrement grand durant les premières années, lorsqu'il fallait résoudre de nombreux problèmes techniques de mise au point. Pour la seule année 1951 - la pire de toutes - plus de 85 % des employés de l'usine de retraitement ont été exposés à plus de 25 rems, 40 % ont encaissé plus de 100 rems, et 2 % plus de 400 rems. La dose officiellement autorisée était de 0,1 rem par jour pour six heures de travail, soit quelque 30 rems par an [...]. Et ces normes n'étaient pas vraiment respectées. La dose moyenne reçue par les travailleurs du réacteur A, en 1949, était de 94 rems, et pour l'usine de séparation chimique du plutonium, la moyenne était de 113 rems. Cette dernière, qui employait surtout des femmes, était donc particulièrement dangereuse. La situation n'a commencé à s'améliorer un peu qu'à partir de 1953."

Extrait de Apocalypse Rouge, Pierre Kohler, 1995.

 

 

Le Monde, 26 septembre 1990:
(Les photos en couleurs ont été rajoutées par Infonucléaire)

Tcheliabinsk-40 sort de quarantaine

Au sud de l'Oural, une ville interdite est ouverte aux visiteurs étrangers. On y fabriquait du plutonium, elle subit une catastrophe nucléaire. Aujourd'hui, les déchets radioactifs l'empoisonnent.

TCHELIABINSK-40. Un nom, un chiffre, une boîte postale pour une ville qui n'existe pas. Et pourtant, elle est là, avec ses quatrevingt-trois mille habitants, aux portes de la grande plaine sibérienne, discrètement noyée dans des forets de pins et de bouleaux, sous les premiers contreforts sud de l'Oural.

Ne cherchez pas. Tcheliabinsk-40 n'apparaît pas sur les cartes. Elle est comme gommée des atlas, bien à l'abri derrière son épais mur d'enceinte et ses rouleaux de fils de fer barbelés qui forment une zone de 14 kilomètres de diamètre totalement coupée du monde extérieur. Car, ici, on vit replié sur soi, l'entreprise pourvoit à tout. Mayak - le Phare
(1) - a ses écoles, ses hôpitaux, sa troupe de théâtre, ses marionnettistes, ses garderies d'enfants, ses magasins et... ses usines nucléaires.

Ce complexe militaro-industriel, dont le site fut choisi en 1946 par le père de la première bombe atomique soviétique, Igor Kourtchatov, est ultra-secret. Du moins le fut-il jusqu'a l'an dernier pour le commun des mortels. Mais, pas pour les services de renseignement américains qui, dans les années 60, payèrent leur curiosité de la destruction en vol d'un avion espion U-2 piloté par Gary Powers. Construite a partir de 1946, a l'époque du sinistre Lavrenti Beria, Tcheliabinsk-40 avait la lourde charge de réaliser dans les délais les plus brefs une version soviétique du fameux projet Manhattan (2) .

La réussite fut totale. Mayak parvint a monter en dix-huit mois seulement un petit réacteur de 100 mégawatts (Anotchka, Petite Annie), qui produisit le plutonium nécessaire a l'explosion du premier engin nucléaire soviétique en aout 1949. Mais cette prouesse technique, cet avertissement à la face du monde, paraît aujourd'hui bien dérisoire lorsque l'on sait le prix payé pour l'obtenir.

Les souffrances des centaines, peut-être des milliers de prisonniers condamnés à la construction de la ville champignon et de son complexe nucléaire. Celles aussi des habitants des environs où eut lieu, le 29 septembre 1957 à 16 h 25, l'un des plus graves accidents nucléaires de l'histoire de l'humanité connu comme la catastrophe de Kychtym. Les souffrances de la nature, enfin les remords et les angoisses des responsables de Mayak aujourd'hui héritiers d'un stock de déchets radioactifs dont ils se seraient passés, gardiens de zones vides et polluées qu'ils ne savent comment gérer.

Le temps est bien loin où des privilégiés du régime vivaient à l'abri des " malheurs " du monde dans le confort douillet et contraignant de ce cocon artificiel. La ville s'est ouverte. L'an dernier des experts américains y ont pénétré. On a changé son nom, son matricule. Elle est officiellement appelée Tcheliabinsk-65. Mais pour ses habitants c'est Sorokovka.

Berceau de la premiere bombe A

Depuis, le vent de la glasnost a balayé les beaux romans de l'histoire officielle et les Soviétiques découvrent avec stupeur que Tcheliabinsk-40 n'a pas seulement été le berceau de la première bombe atomique soviétique mais qu'elle est devenue l'une des régions les plus polluées d'URSS. Cette réalité n'a pas échappé aux services secrets occidentaux mais, pendant plus de trente ans, les Soviétiques n'ont rien su. Ni de l'existence du complexe ni même de la catastrophe nucléaire qui, en 1957, a frappé Tcheliabinsk. La répression était alors impitoyable et l'information formidablement muselée.

A tel point que le biologiste soviétique Zohres Medvedev parla de Kychtym, une petite bourgade historique de vingt-cinq mille habitants distante d'une vingtaine de kilomètres du lieu de l'accident, quand, réfugié à Londres, il révéla en 1976 l'existence de la catastrophe. Comment, en effet, aurait-on pu affirmer qu'un accident nucléaire avait eu lieu à Tcheliabinsk-40 puisque le complexe industriel ne figurait sur aucune carte? " On a su à l'époque ce qui s'était passé, témoigne une journaliste de Tcheliabinsk-40, mais nous n'avons pas eu le droit de le publier... "

Mais, en dépit du secret, les habitants de la région ont du se poser bien des questions. On sait aujourd'hui que vingt-trois villages ont été évacués - 10 200 personnes dont certaines ont attendu une semaine - pour éviter le formidable nuage de particules radioactives qui finit par contaminer une zone de 1 000 kilomètres carrés! Le parlement soviétique a rendu l'affaire publique l'an dernier (le Monde du 18-19 juin et du 27 aout 1989).

Sur place la nature a repris ses droits et triomphé de la radioactivité qui a considérablement décru. Mais, la zone interdite couvre encore 19 000 hectares, et en certains points la radioactivité atteint encore 4 000 curies (Ci) par kilomètre carré !

Un record planétaire de la pollution

Ailleurs, " les terres ont été rendues à la culture et à l'élevage ", précise M. Guenadi Romanov, directeur du laboratoire de dosimétrie de Tcheliabinsk-40. Mais il reconnaît que "des mutations génétiques ont été observées dans les premières années. Elles n'étaient heureusement pas stables et ont disparu du fait de la sélection naturelle des espèces. Au point que certains animaux des zones irradiées sont capable de résister aujourd'huit à des dose, de radiations une fois et demie supérieures à la dose léthale " (3).

Cependant, M. Romanov ne triomphe pas même si, à la périphérie des zones contaminées, cinq fermes-laboratoires pratiquent la culture et l'élevage sur des terrains ou la radioactivité varie entre 2 et 100 Ci au kilomètre carré. " Car il faut, explique-t-il, le sourire contraint, ne pas avoir peur de la radioactivité, mais savoir la respecter. "

Le Monde, 2 décembre 1995.

Que n'a-t-on appliqué plus tôt ce principe ! Au regard de l'Histoire. Staline et ses ingénieurs ont joué les apprentis sorciers en faisant de la région de Tcheliabinsk un des endroits - avec Tchernobyl, - les plus pollués de la planète. Pour fabriquer rapidement la bombe et doter le pays d'un armement nucléaire, on n'a pas hésité à déverser des déchets hautement radioactifs, dans seize cuves de 160 mètres cubes chacune dont aucune n'avait de couvercle! Lorsque les pluies étaient trop fortes, les cuves débordaient sans qu'on s'en aperçoive toujours.

" Les instruments de contrôle. reconnaît M. Eugene Drozkho, responsable de la sûreté nucléaire. n'étaient pas efficaces. Le système de refroidissement de ces installations n'était pas des meilleurs et il était impossible de mesurer avec précision le niveau des cuves et l'homogénéité des matières nucléaires qui y baignaient. Alors, raconte-t-il, quand les cuves débordaient, le système de refroidissement se contaminait et on devait l'arrêter pour le nettoyer."

" C'est au cours d'une telle opération, le 29 septembre 1957, raconte M. Alexander Souslov, ingénieur en chef de Tcheliabinsk-40, que le contenu d'une des cuves s'est mis à bouillir, que les nitrates et les acétates ont précipité au fond de la cuve, sont montés en température sous l'effet des déchets radioactifs et se sont enflammés brusquement - à cause d'un court-circuit ? -
répandant dans l'environnement quelque 20 millions de curies sous l'effet de cette explosion, correspondant à celle d'une charge de 500 tonnes de TNT, 90 % des matières retombèrent a proximité immédiate du site de stockage, créant une zone où la radioactivité atteignait 360 roentgens par heure dans un rayon de 10 à 20 mètres. "

Jusqu'a l'océan Arctique

" Le reste, 2 millions de curies, composé essentiellement de particules de strontium, de césium, de cérium, de niobium, de ruthénium et de rhénium, fut emporté par les vents et contamina 1 000 kilomètres carrés de bois, de lacs et de cultures. " Commencèrent alors les opérations de décontamination au cours desquelles cette fois, affirment les responsables de Mayak, aucun prisonnier ne fut utilisé. Les déchets restants furent repompés et transvasés dans un endroit plus sûr. L'histoire pourrait s'arrêter là. Mais des pollutions radioactives plus redoutables encore sommeillent à Tcheliabinsk-40.

Les responsables du centre avaient fini par stocker leurs déchets les plus radioactifs dans des cuves, parce que, pendant quatre ans, entre 1948 et 1951, ils avaient déversé sans aucune précaution tous leurs rejets de basse et moyenne activité dans une rivière proche, la Techa. Tout le bassin de l'Ob dans laquelle elle se jette était pollué jusqu'a l'océan Arctique pourtant distant de plus de mille kilomètres!

" Les rives de la Techa, constate amèrement M. Drozhko, sont encore aujourd'hui toujours contaminées. On y enregistre des taux de radioactivité de l'ordre de 100 micro-roentgens par heure et il est interdit sur environ 200 kilomètres d'y pêcher ou d'y boire. " Et comme si cela ne suffisait pas, la Techa est aussi victime d'une pollution chimique, ce qui explique que l'on ait du déplacer à une certaine époque 28 000 personnes qui vivaient là. Certaines, comme à Tchernobyl, sont malgré tout revenues car il est difficile de contrôler une zone aussi sauvage.

On aurait pu trouver la leçon suffisante. Eh bien, non. Dès 1951, les déchets de moyenne activité furent rejetés dans un lac voisin, le lac Karachay. " 120 millions de curies ont ainsi été déversés dans ce lac, regrette M. Drozkho, qui ajoute que, pour des raisons techniques, il servira de poubelle jusqu'en 1994 ". La situation est dramatique car la pollution du lac a déjà atteint les nappes phréatiques et migré sur plusieurs kilomètres. Aujourd'hui, les responsables du centre s'attendent qu'une rivière proche, la Micheliak, soit à son tour touchée. Les Américains qui, dans les années 40 et 50. ne furent pas des modeles d'écologie connaissent des problèmes identique dans les zones où sont installés leurs centres nucléaires militaires. A preuve : le centre de Hanford qui a récemment défrayé la chronique.

Le lac Karachay

L'ampleur du problème est telle que les Soviétiques en sont réduits à prendre des mesures provisoires avant de pouvoir mettre en place un vaste plan de décontamination. En attendant, ils déversent des blocs de béton pour diminuer la surface du lac et réduire ainsi les échanges eau-atmosphère. Le lac Karachay qui, dans les années 50, occupait une surface de 45 hectares, n'en mesure plus aujourd'hui que 20. La radioactivité, qui s'élevait à 60 roentgens par heure, est encore forte : 10 roentgens par heure. Les équipes de surveillance, protégées par des vêtements spéciaux et malgré l'épaisseur de la glace en hiver, ne peuvent y rester plus de quelques heures...

Le lac Karachay, à noter, le champ cultivé au premier plan de la photo.

Dans ces conditions, comment s'étonner que les Soviétiques soient avides de discuter, voire de coopérer, avec tous les spécialistes de la décontamination nucléaire ? D'autant que leurs soucis ne se cantonnent pas seulement à la gestion de l'accident de Kychtym et à la pollution incroyable du lac Karachay. Le lessivage par les pluies des rives et du bassin de la rivière Techa leur crée quelques soucis supplémentaires.

Pour éviter que la contamination de cette rivière ne s'étende, les Soviétiques l'ont détournée de son cours en amont de la pollution pour la faire se déverser dans un canal de dérivation qui, une fois la zone dangereuse évitée, se jette quelques kilomètres plus loin dans le lit de la rivière. Cette mesure a contraint toutefois les autorités à créer, dès 1951, une série de barrages sur l'ancien lit de la Techa. Quatre ont été érigés et un cinquième est prévu pour recevoir les trop-pleins des précédents.

De cette manière, les responsables du centre estiment que 90 % des radionucléides arrachés par les intempéries aux rives polluées de la rivière sont retenus dans les 380 millions de mètres cubes d'eau de ces réservoirs, porteurs, hélas! de 200 000 curies de matières dangereuses (4). Comment s'en débarrasser ? Le plan que les Soviétiques avaient projeté ne peut plus être appliqué du fait de la très grande méfiance des habitants de la région a l'égard des techniciens de Tcheliabinsk-40.

Ils envisageaient en effet de construire à proximité du troisième réservoir deux réacteurs surgénérateurs de 800 mégawatts (BN-800). Cette centrale nucléaire, baptisée Oural sud, aurait alors fourni de l'électricité à une région qui en manque mais aurait surtout pompé et évaporé l'eau polluée des réservoirs pour récupérer ainsi les particules radioactives sous forme solide plus facile à traiter.

Malheureuse pour les technocrates, la vérité sur l'accident dit de Kychtym, la pollution de Tcheliabinsk-40 et la catastrophe de Tchernobyl ne favorisent pas l'implantation d'une telle centrale. Le chantier de ces deux réacteurs a donc été aussitôt stoppé, laissant un sacré problème sur les bras des responsables du centre (5).

Ne pas être rejetés

" Nous avons hérité d'un problème bien délicat, commente, laconique, M. Evgeni Rychkov, spécialiste de l'écologie et responsable depuis peu d'un poste tout nouvellement créé de relations publiques. Mais, sous prétexte de cette terrible pollution héritée d'une époque où seule la politique décidait, il ne faudrait pas que les gens de ce centre deviennent des oubliés, des exclus. Nous sommes désormais des nettoyeurs et nous ferons notre boulot le mieux que nous pourrons.

Une situation difficile à supporter. D'abord parce que ceux qui habitent dans les environs du centre savent que des recherches militaires se poursuivent à Tcheliabinsk-40 et qu'il existe un atelier de retraitement des combustibles irradiés produits dans les réacteurs civils VVER-440, les brise-glaces et les sous-marins nucléaires d'une capacité de 400 tonnes/an. Ensuite parce que la moitié des techniciens de ce centre, qui était à la pointe de la technologie et l'un des chouchous du gouvernement, vont devoir, du fait des accords de désarmement, se reconvertir dans la fabrication moins noble d'aimants, de fibres optiques, de moteurs électriques pour la hi-fi, etc. Un constat amer : au moment ou la ville secrète de Tcheliabinsk-40 s'ouvre, ce sont les autres qui se ferment.

Jean-François Augereau

 

1) Nom choisi en raison de la formidable concentration de cerveaux installés là pour faire la bombe atomique.
2) Le plan Manhattan a permis la réalisation des premieres bombes atomiques
3) Qui tue 50% d'une population témoin.
4) Le premier d'entre eux servait de bassin de refroidissement aux cinq réacteurs de production de plutonium du centre. Du fait de l'inévitable fissuration de quelques gaines de combustible, ces installations contribuaient légèrement à la contamination de ce réservoir. Et ce récemment encore puisque, dans le cadre des accords sur le désarmement, le dernier de ces cinq réacteurs ne s'arrêtera que le 1er novembre prochain.
5) Le premier réacteur devait être mis en service en 1991.


 


   Les Nouvelles de Moscou, du 9 au 15 mars 1990.