Près de Totskoe, le point zéro...

Manoeuvres militaires réalisées en 1954 à Totskoe, dans la circonscription d'Orenbourg, au nord de la mer Caspienne, pour évaluer les effets d'une explosion nucléaire dans les conditions réelles d'un conflit.

C'est en fait à l'automne 1953 que les militaires soviétiques ont commencé à considérer sérieusement le problème des effets d'une explosion nucléaire en situation réelle, afin d'adapter au mieux leur défense dans l'hypothèse d'une guerre atomique. Un premier exercice à blanc permit d'évaluer les méthodes de conduite du combat, au cas où l'ennemi utiliserait des armes nucléaires. L'exercice était dirigé par le maréchal Konev, et même le constructeur de fusées Serguei Korolev y assistait. Mais l'explosion proprement dite était alors simulée.

En novembre 1953, le ministère de la Défense ordonne que l'ensemble du personnel militaire reçoive une formation technique et psychologique, adaptée au combat sur un champ de bataille nucléaire. A cette époque, l'Armée rouge est surtout préoccupée par la défense à mettre en oeuvre contre les armes nucléaires, plus que par leur utilisation offensive. En tout cas, l'URSS vit réellement dans la crainte d'une guerre nucléaire, et n'a pas encore une juste idée du danger des radiations. Le stage va durer six semaines et sera suivi par 150 officiers. L'entraînement pour une opération effectuée dans des conditions réelles débute durant l'hiver 1953-1954 sous le commandement du général Ivan Petrov, tandis que le maréchal Gueorgui Joukov dirige l'ensemble de l'opération. La zone de « combat » choisie se situe à seulement 130 kilomètres au sud-est de Kouibichev (aujourd'hui Samara), peuplée de 800 000 habitants ! Différentes sortes de défenses sont mises en place sur le terrain, allant de simples fortifications aux bunkers à double porte pour protéger les munitions du puissant souffle mécanique et thermique de l'explosion. Quand les soldats arrivent à Totskoe au début de l'été 1954, ils savent déjà qu'ils vont participer à un exercice nucléaire, et reçoivent une instruction sur la meilleure façon de se protéger contre les effets d'une explosion atomique.

Puis c'est le « grand » jour. Les habitants des villages environnants sont évacués d'autorité dans un rayon de 7 kilomètres, et à ceux qui habitent un peu plus loin, on explique ce qu'il faudra faire quand la bombe explosera. [...]

Le 14 septembre 1954, à 6h28 du matin, un bombardier Tu-4 commence à rouler sur la piste d'un aéroport militaire situé à 680 kilomètres de là. Le lourd appareil prend de l'altitude, escorté de deux bombardiers légers. Dans sa soute : une bombe atomique de 20 kilotonnes, la même puissance que celle larguée neuf ans auparavant par les Américains sur Hiroshima... L'appareil est guidé avec précision tout au long de son trajet vers sa cible, son plan de vol ayant été établi pour éviter de survoler des villes. Des feux ont été allumés dans la steppe pour matérialiser sa ligne de vol, mais l'équipage est rôdé. Il a en effet déjà effectué ce trajet à treize reprises, au cours de vols d'entraînement. Près de Totskoe, le point zéro a été marqué par une grande croix blanche tracée dans les champs, à la chaux. Les premières tranchées se trouvent à seulement 5 kilomètres du point d'explosion.

A 9h20, le maréchal Joukov signe l'ordre de larguage de la bombe et l'état d'alerte atomique est aussitôt décrété dans toute la région. Il est 9h33 lorsque le Tu-4, dès son premier passage, largue son dangereux colis, d'une altitude de 8 000 mètres. L'explosion a lieu une minute plus tard, à 280 mètres du sol, et c'est alors la vision terrifiante bien connue des spécialistes : un flash aveuglant, puis un énorme nuage rouge-orangé qui vire au noir profond et enfle démesurément tout en s'élevant dans le ciel comme une longue colonne, bientôt surmontée d'un curieux chapeau en forme de champignon. Au sol, juste en dessous, s'étale une magnifique forêt de chênes séculaires. Elle disparaît en une fraction de seconde, soufflée, calcinée, volatilisée. Comme tout ce qui se trouve dans un cercle de 3 kilomètres de diamètre. Même les tranchées couvertes sont détruites, jusqu'à 1 300 mètres du lieu de l'explosion, et les dégâts sont très importants jusqu'à 6 kilomètres du point zéro.

Le haut Commandement, prudent, s'est placé à la distance respectable de 15 kilomètres. Parmi les spectateurs, au milieu de tous les gradés soviétiques, se trouvent même les ministres de la Défense de plusieurs pays du bloc communiste, et deux généraux chinois. Malgré la distance, le souffle de l'explosion, a emporté leurs képis ! Cinq minutes plus tard, l'artillerie ouvre le feu sur un ennemi invisible, que pas moins de 86 bombardiers légers Iliouchine-28 vont ensuite piloner, larguant 700 tonnes de bombes classiques. L'un des officiers, qui a connu le bombardement de Berlin, avoue qu'il n'avait jamais rien vu de tel.

Quarante minutes après l'explosion, un premier détachement reçoit l'ordre de pénétrer dans cet enfer radioactif. Les jeunes hommes lancés dans cette aventure découvrent alors un spectacle d'apocalypse, tout en progressant au milieu des arbres calcinés et des cadavres d'animaux. La consigne est de ne contourner que les terrains qui émettent plus de [...] rems par heure, et de ne pas s'approcher à moins de 500 mètres du point zéro. Au total pas moins de 44 000 soldats sous le sceau du secret le plus total ont participé à cet exercice hors du commun. Lors de l'explosion, ils étaient abrités dans de simples tranchées. A la fin de la journée, ces hommes sont retournés au campement pour prendre une douche et changer d'uniforme. C'est la seule décontamination qu'ils aient subie. Quant aux armes, elles ont été ramenées telles quelles à la caserne...

[...] Les responsables militaires, eux, sont satisfaits : l'opération a été menée dans des conditions très réalistes. La frappe nucléaire a provoqué les dommages attendus, et les troupes participantes se sont enfoncées sans crainte dans la zone de l'explosion. Cette simulation de guerre atomique a été filmée, puis étudiée attentivement par l'Etat major pour servir de base à une nouvelle stratégie. Les généraux ont en effet constaté que les armes nucléaires tactiques pouvaient parfaitement être utilisées dans un conflit, tout autant que l'armement stratégique qui jusque là prévalait.

En récompense, les officiers ont reçu une montre gravée à leur nom ! Mais les soldats n'ont eu droit à aucun traitement spécial, et à aucun dédommagement. C'est seulement en septembre 1989, soit trente cinq-ans plus tard, qu'un article paru dans le journal du ministère de la Défense, Krasnaya zvezda* (l'Etoile rouge), a pour la première fois évoqué ces « soldats atomiques » et cette expérience extraordinaire au sens littéral du terme. Puis la Pravda a enquêté et récupéré des informations dans le fichier du Comité des vétérans des « détachements à hauts risques ». En 1992, ses journalistes ont pu alors retrouver des témoins, qui s'étaient engagés par écrit à ne rien révéler de cette expérience pendant vingt-cinq
ans. Ils auront finalement respecté leur serment pendant dix ans de plus ! Mais on n'a pu recueillir le témoignage que d'un millier de militaires ayant participé aux manoeuvres de Totskoe. La plupart des 43 000 autres sont aujourd'hui décédés des suites de l'irradiation. Quant aux survivants, ils sont oubliés par l'Etat, qui s'est totalement désintéressé de leur sort.

Extrait de Apocalypse Rouge, de Pierre Kohler, 1995.

* Journal du ministère de la Défense de l'URSS.

 


 


Totsk

L'essais réalisé à Totsk, aux confins du sud de l'Oural, était d'un genre spécifique. M. Donald J. Bradley (op. cit. page 154) en donne la description suivante : « Le 14 septembre 1954, à l'occasion d'exercices militaires courants* près de Totsk dans la région d'Orenburg, un engin nucléaire de 40 kilotonnes explosa a une altitude de 350 m. Environ 40 000 soldats furent exposés dans cet exercice faisant partie d'une expérience pour étudier les effets des armes nucléaires (Los Angeles Times, 2 - 192 - septembre 1992 ; Minatom et MOD 1996). Deux zones de contamination résultèrent de l'explosion : la zone épicentrale de l'explosion de 20 km de rayon et une 'trajectoire' de contamination de 210 km de long dans la direction nord-est. Ces zones comprenaient 57 villages d'une population totale de 39 000 personnes. De récentes études de santé humaine** ont montré un taux plus élevé de mortalité par cancer pour ce groupe de populations que pour celui de la population rurale de la région d'Orenburg (Boev et coll., octobre 1996). Peu de temps après l'explosion, des exercices militaires furent dirigés à cet endroit à environ 10 km de Totsk. L'explosion détruisit également des forêts dans un rayon de 1 à 1,5 km. (Spaseniye, juillet 1992). »

 

*Un film, tourné par les services de l'Armée rouge, témoigne de la véracité des faits. Tandis que les cameramen commencent à filmer, un commentateur explique que l'objectif de l'exercice est de savoir si les troupes seront capables de combattre dans une zone sous bombardement atomique. Les soldats, pour la plupart de jeunes recrues, des milliers de véhicules, des centaines de canons et de tanks, sont à proximité du point zéro. A une quinzaine de kilomètres de là, prudents, des généraux soviétiques, des membres du ministère de la Défense et quelques invités des pays de l'Est sont bien à l'abri dans un poste de commandement. Parmi eux, le maréchal Georgi Joukov, héros de la Seconde Guerre mondiale, qui dirige l'exercice.
Le champignon atomique se forma quasiment à la verticale des troupes. Après la dispersion des ondes de choc, les soldats sortirent de leurs abris ou tranchées et s'élancèrent dans la fournaise radioactive à l'assaut d'une cible imaginaire. Dans le film, on les voit courir entre les maisons en flammes, parmi des animaux brûlés par la chaleur et les radiations et le matériel militaire calciné.

** Le Webmaster d'Infonucléaire, s'est vu confirmer (lors d'un voyage à Moscou en 1990) par un journaliste de la Pravda des Komsomols que la plupart des vétérans de cet exercice étaient soit malades, soit handicapés, soit morts !