Pour le physicien bélarusse Gueorgui
Lepnine qui a travaillé sur le réacteur numéro 4
"Selon mon décompte,
le nombre de « liquidateurs » décédés
atteint aujourd'hui près de 100.000 personnes, alors
qu'un million de personnes au total ont travaillé
à la centrale de Tchernobyl "
après l'accident, a estimé M. Lepnine. "Aujourd'hui,
les médecins tentent d'expliquer ces morts par le stress,
les maladies cardio-vasculaires. Mais pourquoi ces maladies sont-elles
apparues ?", s'interroge M. Lepnine. "Il n'y a
aucune statistique sur le décès des "liquidateurs",
personne ne les publie", a-t-il souligné. 
Selon
le physicien bélarusse, la mortalité parmi les "liquidateurs"
de Tchernobyl est 75 fois plus élevée que parmi
les catégories comparables de la population.
Selon Wladimir Tchertkoff qui a filmé la conférence de l'OMS à KIEV en 2001 (Cf. le documentaire Controverses Nucléaires): « L'estimation du nombre total des liquidateurs, appelés de toute l'Union Soviétique à construire le "sarcophage" et à décontaminer les territoires, varie entre 600 000 et 800 000 jeunes hommes en pleine santé (certaines associations de défense de leurs droits avancent le chiffre de un million). Leur âge moyen était de 33 ans en 1986. Les informations concernant la catastrophe de Tchernobyl étant couvertes du secret d'état pendant les 4 premières années (les dernières de l'existence de l'URSS), et les doses d'irradiation qu'ils ont reçues étant systématiquement diminuée [...]. Les survivants de cette armée sont dispersés sur les 11 fuseaux horaires de l'ex-Union Soviétiques, nombreux sont inconnus des statisticiens et grâce à la désinformation, planifiée conjointement par le Krémlin et par les agences nucléaires de l'ONU, ils ne savent pas pourquoi ils sont malades et de quoi ils meurent si jeunes. Le chiffre officiel enregistré par la Fédération de Russie permet donc d'évaluer à 200 000 - 300 000 le nombre total des liquidateurs invalides et à 60 000 -100 000 les décédés, à ce jour. »
Par l'intermédiaire
de son ambassade à Paris, l'Ukraine qui a engagé
250 000 liquidateurs à Tchernobyl, communique à
la presse qu'en 2004, 84% des liquidateurs sont malades.
A la conférence de l'OMS à Kiev en juin 2001, le
Ministre de la Santé d'Ukraine a déclaré
que dans la plupart des républiques
de l'ancienne Union Soviétique, la proportion des invalides parmi les liquidateurs
dépassait les 30% !
S.I. Ivanov,
Médecin chef de la Fédération de Russie a déclaré que: "Plus de 200.000 Russes ont été
engagés dans les travaux de liquidation... Selon le Registre officiel, 50.000
sont invalides et 15.000 déjà morts."

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"Le
sacrifice" (youtube)
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![]() En décernant au film " Le Sacrifice " le prix du meilleur documentaire scientifique et d'environnement, deux Festivals ont honoré les liquidateurs et mis en question la vérité scientifique officielle sur les effets de la plus grande catastrophe technologique de l'Histoire. |
Le film " Le Sacrifice " sur les liquidateurs de Tchernobyl a reçu, en novembre 2004, le Prix du meilleur documentaire du FESTIVAL DU FILM D'ENVIRONNEMENT de la Région Ile de France. Au cours de la cérémonie de la remise des prix dans la grande salle du Conseil Régional à Paris, lecture a été donnée des motifs qui ont inspiré le choix du festival :
" Savoir d'où l'on vient, dans quel monde on vit. Un cinéaste est témoin du monde dans lequel il vit. A un instant donné, il est le reflet d'un environnement qui l'a construit, qui l'a façonné ou d'un environnement vers lequel il tend. Etre cinéaste c'est s'engager, c'est être quelque part, avoir un passé, une histoire propre. Chaque film est le reflet d'une éducation, d'une culture, d'une politique, d'un refus ou d'un désir. L'important est de témoigner. Chaque film nous emmène dans des environnements différents qui nous bousculent, nous indignent, et ne nous laissent pas tranquille. "
Deux jours auparavant, le même film a reçu le prix du meilleur documentaire du Festival du Film Scientifique d'Oullins, A NOUS DE VOIR. Les intentions du festival, qui inaugurait une nouvelle formule avec l'édition de 2004, sont ainsi formulées:
Le cinéma scientifique est en perpétuelle évolution. Le festival, au travers de cette nouvelle forme de concours, souhaite ne plus être un simple lieu de validation de films, mais un chantier de réflexion.
L'équipe du festival A NOUS DE VOIR Science et cinéma, a choisi d'articuler cette 18ème édition autour de la notion de légitimité. [...] Ce que nous voudrions affirmer avant tout, c'est la légitimité de renouveler sans cesse le débat, de se poser des questions, d'impulser une appropriation sociale des réflexions entourant les thèmes de la science et de l'image.[...]
Il est d'abord question de la place de la science dans notre société, de cette idée diffuse qui laisserait aux scientifiques, souvent malgré eux, le " monopole du savoir légitime ", de la sacralité entourant le champ scientifique, lui conférant un pouvoir qui dépasse fréquemment le domaine de la connaissance. [...]
Sur le film de science lui-même, s'il
est conçu comme une courroie de transmission entre dépositaires
du savoir et les autres, comme legs d'une vérité
ontologique qu'il s'agirait d'absorber passivement, se pose également
un problème de légitimité, celle du mode
de transmission. Le film est légitime s'il est une création
assumée, s'il est pensé comme un regard porté
et sublimé, une oeuvre subjective offrant la possibilité
d'une remise en cause D'autant que le film possède, comme
toute oeuvre de création, le droit d'aborder tous les sujets
et la chance de le faire de toutes les manières possibles.
Pourquoi alors, lorsqu'il s'agit de science, la plupart des auteurs
de films documentaires abandonneraient-ils la possibilité
d'aborder ces sujets de manière sensible ? [...].
Oser le dialogue entre science et cinéma, comme deux procédés,
deux langages pour parler du monde qui nous entoure. Dans une
société qui réduit les crédits de
la recherche et de la création et oriente sa politique
scientifique et culturelle en fonction de critères marchands,
la culture scientifique, proposée comme un espace de (re)définition
collective de ce qui nous entoure nous semble plus que jamais
légitime.
Que dit le film ?
Le graphite et l'uranium répandus sur le toit de la centrale de Tchernobyl irradiaient jusqu'à 20 000 Roentgens/heure. Un morceau de graphite tenu entre les mains transmettait en une seconde et demie la dose accumulée pendant une vie entière, en condition de radioactivité naturelle. Un million d'hommes, appelés liquidateurs, ont été lancés contre le réacteur, pour le recouvrir avec un "sarcophage" improvisé en condition de radioactivité terrifiante, et pour effacer les conséquences de la catastrophe partout dans les territoires. Ils ont combattu les radionucléides à mains nues, avec des pelles et des jets d'eau. Des dizaines de milliers sont morts et continuent de mourir.
Les scientifiques soviétiques calculaient que, si l'incendie de Tchernobyl n'était pas éteint pour le 8 mai, le combustible nucléaire en fusion aurait percé la dalle de béton sous-jacente, serait précipité dans le bassin de refroidissement et aurait amorcé une explosion atomique vingt à cinquante fois supérieure à celle de Hiroshima. L'Europe aurait été inhabitable. Le 6 mai l'incendie était maîtrisé grâce au sacrifice extrême des liquidateurs. Mais ils ont été mal récompensés : la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie les ont abandonnés à eux- mêmes. L'Occident les ignore.
Les agences des Nations Unies, responsables de la santé et de la radioprotection, ne reconnaissent pas la cause radiologique des nouvelles pathologies dont souffrent et meurent les centaines de milliers de liquidateurs de Tchernobyl, abandonnés à eux-mêmes. Officiellement, la catastrophe n'a causé que 31 décès, dont 2 par traumatismes et un par arrêt cardiaque, 203 expositions à irradiations aiguës et 2000 cancers de la thyroïde facilement évitables chez les habitants des territoires contaminés. Cette trahison, commise et acceptée au plus haut niveau des institutions internationales, est rendue possible grâce à un pacte officiel d'omerta et à un tour de passe-passe pseudo-scientifique, qui consiste à identifier les effets de deux désastres atomiques majeurs, Hiroshima et Tchernobyl, qui n'ont en commun que le fait d'être atomiques.
Le pacte. Dans un film précédent, " Controverses nucléaires ", l'ex directeur général de l'Organisation Mondiale de la Santé, Hiroshi Nakajima, nous a révélé l'existence d'un conflit d'intérêts entre l'OMS et l'AIEA (Agence Internationale de l'Énergie Atomique), directement responsables de la gestion des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl pour la santé des populations contaminées. Un accord signé en 1959 entre ces deux institutions spécialisées de l'ONU, empêche l'OMS d'agir librement dans le domaine nucléaire, si elle n'a pas l'assentiment de l'AIEA. Formée de physiciens et non de médecins, cette dernière, dont l'objectif principal est la promotion des centrales nucléaires dans le monde, est la seule agence qui dépende directement du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Elle impose son diktat à l'OMS, dont le but, exprimé au Chapitre I de sa Constitution, est pourtant " d'amener tous les peuples au niveau de santé le plus élevé possible ". Aucune recherche scientifique sérieuse n'est entreprise sur la corrélation entre la radioactivité et les pathologies nouvelles de Tchernobyl, sous le prétexte que les doses reçues par les personnes exposées seraient trop " faibles ". Elle est même entravée puisque le Professeur Bandajevsky, qui a consacré les recherches de son Institut à cette corrélation, s'est trouvé en prison. Aucune aide économique prophylactique et sanitaire sérieuse n'est apportée ni aux liquidateurs ni aux millions de personnes, qui vivent dans les territoires contaminés, en proie à une épidémie multiforme, qui croît d'année en année. Comment est-ce scientifiquement justifiable ?
Le tour de passe-passe " scientifique " consiste à utiliser l'expérience de Hiroshima pour expliquer Tchernobyl. Il est erroné de comparer ces deux désastres. Il n'y a pas eu d'explosion atomique à Tchernobyl. Tchernobyl a connu une explosion thermique et un incendie qui a duré 10 jours. Des tonnes d'éléments radioactifs ont été déversées sur les territoires au gré des vents et des pluies, dont certains ne disparaîtront qu'au bout de plusieurs siècles. Ils ont détruit la santé et la vie de centaines de milliers de jeunes hommes en pleine santé et contamineront les générations futures.
Pour comprendre la différence avec Hiroshima
il faut connaître les paramètres régnant dans
les explosions atomiques. Il existe plusieurs types d'explosion
selon l'altitude:
1. explosion souterraine ;
2. explosion sur la surface du sol (la plus polluante donnant
le maximum de retombées radioactives ou " fallout
") ;
3. explosion aérienne basse (entre le sol et l'altitude
égale au rayon de la boule de feu)
donnant du fallout local ;
4. explosion aérienne moyenne (cas de Hiroshima,
à 600 mètres) en altitude supérieure
au rayon de la boule de feu. Peu de fallout local ;
5. explosion à haute altitude, bien au-delà du rayon
de la boule de feu. Uniquement fallout mondial.
Il faut savoir en outre que dans une explosion atomique la température peut monter à 100 millions de degrés centigrades, soit beaucoup plus que dans le soleil, dont la surface a une température d'environ six mille degrés. Ceci a comme conséquence qu'une explosion atomique à altitude moyenne (Hiroshima) forme immédiatement une sorte de " cheminée de feu " avec évacuation vertigineuse deux fois la vitesse du son de la plus grande partie des éléments radioactifs vers la stratosphère, et leur dispersion à partir du " champignon " sur le reste du globe terrestre (avec retombées verticales minimes, sur le site, si on les compare à Tchernobyl).
Au Japon les Américains ont fait seulement la moitié du travail scientifique nécessaire pour connaître toutes les conséquences de l'explosion. Ils ont laissé passer 5 ans avant d'aller reconstruire les doses reçues par les cohortes de survivants de Hiroshima et de Nagasaki dans la minute de l'explosion. Ils ne se sont pas souciés de ce qui s'est passé dans les heures et les jours suivants, ni du sort des populations qui ont subi les retombées globales, dites " faibles ", au loin. C'est ainsi que le " modèle de Hiroshima " a été établi et circonscrit. C'est le seul qui existe officiellement pour reconnaître les pathologies causées par la radioactivité. Il ne considère que le flash de rayons gamma, suivi, une fraction de seconde plus tard, d'une chaleur intense et d'un souffle violent, qui n'ont rien de nucléaire.
Ainsi, Hiroshima et Tchernobyl ne sont pas comparables. Dans le premier cas il s'agit d'une très forte exposition externe au flash de rayons gamma, dans le second, d'une contamination à faibles doses incorporées dans l'organisme par ingestion et par inhalation de radionucléides et de particules chaudes (rayons alpha, bêta, gamma). Mais officiellement, le second cas n'existe pas pour la " science ". Hors des paramètres du " dogme Hiroshima ", pour le consortium atomique mondial, qui réunit Pentagone, Conseil de Sécurité, AIEA, UNSCEAR, CEA, OMS, aucune corrélation n'a été observée entre pathologies et radioactivité, : ni à la périphérie des deux villes japonaises pulvérisées, ni aux îles Bikini, ni à Tchernobyl, ni en Irak/1-Yougoslavie-Afghanistan-Irak/2 bombardés par l'uranium " appauvri ", ni évidemment sur toute la planète, suite aux centaines des tests d'armes nucléaires par explosions dans l'atmosphère. La corrélation n'a pas été observée, car elle n'a pas été cherchée. La science, si elle a étudié en secret (défense) les conséquences de ces calamités sur la santé et sur l'environnement, ne semble pas encore intentionnée, dans ses institutions officielles, à en faire bénéficier les populations de la planète. Pour les experts détenteurs du " savoir légitime " seules les doses très élevées du flash gamma sont pathogènes. A Tchernobyl, selon leur narration, la corrélation ne peut pas exister à priori, car les doses sont trop faibles.
Que disent les liquidateurs ?
Borovsky
Nous
décontaminions les villages. On décapait la terre
avec les pelles, on la chargeait sur les camions à la main.
Évidemment la poussière volait sur nous et nous
la respirions. En tant qu'officier, j'ai pu observer que les hommes
étaient conscients que c'était une tâche importante:
"Oui, nous sommes en train de sauver". Et nous comptions
que nous ne serions pas oubliés non plus. Mais il s'est
avéré que nous sommes inutiles. Nous sommes un poids.
Nous dérangeons parce que nous demandons. Nous demandons
simplement un traitement humain.
Groudino
Maintenant je suis déjà un invalide de seconde catégorie.
Les maladies sont si nombreuses qu'on ne peut pas les énumérer.
Comme un vieillard de 70 ans, à 35 ans.
Que dit le liquidateur Anatoli Saragovietz quelques mois avant de mourir, à l'age de 39
ans, treize ans après la catastrophe?
En novembre j'ai perdu la sensibilité de la main gauche,
puis du bras gauche, puis du côté gauche, puis les
jambes se sont paralysées.
Ils
ne savaient pas quoi faire. Ils ne reconnaissaient pas la cause
radiologique. J'allais travailler. Je conduisais le trolleybus
et je ne disais rien, parce que je devais nourrir la famille.
Je conduisais avec une main et un pied. Jusqu'au jour où
j'ai perdu connaissance et on m'a amené à la maison.
Maintenant je ne peux pas marcher, les jambes ne marchent plus.
À la maison je me tiens au mur.
Je ne faisais que tomber, et tomber. Ma femme m'a dit: mets-toi dans le fauteuil roulant. Je m'y suis mis, et voilà. Je suis de fauteuil roulant. Un cauchemar. L'homme est fichu, c'est tout. Il ne reste qu'à se résigner à tout. L'âge est encore jeune, 38 ans. On peut même dire 60, quelle différence? Avant j'étais un homme. Avant je marchais. Avant je conduisais la voiture. Mais maintenant ni de ci, ni de là. Moi, désormais, je me suis résigné durant ces années de Tchernobyl.
Vodolajsky est mort. Migorok Klimovitch est mort. Lionka Zaturanov est mort. Bref, on est restés Kolka Verbytsky et moi. Des cinq qu'on était, je suis resté comme un corbeau blanc, un divers.
Anatoli Saragovetz s'est marié en 1983. Il a eu deux enfants, un garçon et une fille. En '86 il était déjà à Tchernobyl. Treize ans plus tard il mourait.
Sa veuve raconte.
Il est resté couché
six mois, après quoi il s'est décomposé vivant.
Tous ses tissus ont commencé à se décomposer,
au point que les os iliaques étaient visibles. Je le soignais
moi-même, en suivant les recommandations du médecin.
Jusqu'au moment où le coeur s'est arrêté.
Tout
s'en allait Le dos tout entier les os étaient à
nu. L'os de l'articulation du fémur pouvait être
touché avec la main. J'introduisais ma main couverte d'un
gant, et je désinfectais l'os. J'extrayais de là
des résidus d'os qui s'en allaient, de l'os décomposé,
pourri. Nous nous sommes adressés à tous ceux que
nous pouvions interroger. Ils ont dit: "Nous ne connaissons
pas cette maladie. Nous pouvons aider seulement à diminuer
la souffrance". Devant cette décomposition de la moelle
osseuse ils restaient interdits. Ils ne pouvaient pas aider.
Il demandait de mourir rapidement, pour que ces souffrances cessent. Il disait que ça faisait très mal Quand je le retournais d'un côté sur l'autre, parfois il serrait les dents, d'autres fois il gémissait. En réalité il ne criait pas, il supportait. Il avait une grande force de volonté.
Les évidences du film " Le Sacrifice " accusent la science officielle d'ignorance et d'omission de secours à personnes en danger. Nous savons par les déclarations du Dr. Hiroshi Nakajima (Conférence de Kiev, juin 2001), dont la Conférence internationale de 1995 sur les effets sanitaires de Tchernobyl a été censurée, que cette ignorance est intentionnelle. Pour ne pas compromettre la réputation de l'industrie atomique, le lobby nucléaire et la médecine officielle condamnent sciemment, depuis bientôt 20 ans, des centaines de milliers de cobayes humains à expérimenter dans leur corps des pathologies inconnues.
Il incombe aux profesionnels de l'information, de la culture, de la science et de la médecine d'inciter l'opinion publique mondiale à condamner ce crime et à exiger des gouvernements les financements nécessaires pour des recherches scientifiques et médicales indépendantes dignes de ce nom.
Les liquidateurs vont-ils avoir droit à l'attention et à la reconnaissance qu'ils méritent, aide aux familles pour ceux qui vivent encore, honneurs posthumes pour ceux qui sont morts dans des souffrances parfois atroces comme en font foi les trop rares témoignages qui viennent jusqu'à nous? Une reconnaissance de la part de l'Europe, qui a été menacée, qui est directement concernée par leur sacrifice?
Le jury du Festival d'Oullins a motivé en ces termes sa décision :
" Jean-Luc Godard demandait dans ses
théories du cinéma de la manière la plus
sérieuse :
Qu'est-ce que le cinéma ?
Et il répondait : Rien.
Puis : Que veut le cinéma ?
Et il répondait : Tout.
Enfin : Que peut le cinéma ?
Quelque chose.
Emanuela Andreoli et Wladimir Tchertkoff ont avec " Le Sacrifice
" réalisé un film bouleversant, qui nous a
incités à la fois à toute la réalité
du monde et à la vérité du cinéma.
Film hommage à Andrei Tarkovski, bien sûr, dont il
est le terrible avènement, mais surtout film s'obligeant
à déployer pendant ces 17 longues années
d'enquête la parole nue de témoins dont le corps
rongé par la maladie ne fera jamais effet de preuve dans
le réel.
Sans doute n'y a-t-il pas de plus juste témoignage de la
catastrophe nucléaire de Tchernobyl que cette spiritualisation
des corps ordinaires et de sujets anonymes. "
Emanuela Andreoli et Wladimir Tchertkoff,
ENFANTS DE TCHERNOBYL BELARUS,
association Loi 1901,
20 rue Principale, 68480 Biederthal (France)
Reporterre, 22 avril 2016:
Le 26 avril 1986, des réactions en chaîne conduisaient à la fusion du coeur d'un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, aujourd'hui en Ukraine. Entre 1986 et 1992, entre un demi et un million de « liquidateurs » ont été « réquisitionnés » pour sauver ce qui pouvait l'être. Reporterre a rencontré l'une d'entre eux.
Natalia Manzurova, en avril, à
Paris.Reporterre - Comment avez-vous été engagée comme « liquidatrice » à Tchernobyl ?
Natalia Manzurova - Mes parents avaient été recrutés de force par le régime dans les années 1950 pour construire le complexe nucléaire de Maïak. Nous habitions sur place, tenus au secret. J'ai souhaité devenir radiobiologiste pour comprendre leurs activités et les conséquences de celles-ci. En 1986, juste après l'accident de Tchernobyl, le laboratoire dans lequel je travaillais nous a réquisitionnés pour faire un inventaire de la catastrophe. Nous avons été envoyés sur place, comme 500.000 à 1 million d'autres liquidateurs. Parmi les liquidateurs, il y avait deux catégories : ceux qui étaient envoyés en mission ponctuelle d'un mois, comme des plombiers ou des chauffeurs Et ceux qui étaient nommés pour un poste à long terme. Comme la dose d'exposition aux radiations n'était pas connue, le régime choisissait de les laisser le plus longtemps possible, perdus pour perdus Personne n'était vraiment formé ni préparé. Mais, nous n'avions pas le choix. En tout, je suis restée 4 ans et demi à Tchernobyl, de 36 ans à 41 ans.
Dans quelles conditions travailliez-vous ?
J'avais été nommée ingénieure en chef chargée de l'évacuation des biens matériels devenus radioactifs. Je dirigeais une brigade de sept « permanents » plus des occasionnels. Nous étions chargés d'explorer les appartements abandonnés précipitamment par les habitants pour récupérer meubles, bijoux, tissus Ces objets étaient ensuite enterrés dans des fosses recouvertes de béton.
Nous étions équipés
de vêtements et de masques de protection, mais les deux
premières années, la radioactivité était
si forte que notre visage était comme « tanné
». Je me souviens que nous ne disposions d'aucun instrument
de mesure de la radioactivité pour évaluer la dangerosité
du travail. Un comble pour un radiobiologiste. Nous connaissions
pourtant les risques et faisions attention à bien nous
laver les mains et à laver les aliments. Mais était-ce
suffisant ? Bien sûr que non, puisque tous les membres de
mon équipe sont morts du cancer. Je suis la seule survivante.
Depuis la loi de 1993, les liquidateurs survivants sont pris en
charge par l'État et affichent les statuts les plus élevés
d'invalidité (2 et 3). Cela signifie que nous sommes logés
et aidés financièrement. Mais les subventions diminuent
aujourd'hui. Moi, j'ai 20 % d'aberration chromosomique et suis
donc classée catégorie 2, avec un statut de maladie
chronique. Je n'ai jamais pu reprendre une vie normale.
Une stèle à la mémoire des liquidateurs de
Tchernobyl dans la ville ukrainienne de Kharkov.
Et vous, comment allez-vous, moralement et physiquement, après ce drame ?
J'ai connu un état de mort clinique, souffre de maux de tête et d'estomac récurrents, et j'ai subi une ablation de la thyroïde. Quand j'ai commencé à être malade, quelques mois après mon retour de Tchernobyl, je vivais seule avec ma fille. Il fallait tenir.
Souvent, les gens s'étonnent que je sois encore vivante, alors que la plupart de mes collègues sont morts. Je leur réponds que, lorsqu'ils ne me voient pas durant plusieurs jours, je suis malade, au fond de mon lit, et le reste du temps je m'efforce de guérir.
Ma relation à la vie a changé. Après avoir vu autant de malheurs autour de soi, on mesure mieux ce qui est important : les questions morales, les droits de l'homme, les enfants Les liquidateurs ont d'ailleurs les taux de suicide parmi les plus élevés du pays.
Quelle fut la place des femmes parmi les liquidateurs ?
Nous étions une infime minorité. Parmi les liquidateurs de Tchernobyl, il y avait 1 femme pour 1.000 hommes. En général, elles exerçaient des fonctions subalternes de cuisinières, de femmes de ménage, d'aides-soignantes. Il y a eu de nombreux cas de harcèlement, de viols et violences. C'était très dur. Les femmes liquidateurs qui étaient enceintes ont été obligées d'avorter pour éviter les malformations ou les « liquidateurs in utero », comme cela avait été le cas à Maïak.
Croyez vous que l'on ait tiré toutes les leçons de Tchernobyl ?
Non. Dans ma vie, j'ai connu trois catastrophes nucléaires : Maïak en 1957, Tchernobyl en 1986, et Fuskushima en 2011. Mais j'ai l'impression que l'on ne prend pas suffisamment en compte les causes et les conséquences de ces accidents. Il faut notamment accentuer la transparence et les échanges autour de la vérification des lieux de production nucléaire. Il est toujours impossible d'accéder à Maïak, les données sur la contamination de la zone, l'une des plus dangereuse du monde, sont confidentielles et ce secret pèse sur nos têtes.
Propos recueillis par Pascale d'Erm
Yuri Nikolayevich Risov
Maricha Jemela : "Mon père,
Yuri Nikolayevich Risov, est arrivé à Tchernobyl
en 1986. Il y a été enrôlé. Un convoi
est arrivé et ils l'y ont emmené. A cette époque,
j'avais 10 jours et lui 24 ans. Papa est décédé
le 5 août 2016. Il a vécu pendant 30 ans avec diverses
maladies et de fortes douleurs. Il disait souvent que s'il pouvait
remonter le temps, il y retournerait - parce que "qui d'autre
que nous" (dit-il). Mon père avait très peur
de la mort de ses amis. Il fut le dernier d'entre eux à
quitter ce monde. Le médecin m'a demandé après
son autopsie : comment vivait-il ? Ma réponse : Il a été
retenu parmi nous par l'amour de sa famille. Il est l'un des premiers
fondateurs de l'Union de Tchernobyl. Cette organisation fut d'abord
créée à Kiev, puis à Kupjansk et quelques
jours plus tard à Kharkiv. Le but de l'organisation était,
comme il le disait, "d'aider les hommes célibataires,
les veuves et les enfants". Ocko et son ami dirigeaient cette
organisation à Kupjansk. Le jour de ses funérailles,
de nombreuses veuves de Tchernobyl sont venues nous soutenir,
et chacune d'elles s'est rappelée comment l'organisation
les avait aidées et ce que mon père avait fait pour
elles."
Alexandre Kalantyrski est décédé
à l'âge de 80 ans, l'homme qui était responsable
de la construction du vieux sarcophage au-dessus
du 4ème bloc détruit a quitté ce monde. Il
a également été président de l'organisation
israélienne défendant les droits des liquidateurs
de Tchernobyl.
Peu de temps après son arrivée
en Israël, il a publié une annonce dans un journal
russe dans laquelle il annonçait la création d'une
association pour les immigrants comme lui qui avaient participé
à l'opération de « neutralisation »
de Tchernobyl. On estime que quelque 600 à 800 000 liquidateurs
y ont participé et on estime qu'environ 3 500 d'entre eux
se seraient par la suite installés en Israël. Précisément
147 ont répondu à son annonce de juillet 1992.
Les liquidateurs se sont vus garantir un traitement médical
et d'autres formes d'assistance dans les différentes républiques
de l'ex-Union soviétique, dont l'effondrement avait été
au moins partiellement provoqué par Tchernobyl. Et l'association
naissante de Kalantyrsky a poussé à un traitement
similaire pour les liquidateurs en Israël. « Tous
les pays de l'ex-Union soviétique avaient des lois : Aide
au logement, retraite anticipée de dix ans, etc. Nous nous
sommes servis de ces lois pour légiférer ici »,
dit-il.
Le gouvernement israélien a approuvé en 2001 un
projet de loi qui protège les droits des anciens liquidateurs
et leur permet de recevoir une allocation annuelle et une assistance
médicale, mais ses dispositions clés n'ont jamais
été appliquées.
Les liquidateurs en Israël reçoivent une indemnité
annuelle d'environ 1 400 $ et une petite aide pour leur
loyer.
Mais la loi qui prévoyait la mise en place d'un service
médical spécial géré par l'état
(pour surveiller et traiter les liquidateurs et surtout leurs
enfants, puisqu'il a été prouvé que les maladies
et affections causées par l'exposition aux radiations avaient
atteint la deuxième génération) n'est jamais
arrivée.
Les liquidateurs d'Israël ne peuvent pas non plus souscrire
d'assurance-vie, dit-il. « Nous sommes à
haut risque et personne ne veut nous assurer. Le gouvernement
veille à ce que les travailleurs de Dimona, par exemple,
puissent bénéficier d'une assurance. Mais pas nous.
Donc vous ne pouvez pas acheter un appartement, sauf par l'intermédiaire
d'un parent. »
Sur les quelque 3 500 liquidateurs qui ont fait leur alyah,
1 608 sont encore en vie, dit Kalantyrsky. « La
plupart des 2 000 personnes qui sont mortes, dit-il, sont
mortes de maladies liées à Tchernobyl. Tout d'abord,
les maladies liées aux vaisseaux sanguins et au coeur.
Et ensuite, numéro deux : le cancer ».
Vassily
Karpenko, le président de l'Association des liquidateurs
de Sosnovy Bor, a gardé le dosimètre qu'il portait
en 1986 pour mesurer la dose de radiation à laquelle il
était exposé.
« Des 1400 bénévoles qui sont partis de Sosnovy Bor, seulement la moitié ont survécu...»
Roman
Kanyuk a participé à la construction du sarcophage
sur le réacteur accidenté de Tchernobyl.
Roman Kanyuk, un autre liquidateur s'estime heureux d'être encore en vie et en santé. Décoré de l'ordre du Drapeau rouge pour son travail à Tchernobyl, il était chef adjoint d'une des équipes qui ont construit le tout premier sarcophage, érigé d'urgence en 1986 pour recouvrir le réacteur sinistré et contenir les radiations. « Si nous ne l'avions pas fait, qui l'aurait fait? Nous sommes tous partis pour Tchernobyl à titre bénévole, personne ne nous a obligés. »
Le liquidateur Roman Kanyuk
lors des cérémonies du 35e anniversaire à
Sosnovy Bor.
« Nous étions des milliers et des milliers et il n'y avait pas suffisamment de médecins pour tester les niveaux de tout le monde. Beaucoup de liquidateurs sont rentrés à la maison malades et sont morts beaucoup trop tôt à cause de la radiation. »
Tula-aif-ru, 19 décembre 2014:
Les habitants de Kimovo veulent que les autorités
entendent leurs demandes. (Andrey Kostikov / AiF-Tula)
Si le projet de loi correspondant proposé par le gouvernement russe est adopté, 2 252 zones habitées à travers le pays pourraient être retirées de la zone contaminée. Dans la région de Toula, ce nombre serait réduit de moitié. Cette mesure concerne non seulement les villages et les villes, mais aussi la ville entière de Chtchiokino , qui compte plus de 58 000 habitants.
Détachement Mosbass
Ces changements envisagés ont
suscité une vive indignation. Récemment, les habitants
de Shchyokino ont manifesté sur la place centrale de la
ville. La semaine dernière, une manifestation similaire
a eu lieu à Kimovsk, autre chef-lieu de district comptant
plus de 27 000 habitants. Un millier d'habitants de Kimovsk
ont adopté une résolution exigeant le maintien du
statut de zone socio-économique privilégiée
pour les localités du district de Kimovsk touchées
par la contamination radioactive.
Nouvelle grève de la faim des liquidateurs
pour défendre leurs droits.(AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
Selon le service de presse du gouvernement régional de Toula, la question du maintien des aides liées à Tchernobyl pour les habitants de la région a été débattue lors d'une séance plénière du Conseil de la Fédération (chambre haute du Parlement russe) le 17 décembre. Yulia Veprintseva, députée du Conseil de la Fédération pour la région de Toula, a rappelé aux sénateurs que la 71e région est l'une des zones les plus contaminées suite à l'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Plus de 56 % du territoire est contaminé.
D'autres chiffres existent également. Selon Vladimir Naumov, président de l'Union de Tchernobyl, organisation publique régionale de Toula, la région de Toula compte le plus fort pourcentage de liquidateurs invalides : 1 700 personnes. Cela s'explique par le fait que le détachement du Mosbass était entièrement composé de mineurs de Toula qui s'étaient portés volontaires pour nettoyer les lieux de l'accident. La totalité des liquidateurs ont été invalidés, et 30 % d'entre eux sont aujourd'hui décédés.
Vladimir Naumov.
« Au départ, notre
région comptait 2 500 mineurs, et au fil des ans,
700 sont décédés »,
raconte Vladimir Naumov. « De plus, la fameuse "escouade
suicide" de Moscou était composée de mineurs
des régions d'Ivanovo et de Toula. J'ai moi-même
fait partie de l'escouade "Mosbass". Ce que j'y ai vu,
je ne le reverrai probablement jamais. "Comment l'acier était
trempé" est bien peu de chose comparé au travail
que ces mineurs accomplissaient. Chaque équipe chargeait
90 wagonnets, et le poste ne durait que trois heures. Le record
absolu appartenait au contremaître Anatoly Kamayev, de la
mine d'Aleksin. Il a chargé 96 wagonnets. »
C'est incroyable de voir comment une personne peut mobiliser ses
ressources dans des situations critiques. Il fallait trois minutes
pour chaque wagonnet. Imaginez le processus : on charge d'abord
une demi-tonne, puis le wagonnet avance de 150 mètres,
on le décharge, puis on revient sur la même distance.
Les mineurs travaillaient sans relâche.
J'étais mécanicien, et je me souviens d'avoir été
appelé lors d'une panne de courant. Il nous a fallu environ
20 minutes pour réparer l'éclairage, et les mineurs
ont continué à travailler tout ce temps. Dans le
noir.
Le même chariot qui a été
chargé en trois minutes. (AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
«Nous ne rêvons que de paix»
Cependant, les années qui ont
suivi la catastrophe de Tchernobyl ont été marquées
par une « instabilité stable » pour
les liquidateurs de Toula. « Notre loi est la meilleure
de toutes les lois sociales », affirme Vladimir Nikolaïevitch.
« Dès le départ, elle a clairement défini
tous les droits et indemnités auxquels nous avions droit.
Mais depuis 1992, cette loi a été modifiée
plus de 30 fois, et chaque tentative a aggravé notre situation.
Nous sommes néanmoins parvenus jusqu'à présent
à préserver les fondements de cette loi. Nous suivons
la situation de près et restons vigilants. Nous ne pouvons
qu'espérer la paix. »
Le président de l'association publique de Toula, « Union
de Tchernobyl », affirme que c'est précisément
parce que les survivants de Tchernobyl de Toula ont déposé
leurs médailles sur la place Rouge en 2000 (en signe de
protestation) que la Douma d'État a réussi à
défendre un projet de loi, déjà en troisième
lecture, qui aurait « laissé tous les liquidateurs
du pays sans ressources ». C'est après cette
action que les députés ont reporté l'examen
de la question et ne l'ont reprise qu'en 2001, adoptant le projet
de loi avec de nouveaux amendements, plus cléments.
En 2004, l'organisation de Toula Tchernobyl a prévu une
marche vers Moscou. Elle protestait contre la loi de monétisation
qui remplaçait les avantages en nature par des compensations
financières.
"Nous sommes comme des yétis"
En août dernier, des survivants de Tchernobyl de Toula
ont découvert sur le site internet du gouvernement russe
un projet de résolution visant à réduire
la liste des territoires bénéficiant d'un traitement
préférentiel. L'Union de Toula a immédiatement
réagi. « Pourquoi semer la zizanie avec une mesure
aussi impopulaire avant les élections du 14 septembre ?
», ont-ils argumenté. Leurs préoccupations
ont été entendues, mais en novembre, le projet a
été soumis à nouveau pour examen, et, selon
Vladimir Naumov, dans une version encore plus restrictive.
« Si cette liste
est adoptée, environ 200 000 personnes de la région
de Toula perdront leurs allocations. Plus de 500 localités
de notre région pourraient en être retirées,
ce qui réduirait de moitié leur nombre »,
explique le responsable de l'association des victimes de Tchernobyl
de Toula. « On prétend que ces zones ont été
« dépolluées », comme l'auraient
soi-disant démontré les mesures. Mais j'ai de sérieuses
raisons de douter de ces résultats. Il semblerait que la
méthodologie de recherche soit étrange : par
exemple, on prélève un échantillon de sol
à 60 cm de profondeur et on calcule le niveau de contamination.
Or, la plupart des isotopes strontium ou césium
se trouvent à 40 cm de profondeur. Comment peut-on
l'ignorer ? Et on ne peut pas se contenter de considérer
la radioactivité. Il existe une multitude d'autres facteurs.
Par exemple, nous avons subi de graves intoxications chimiques.
C'est pourquoi nous avons développé des ulcères
à l'estomac, des fractures osseuses dues à des produits
chimiques et des maladies du système nerveux. En général,
le taux de mortalité est beaucoup plus élevé
dans les zones contaminées. De plus, récemment,
le nombre de maladies liées à l'exposition aux radiations
a augmenté : néoplasies, hypertension, maladies
du système endocrinien, du système circulatoire
et du système musculo-squelettique. »
Les experts estiment que les liquidateurs, exposés
à une radiation aussi intense, n'auraient pas survécu
plus de 10 à 15 ans. (AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
Aujourd'hui, non seulement la ville de Shchyokino,
mais aussi de nombreux autres territoires risquent de perdre leur
statut de zone de Tchernobyl. Les habitants pourraient perdre
une partie de leurs allocations. Les jeunes mères et les
femmes enceintes seront les plus touchées : elles
pourraient voir leurs allocations réduites de deux à
trois fois.
« Ils ont déjà "dépollué"
des territoires de la même manière hasardeuse »,
explique Vladimir Naumov. « Ma petite ville natale, Troïtskoïe,
dans le district de Tchernski, est divisée en un village
et un hameau. Un ravin sépare le hameau du village. Ainsi,
le village de Troïtskoïe est "pollué",
tandis que le hameau est "propre". Or, le hameau est
bien plus peuplé. Je doute fort qu'ils y aient mesuré
correctement la radioactivité. Il existe aussi des villages
dans la région de Toula où la moitié est
"propre", l'autre moitié "polluée".
Après tout, on peut facilement ramener de la radioactivité
sous ses chaussures en se rendant visite. C'est absurde. »
On ne vit pas que de récompenses. (AiF-Tula/
Dmitry Borisov)
Vladimir Naumov a aujourd'hui 58 ans. Marié, il est père
de deux enfants et grand-père de deux petits-enfants. Il
a été décoré de l'Ordre du Courage,
de l'insigne de « Mineur d'honneur » et
de l'insigne de « Gloire du mineur » de
3e classe. Il vit avec sa famille à Aleksin, ville dont
il est citoyen d'honneur. Son épouse, comme il le reconnaît
lui-même, s'est résignée à des déplacements
réguliers et imprévus entre le chef-lieu de la région
et la capitale « pour des raisons professionnelles
et de défense ». Désormais, elle espère
en silence pouvoir un jour revoir son mari plus souvent.
« Je dis à
ma femme que tant que nous comprenons qu'il est possible d'agir
concernant notre loi sur Tchernobyl, nous avons l'obligation de
maîtriser la situation », explique Vladimir Naumov.
« Tant que nous sommes en vie, nous nous battons. Après
tout, pour un Européen, un liquidateur encore en vie est
comme le Yéti. Ils refusent tout simplement de croire qu'il
reste des victimes de Tchernobyl. Ils prédisaient que nous
vivrions 10, 15 ans tout au plus. Ils ne pensaient pas que nous
vivrions plus longtemps. »
Dmitry Borisov
Tula-aif-ru, 10 décembre 2014:
Président de l'organisation publique régionale
de Toula « Union Tchernobyl »: Vladimir
Naumov (Dmitry Borisov / AiF-Tula)
Les habitants de Toula sont indignés
par la possible réduction de la liste des localités
contaminées par la catastrophe de Tchernobyl. Si le projet
de loi proposé par le gouvernement est adopté, le
nombre de zones de la région de Toula dont les habitants
bénéficient actuellement du statut « Tchernobyl »
sera divisé par deux. Et cela concerne non seulement les
villages et les bourgs : la ville entière de Chchyokino,
par exemple, est exclue de la liste.
« Nous défendons nos droits depuis près de
20 ans et nous continuerons à nous battre », déclare
Vladimir Naumov , président de l'Union de Tchernobyl,
organisation publique régionale de Toula, qui a partagé
des détails sur l'impasse entre les liquidateurs de l'accident
et le gouvernement avec un correspondant d'AiF à
Toula.
DOSSIER
Vladimir Nikolaïevitch Naumov. Né en 1956 dans
le village de Troïtskoïe, district de Tchernobyl. Diplômé
de l'Institut polytechnique de Toula. Il a travaillé dans
les mines. En mai-juin 1986, il a participé aux opérations
de nettoyage de la centrale nucléaire de Tchernobyl avec
le détachement Mosbass. Il a été décoré
de l'Ordre du Courage, de l'insigne de mineur honoraire et de
l'insigne de la Gloire du mineur (3e classe). Il est citoyen d'honneur
d'Alexis et du district d'Alexis. Il préside l'association
« Tchernobyl » de Toula. Il est marié
et père de deux enfants et grand-père de deux petits-enfants.
Il n'y a pas de confiance
En août, un projet de résolution
est apparu sur le site internet du gouvernement russe. Nous avons
immédiatement écrit au gouvernement pour lui signifier
que ce projet était inacceptable, tant sur le plan pratique
que politique. Ils nous ont entendus avant les élections.
Les élections ont eu lieu et le projet de résolution
a été soumis à l'examen du gouvernement.
De plus, il était encore plus contraignant. Nous avons
donc réintégré le mouvement et nous n'avons
aucune intention de céder.
Si cette liste est adoptée, environ 200 000 personnes perdront leurs allocations. Dans la région de Toula, plus de 500 localités pourraient en être retirées, ce qui réduirait de moitié leur nombre. Ils affirment avoir résolu le problème, comme le confirment les mesures du Centre hydrométéorologique. J'ai de sérieuses raisons de douter de ces résultats.
Lors de l'élaboration de la loi sur
les zones contaminées, la priorité était
de créer des conditions socio-économiques permettant
aux habitants de vivre dignement. Vous comprenez ? Ce n'est
pas leur faute s'ils se sont trouvés au mauvais endroit
au mauvais moment. Et l'État, s'il est responsable, doit
leur garantir une vie normale.
Aujourd'hui, dans les zones contaminées, le niveau de vie
est inférieur à la moyenne régionale, avec
des salaires plus bas et des conditions de vie précaires
dans d'autres régions.
Zone à risque
Des personnes ont perdu la santé. L'État est
tenu de les soigner et de leur fournir des médicaments.
Les taux de mortalité sont nettement plus élevés
dans les zones contaminées. Récemment, l'incidence
des maladies liées à l'exposition aux radiations
a augmenté, notamment les tumeurs, les troubles endocriniens,
les troubles circulatoires, les troubles musculo-squelettiques
et l'hypertension.
Vestiges de Tchernobyl. 1 306 territoires
de la région sont toujours classés zone contaminée.
(AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
Shchyokino risque de perdre son statut. Entièrement.
De nombreuses zones sont menacées dans les districts de
Belyovsky, Chernsky et Kireevsky. Dans le district de Bogoroditsky,
plusieurs localités sont également en danger, comme
Tovarkovski. Dans les districts d'Arsenyevsky et de Plavsky, des
zones très insalubres sont reclassées comme « plus
propres ». Leurs habitants risquent de perdre une partie
de leurs allocations. Les jeunes mères et les femmes enceintes
seront les plus touchées : leurs allocations seront
réduites de deux à trois fois.
Mais le budget russe, comme nous le savons, a déjà
été adopté. Et, quelque part dans les méandres
de ce budget, nous avons trouvé une ligne budgétaire
qui réduit le financement du programme de liquidation de
4,5 milliards de roubles. C'est déjà chose faite.
De plus, ils ont déjà « nettoyé »
des territoires de la même manière hasardeuse. Mon
petit village natal, Troitskoye, dans le district de Chernsky,
est divisé en un hameau et un village. Un ravin sépare
le hameau du village. Ainsi, le village de Troitskoye est «
pollué », tandis que le hameau est « propre
». Et le hameau, soit dit en passant, est bien plus peuplé.
Je doute fort qu'ils y aient mesuré correctement la radioactivité.
Dans la région de Toula, il existe des villages dont la
moitié est « propre », l'autre moitié
« polluée ». Mais les habitants peuvent facilement
transporter cette radioactivité sous leurs chaussures lorsqu'ils
se rendent visite. C'est absurde.
En Europe et en Occident, on pensait que d'ici
10 à 15 ans tout au plus, il ne resterait plus un seul
liquidateur en vie. (AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
Les gens se disputent
Les tensions s'exacerbent. Il y a quelques
années, un simple problème technique dans le versement
des allocations avait provoqué des troubles à Shchyokino.
Apparemment, quelqu'un cherchait à en tirer un avantage
politique et avait semé le trouble. Mais même à
cette époque, des manifestations avaient eu lieu. Comment
comparer cette situation à la nôtre ?
Bien que les survivants de Tchernobyl ne manifestent pas souvent,
la dernière manifestation de l'organisation de Toula fut
une marche sur Moscou en 2004. Ils avaient prévu de s'y
rendre à pied. À l'époque, les aides en nature
furent remplacées par de l'argent liquide. Seuls les survivants
de Tchernobyl s'y opposèrent. Parallèlement, une
vaste campagne de contre-propagande fut menée : on
montrait à la télévision des femmes âgées
disant : « Pourquoi avons-nous besoin de médicaments ?
Donnez-nous plutôt de l'argent. » Aujourd'hui,
on les plaint. Mais je maintiens qu'en 2004, nous aurions dû
descendre dans la rue non pas à 3 000, mais à
50 000, voire 100 000. Les aides en nature sont toujours
préférables. Je paie la moitié de l'essence
et je ne me soucie pas de savoir qui paiera l'autre moitié
à la compagnie d'électricité.
Les aides en nature ont été
remplacées par des versements en espèces. Seules
les victimes de Tchernobyl se sont opposées à cette
mesure. (AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
En 2000, nous avons déposé nos
médailles sur la Place Rouge. La Douma d'État examinait
alors, en troisième lecture, un projet de loi qui, s'il
avait été adopté, nous aurait ruinés.
Les députés ont mis la question de côté
et ne l'ont reprise qu'en 2001 avec de nouveaux amendements qui
nous satisfaisaient plus ou moins. Le fait que nous ayons réussi
est aussi à mettre au crédit de l'organisation de
Toula.
Depuis 1992, plus de 30 amendements ont été apportés
à la loi. Et chacun d'eux a été néfaste.
Le gouvernement tente d'effacer le nom de « Tchernobyl ».
Notre pays est très avancé dans la construction
de centrales nucléaires, et ce nom jette une ombre sur
l'énergie nucléaire. En Europe et en Occident, on
pensait généralement que d'ici 10 à 15 ans,
il ne resterait plus un seul liquidateur en vie. Si un Européen
voyait un liquidateur encore vivant aujourd'hui, il serait stupéfait.
Il n'en croit pas ses yeux. Mais nous sommes là, et nous
continuons le combat.
Le détachement Mosbass était composé
de volontaires de Toula. (AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
Détenteur du record d'Aleksin
Au départ, notre région
comptait 2 500 liquidateurs. Au fil des ans, 700 sont décédés.
La région de Toula présente le pourcentage le plus
élevé de liquidateurs invalides : 1 700.
Cela s'explique par le fait que le détachement du Mossbass
était composé de mineurs de Toula qui s'étaient
portés volontaires pour nettoyer les lieux de l'accident.
La totalité des liquidateurs originaires de la région
de Toula ont été invalidés, et 30 %
d'entre eux sont aujourd'hui décédés. La
« brigade suicide » de Moscou a également
été constituée à partir de ces mêmes
régions.
Le même chariot d'une demi-tonne qui a
été chargé et déchargé en deux
minutes. (AiF-Tula/ Dmitry Borisov)
J'étais aussi dans le détachement de Mosbass. « Comment l'acier était trempé » est bien peu de chose comparé au travail accompli par les mineurs là-bas. Chaque équipe chargeait au moins 90 wagonnets en trois heures. Un record absolu a été établi par le contremaître Anatoly Kamaev d'Aleksin : il en a chargé 96. On pouvait charger une demi-tonne dans un wagonnet en deux minutes, le faire avancer de 150 mètres, le décharger et revenir. J'étais mécanicien et je travaillais en deux équipes. Je me souviens d'une panne de courant ; il nous a fallu 20 minutes pour rétablir l'électricité. Les mineurs ont donc continué à travailler même sans courant ! De quoi les gens sont-ils incapables en situation de crise ?
Dmitry Borisov
Extrait de : TCHERNOBYL : LABEUR ET HÉROÏSME -
Dédié aux liquidateurs de la catastrophe de Tchernobyl
originaires de Krasnoïarsk
(Livre commémoratif publié à
l'occasion du 25e anniversaire de la catastrophe.)
Krasnoïarsk, 2011, Polikor LLC, 2011.
Cher lecteur,
La catastrophe de la centrale nucléaire
de Tchernobyl a constitué un enchevêtrement complexe
d'événements, de faits, de causes et de conséquences.
D'une part, elle a provoqué un choc tant pour les plus
hauts dirigeants du pays que pour les citoyens. Comment ? Pourquoi
? Que fallait-il faire ? Pourtant, il n'y avait pas de temps pour
la stupeur : le réacteur nucléaire en furie exigeait
une intervention immédiate. L'Union soviétique a
fait front commun, protégeant le monde d'un désastre
nucléaire.
Des centaines de milliers de personnes se sont rendues dans la
petite ville ukrainienne de Tchernobyl pour participer aux opérations
de décontamination. Le kraï de Krasnoïarsk n'est
pas resté les bras croisés, nos entreprises ont
dépêché machines et personnel sur les lieux
du sinistre. Les bureaux de recrutement militaire ont annoncé
une mobilisation massive de réservistes et d'officiers
de carrière. À travers toute la région, les
travailleurs ont versé des fonds sur le compte n° 904
pour venir en aide aux victimes de l'accident de Tchernobyl. Parallèlement,
notre région a accueilli des personnes évacuées
de la zone d'exclusion, leur offrant un toit et un emploi.
D'autre part, la catastrophe a scindé la vie des gens ordinaires
en deux : l'avant et l'après. Imaginez une personne vaquant
à ses occupations - travaillant, élevant ses enfants
- lorsqu'on frappe soudain à sa porte pour lui remettre
une convocation du bureau de recrutement : « C'est une obligation,
Vassia ! » L'un serrait sa femme et ses enfants dans ses
bras - acceptant que, s'il le fallait, il le fallait - et partait.
Un autre tentait désespérément de se retrancher
derrière des certificats médicaux ou de solliciter
l'intervention de supérieurs et de connaissances. Pourtant,
la tâche devait bien être accomplie par quelqu'un.
Et ceux qui n'ont ni reculé ni faibli sont partis, ont
accompli le travail et nous ont tous protégés, protégeant
à la fois le pays et la terre elle-même.
Nous avons conçu ce livre non seulement pour raconter "comment"
les choses se sont déroulées, mais aussi pour rendre
hommage à "tous" ceux qui étaient présents,
tous ceux qui ont contribué à effacer les traces
de cette terrible tragédie. À tous ceux
qui n'ont pas faibli, qui n'ont pas hésité...
Pour ne jamais oublier.
Président du conseil
d'administration de l'Union régionale « Tchernobyl
» de Krasnoïarsk,
Vladimir Alekseïevitch Mikhaïlov.
Deux des dix villes
fermées relevant du ministère de la Construction
mécanique moyenne (le ministère chargé du
nucléaire) sont situées dans le kraï de Krasnoïarsk.
Plus de 1 000 personnes en ont été envoyées
pour participer aux opérations de nettoyage après
l'accident : plus de 700 depuis Krasnoïarsk-26 (Jeleznogorsk)
et 217 depuis Krasnoïarsk-45 (Zelenogorsk).
Le gros des effectifs était constitué de réservistes,
surnommés les « partisans », placés
sous le commandement d'officiers et d'adjudants issus des unités
militaires de construction spécialisées du ministère,
ce groupe comprenait 32 hommes originaires de Krasnoïarsk-26.
Le district de construction n° 2 de Krasnoïarsk, qui
a mené à bien la mission consistant à confiner
le quatrième réacteur détruit, en travaillant
par rotations successives, a puisé le personnel de son
équipe d'encadrement (allant des chefs de chantier aux
responsables du district) parmi les ingénieurs et techniciens
de l'entreprise « Sibkhimstroy » de Krasnoïarsk-26.
Par ailleurs, cette entreprise a dépêché sur
le site 65 opérateurs expérimentés : conducteurs
de camions-toupies, opérateurs de pompes à béton
et conducteurs d'engins lourds.
Le trust « Sibkhimmontazh », basé à
Jeleznogorsk, a envoyé plus de trois cents personnes, notamment
des monteurs, du personnel technique et des soudeurs, au district
d'installation spécialisé, tandis que le Combinat
minier et chimique et le CMSCh-51 ont mobilisé 155 personnes.
Vingt-neuf employés de cantine, rattachés au Service
d'approvisionnement des travailleurs (URS), ont assuré
la restauration des équipes d'intervention, du petit matin
jusqu'à tard dans la soirée.
Viatcheslav Alexeïevitch Rousanov
Né en 1948 à Jeleznogorsk, actuellement ingénieur
en chef adjoint du MCC chargé de la santé au travail
et de la radioprotection.
Viatcheslav Rousanov : « En 1986, nous avons travaillé comme les Russes travaillent habituellement lorsque personne ne leur met de bâtons dans les roues. »
En avril 1986, je dirigeais le groupe de contrôle
dosimétrique de l'usine de radiochimie du Combinat minier
et chimique (MCC), située dans la ville de Krasnoïarsk-26.
Lorsque la nouvelle de l'accident de la centrale nucléaire
de Tchernobyl est parvenue jusqu'à nous le 27 avril, il
est immédiatement apparu que la gestion de cette catastrophe
nécessiterait la participation de personnel relevant du
Ministère de la construction mécanique moyenne.
Seule notre administration disposait de spécialistes expérimentés
dans la manipulation des rayonnements.
Je me suis rendu à Tchernobyl pour la première fois
le 7 juin 1986. Nous étions cinq à venir du MCC
et nous avions emporté deux jeux d'instruments chacun,
par précaution. À cette époque, un service
de contrôle dosimétrique avait déjà
été mis en place sur place, composé de spécialistes
issus de diverses « villes
fermées » relevant du Ministère de la
construction mécanique moyenne. Comme chacun le sait, le
chantier était alors divisé en 12 zones, chacune
était desservie par son propre groupe de contrôle
dosimétrique rattaché à ce service. Il existait
également un laboratoire central où tous les échantillons
- sols, air, etc. - étaient envoyés pour analyse.
J'ai été nommé chef du
groupe de contrôle dosimétrique chargé d'assurer
la sécurité lors des opérations dans la zone
de construction n° 1. Par la suite, d'autres groupes du MCC
ont continué à surveiller les travaux dans cette
zone jusqu'à l'achèvement complet du sarcophage.
Au début, nous étions installés dans une
ferme d'élevage sélectionné située
à l'entrée de Tchernobyl, plus tard, nous avons
déménagé dans une école de la ville
elle-même, vers la fin de l'année 1987. Dans les
locaux que nous occupions initialement, les niveaux de rayonnement
variaient entre 15 et 50 mR/h. Avec le temps, le niveau de rayonnement
ambiant a diminué. En tant que chef d'équipe, je
rendais compte au responsable du service de dosimétrie,
qui lui-même dépendait de l'ingénieur en chef
de l'US-605.
À notre arrivée, le travail était organisé
de manière très simple. Moins il y avait de bureaucratie,
meilleur était le travail. En 1986, nous travaillions à
la manière russe habituelle, sans entraves. S'il fallait
accomplir une tâche, elle était accomplie, tout le
monde le comprenait. Certes, il y avait quelques imprudents qui
s'aventuraient là où ils n'auraient pas dû
aller, mais dans l'ensemble, le travail était très
bien fait.
Plus tard, cependant, les « agents de sécurité
» ont commencé à s'immiscer dans tous les
processus, souvent jusqu'à l'absurde. Par exemple, un plan
affiché au mur détaillait la disposition des locaux
du système auxiliaire du réacteur. Chaque jour,
nous le mettions à jour avec les derniers relevés
dosimétriques. Ces modifications étaient naturelles
: une décontamination active était en cours dans
ces locaux, et des murs de protection en plomb étaient
érigés dans certains couloirs pour protéger
les travailleurs chargés du nettoyage. Le rayonnement ambiant
diminuait progressivement.
Puis, en 1987, les agents de sécurité sont arrivés
en demandant : « Qu'avez-vous là ? Des roentgens,
des milliroentgens... Ce sont des informations classifiées
! » Nous répondions : « Tout le monde le sait
désormais, il n'y a plus de secrets ! » Après
tout, nous citions ces chiffres à chaque réunion
d'information. Pourtant, ils exigeaient que nous masquions toutes
ces données. Comme il nous était difficile de suivre
l'évolution de la situation à l'aveugle, nous avons
trouvé une astuce : nous inscrivions les valeurs au feutre
rouge, puis nous les recouvrions d'une feuille de papier à
cigarette. Ainsi, nous pouvions lire ce qui était écrit
tout en respectant les consignes.
Au total, j'ai effectué six missions dans le cadre des
opérations de nettoyage de Tchernobyl : en 1986, 1987,
1988 et 1989 (à deux reprises : au printemps et à
l'automne).
En 1986, j'ai travaillé pour l'US-605 à la décontamination
et à la construction du sarcophage, en 1987, j'ai participé
à la décontamination des toitures et des locaux
intérieurs de l'unité 3. Tout y était contaminé,
murs comme sols. Des fragments de graphite jonchaient le sol un
peu partout. Pour ne rien arranger, un génie avait conçu
la centrale avec une toiture en feutre bitumé, après
l'incendie, ce matériau avait absorbé la contamination
et a donc dû être retiré. Près de la
structure des dégazeurs - qui s'étendait sur toute
la longueur des unités -, nous avons dû rehausser
le toit de deux mètres car il était criblé
de trous. À cet endroit, nous comptions sur l'éloignement
pour nous protéger, il nous était impossible d'installer
des blindages, car le toit risquait de s'effondrer. En le rehaussant,
nous l'avons rendu praticable, et la lame d'air a considérablement
réduit les niveaux de rayonnement en surface. Dans les
locaux destinés à l'installation des équipements
nécessaires, il a fallu tout vider, décaper les
murs, ériger des cloisons supplémentaires et poser
des blindages en plomb, certaines pièces ont tout simplement
été comblées de béton, car c'était
plus simple que de tenter de les nettoyer. C'était le cas,
par exemple, des galeries de drainage où passaient les
canalisations. Voilà en quoi consistaient les travaux de
décontamination. Des opérations de ce type ont également
été menées sur la cheminée : des blocs
de graphite ont été évacués du site,
et les cendres ainsi que les fragments de graphite accumulés
ont été nettoyés sur la structure métallique
en cornières.
L'homme
qui a ordonné d'accrocher le drapeau à la cheminée
- un certain Samoïlenko - aurait dû, selon nous, être
poursuivi pour ses actes, pourtant, il a été célébré comme un héros.
Les personnes qui sont montées là-haut ont reçu
une dose unique de rayonnement de 5 à 10 roentgens. Quel
était l'intérêt de ruiner ainsi la santé
des gens ? J'ignore quel poste il occupait, c'était un
employé de la centrale. Nous ne dépendions pas de
la centrale et n'interagissions avec elle que pour résoudre
des problèmes communs.
J'ai effectué un sixième séjour en 1990 -
une visite de trois jours - pour inspecter la ferraille et déterminer
si elle pouvait être évacuée et réutilisée
dans l'économie nationale. Les machines en état
correct - et peu contaminées selon les critères
de Tchernobyl - étaient expédiées vers des
installations à Tomsk, Tcheliab...
Alexandre Mikhaïlovitch Shipagin
Né en 1933, Jeleznogorsk.
Alexander : « Le réacteur fumait en permanence »
En 1986, je travaillais comme chef d'équipe
pour l'administration de construction Sibkhimstroy, dans la ville
de Krasnoïarsk-26. Début juin, j'ai été convoqué au service du
personnel : « Vous avez déjà des enfants,
vous pouvez donc aller à Tchernobyl. Si vous refusez, nous
vous renvoyons. » C'est ainsi que
je suis devenu chef d'équipe pour l'US-605.
J'ai participé aux opérations de nettoyage après
l'accident, du 14 juin
au 2 août 1986. J'ai reçu une dose de rayonnement
de 36 roentgens, alors que le registre officiel en indiquait 10. Les ouvriers
du rang étaient des réservistes - surnommés
les « partisans » - tandis qu'un plaisantin baptisé
les officiers qui les encadraient les « Gardes blancs ».
Le surnom est resté. Mètre après mètre,
nous avancions vers le bloc énergétique détruit.
Nous avons construit une route en retirant la terre contaminée,
en étalant du gravier et en coulant du béton par-dessus.
Il était crucial que la surface de la route soit parfaitement
lisse, sinon, les lourdes grues allemandes Demag n'auraient pas
pu atteindre le chantier. Le réacteur fumait en permanence.
Des drapeaux étaient disposés un peu partout pour
empêcher les gens de s'aventurer dans des zones dangereuses.
Extrait: « En raison des niveaux de radiation élevés, les opérations de bétonnage sur les sites ont été simplifiées : un véhicule faisait marche arrière pour pénétrer dans la Zone et déversait le béton, qui était ensuite nivelé par les bulldozers. »
Irina
Alexandrovna Smirnova (Novikova)
Né en 1964, Jeleznogorsk
Irina Smirnova : « Je participe actuellement à des activités communautaires »
D'après un télégramme
daté du 24 juin 1986, cinq cuisinières furent détachées
auprès du Service d'approvisionnement des travailleurs
(URS) du Combinat minier et chimique de Krasnoïarsk-26 pour
aider à gérer les conséquences de la catastrophe
de Tchernobyl. Je faisais partie de ce groupe, je venais d'obtenir
mon diplôme d'une école professionnelle de cuisine
et je suivais des cours du soir dans un institut technique industriel.
J'ai obtenu l'autorisation de passer tous mes examens par anticipation,
et notre responsable nous a adressé ces mots d'encouragement
avant notre départ : « Les filles, n'ayez peur de
rien. » Je n'ai pas dit à mes parents où j'allais,
je ne leur en ai parlé qu'une fois sur place.
Le soir du 24 juin, notre avion a atterri à Boryspil. Nous
avons pris un taxi pour Kiev, où un hébergement
à l'hôtel avait déjà été
prévu pour nous. Le lendemain matin, nous avons pris un
train de banlieue jusqu'à Teterev. Depuis la gare, nous
nous sommes rendues à pied au service du personnel de l'US-605,
à « Golubye Ozera » (les Lacs bleus), où
nous avons été officiellement embauchées.
Nous nous sommes rendues dans la zone d'exclusion pour la première
fois le 27 juin.
Je me souviens des visages épuisés des travailleurs
chargés de la décontamination, des maisons vides
aux volets clos et du linge décoloré par le soleil,
resté suspendu aux balcons des immeubles de cinq étages.
La nature était en pleine floraison, nous étions
en juin, après tout ! La région était vraiment
magnifique !
Nous avons été chargés de décontaminer
les installations de restauration de l'internat et du café
« Dorozhnoye », puis de les préparer pour leur
ouverture.
Pendant que notre organisme s'adaptait à ces nouvelles
conditions, nous avons
tous souffert d'une toux sévère et d'une forte irritation
de la gorge. Ces symptômes ont persisté
environ deux semaines avant de disparaître. Nous avons ouvert
le café « Dorozhnoye » au début du mois
de juillet. L'équipe se composait de sept cuisiniers servant
3 000 travailleurs chargés des opérations de nettoyage
chaque jour, pour une capacité d'accueil de 80 places assises.
Nous ne quittions notre poste que pour trois ou quatre heures
à la fois, afin de dormir un peu.
Notre café était situé de l'autre côté
de la route, face à l'ancienne gare routière, lorsque
nous ne pouvions pas regagner nos logements au camp de pionniers
« Krutoy Bereg », nous passions la nuit dans une petite
pièce au quartier général de l'unité
US-605. Tout en assurant la cuisine, nous nous chargions également
du nettoyage, de la plonge (tant pour la salle à manger
que pour la cuisine) et de diverses tâches de manutention.
Toute la vaisselle était lavée à la main.
Des inspecteurs sanitaires passaient chaque jour. Des dosimétristes
effectuaient des relevés sur la nourriture et, plus particulièrement,
sur le sol de la salle à manger. Si le sol était
jugé « sale » (contaminé), le comptoir
de distribution était fermé. Les cuisiniers qui
n'étaient pas de service au comptoir ce jour-là
enfilaient alors des masques respiratoires « Lepestok »,
des tabliers robustes en toile cirée et des gants, nous
mélangions une poudre protectrice dans un seau d'eau pour
laver le sol. Malgré la présence de dispositifs
de nettoyage des bottes à l'entrée, les travailleurs
ramenaient inévitablement du sable à l'intérieur,
après tout, les équipes de nettoyage arrivaient
directement du site du réacteur.
Fin août, une autre grande cantine - l'« Energetik
» - a ouvert ses portes à Tchernobyl. La situation
s'est quelque peu allégée grâce à la
répartition de la charge de travail entre plusieurs établissements
de restauration. À ce stade, notre mission à Tchernobyl
touchait également à sa fin. Nous avons attendu
l'arrivée de nos remplaçants, venus de notre ville
d'origine, et nous étions de retour chez nous le 1er septembre.
Nous avons soumis tous les documents nécessaires et remis
nos rapports. Nous avons passé des examens médicaux
à la clinique de la centrale, notamment un examen par anthropogammamétrie
(mesure de la radioactivité corporelle totale). Peu de
temps après, chacun d'entre nous a repris son emploi habituel.
Nous n'avons perçu notre rémunération pour
cette mission qu'en octobre.
Je suis en situation d'invalidité
depuis 1992. Je m'investis dans le bénévolat au
sein de l'association « Tchernobyl Russie » de la ZATO
(zone administrative fermée) de Jeleznogorsk, sous la direction
de Vladimir Konstantinovitch
Speranski. Je suis responsable du secteur consacré aux
« enfants et adolescents nés de liquidateurs, aux
personnes évacuées de la zone d'exclusion et à
celles ayant quitté la zone tout en conservant un droit
de résidence ».
Colonel V.K. Speransky,
chef du 2e secteur, première équipe.
Vladimir Konstantinovitch
Speranski se souvient :
« Le 2 juin, de retour assez tard au camp de pionniers,
je me suis dirigé directement vers le réfectoire.
En chemin, j'ai croisé Tolya Chemeris, le responsable du
secteur de Tomsk, il m'a informé qu'un mot de Rygalov m'attendait
et que je devais le voir de toute urgence. Evgueni Vassilievitch
m'a dit : "Les scientifiques
craignent que le plancher sous le réacteur ne soit transpercé
par la chaleur, il a été décidé de
construire une fondation supplémentaire." Il s'est avéré que, la veille, la Commission
gouvernementale avait sévèrement réprimandé
les
mineurs pour avoir pris du retard dans les travaux sous le réacteur
: près d'un mois s'était écoulé, et
pourtant le site n'avait toujours pas été remis
au ministère de la Construction mécanique moyenne
pour l'installation des systèmes de refroidissement. Le
lendemain matin, lors de la réunion de la Commission gouvernementale,
Rygalov m'a présenté comme le chef du 2e secteur
et a annoncé que la tâche de construire la dalle
sous le réacteur nous était confiée, à
nous, l'équipe de Krasnoïarsk.
Après la réunion, je me suis rendu à l'unité
n° 3 pour évaluer la situation sur place. En discutant avec les mineurs, il est
apparu clairement qu'après un mois de travail intensif,
jour et nuit, dans des conditions de forte radioactivité,
les hommes étaient tout simplement épuisés.
Beaucoup avaient déjà atteint la limite maximale
de dose de rayonnement autorisée.
Il a été décidé de renvoyer tous les
mineurs chez eux, en ne conservant qu'une seule équipe
de trois heures. Durant le reste du temps, des spécialistes
de l'installation et des ouvriers du bâtiment prenaient
le relais sur le chantier. Nous avons également fait appel
à des soldats en renfort, et les travaux ont commencé
à s'accélérer. Deux puissantes pompes à
béton Schwing déversaient du béton dans la
fondation vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Le 25
juin, la Commission gouvernementale a été informée
que la dalle située sous le réacteur était
achevée.
Extrait des mémoires de Vladimir Konstantinovitch Speranski :
« Toutes les structures métalliques destinées
au Sarcophage avaient été conçues et fabriquées
pour être manipulées par de puissantes grues Demag,
celles-ci opéraient dans des conditions éprouvantes
et étaient fréquemment confrontées à
des situations critiques. Permettez-moi d'en évoquer quelques-unes.
Site d'assemblage de grues DEMAG.
L'« Avion » - une immense poutre-châssis - était en train d'être hissé à 70 mètres de hauteur lorsqu'un claquement sec fit sursauter tout le monde. Ce colosse de 165 tonnes oscillait au-dessus du réacteur, un câble de flèche venait de rompre. Il était impossible de le redescendre au sol ou de le faire pivoter.
Transport de la poutre géante «
Mammoth » sur des remorques spéciales »
Mammouth pesait 172 tonnes.
L'équipe Demag proposa d'ajouter 20
tonnes de lest au système de contrepoids auxiliaire (superlift),
ce qui permettrait ensuite de poser le géant à terre.
Durant toute la nuit, 250 « partisans » [travailleurs
volontaires] chargèrent des lingots de plomb. Au matin,
sans attendre un câble de remplacement, l'« Avion
», resté suspendu dans les airs toute la nuit, fut
enfin redescendu. Tout le monde fut mobilisé : le ministre,
le gouvernement, l'usine de fabrication, les services de transport
et la police. En l'espace de 24 heures, un nouveau câble
fut installé sur la grue. Un exploit incroyable pour l'«
ère de la stagnation » ! Au cours des trois jours
suivants, la toiture du hall du réacteur fut installée
avec succès. Une victoire ! Un rassemblement !
Mais c'est alors que le
rotor d'un hélicoptère de passage sectionna le câble
de levage de la grue. L'appareil s'écrasa à soixante
mètres de la foule et à cinquante mètres
du toit du réacteur. L'hélicoptère fut consumé
par les flammes, les pilotes - des vétérans de la
guerre d'Afghanistan périrent à Tchernobyl. Et si
l'hélicoptère s'était écrasé
sur la foule ou sur la structure du toit ? Le coeur serré
pour ceux qui ont perdu la vie, on pourrait dire... que nous avons
eu de la chance. »
Vladimir Konstantinovitch
Speranski se souvient :
« Sacha a repris la direction du district, tandis que moi,
après avoir terminé le calcul des salaires de la
première équipe de liquidateurs, je suis rentré par avion à Krasnoïarsk.
Je me sentais très mal : j'étais épuisé,
ma gorge était brûlée par les radiations et
ma peau était rouge, comme si j'étais allé
à la plage et avais attrapé un violent coup de soleil
dès le premier jour. » C'était un bronzage
dû aux radiations, alors même que j'avais travaillé
en permanence avec une tenue de protection, de la casquette jusqu'aux
bottes spéciales. Mais le sentiment
de satisfaction lié au travail accompli l'emportait sur
tout le reste. Nous avions la certitude absolue que la construction
et la remise du Sarcophage seraient bientôt achevées.
Si ma santé me l'avait permis, j'aurais volontiers mené
la mission jusqu'à son terme.
Alexeï Zakharovitch Bandourine
Né en 1937 à Jeleznogorsk, diplômé
de l'Institut polytechnique de Tomsk en 1986, ingénieur
principal chargé de la radioprotection au GKhK.
Alexeï Bandourine : « Je ne regrette pas d'avoir participéaux opérations de nettoyage »
Fin septembre 1986, j'ai reçu un appel
du service des ressources humaines du GKhK m'informant que j'avais
été désigné pour diriger un groupe
de dosimétristes du Combinat, envoyés pour participer
aux opérations de nettoyage après l'accident de
la centrale nucléaire de Tchernobyl, et que je devais moi-même
constituer une équipe de volontaires.
Le 2 octobre, Nikolaï Timofeïevitch Kapatsi, Vladimir
Kirillovitch Petrov, Nikolaï Timofeïevitch Tchoutchkalov,
Valeri Evguenievitch Kremeznoï et moi-même sommes arrivés
au camp de pionniers « Goloubye Ozera » (Lacs bleus),
où le service des ressources humaines de l'US-605 nous
a délivré des laissez-passer temporaires pour entrer
à Tchernobyl. Nous avons été hébergés
dans le camp voisin, « Solnetchny » (Ensoleillé).
Le lendemain, nous nous sommes présentés au service
de radioprotection de l'US-605, installé dans l'une des
écoles de Tchernobyl. Notre groupe a été
chargé de surveiller les opérations de nettoyage
dans le secteur 3. Nous travaillions aux côtés de
dosimétristes venus d'Arzamas.
Nos missions consistaient notamment à traiter les permis
de travail, à distribuer les dosimètres individuels,
à dispenser des briefings sur la radioprotection et à
tenir à jour les registres des niveaux d'exposition et
de la situation radiologique dans le secteur.
Sur le plan professionnel, je n'ai rien appris de particulièrement
nouveau au cours de cette mission de deux mois. À mon avis, la surveillance au sein de la zone
des 30 kilomètres était insuffisante pour garantir
une sécurité totale. Il arrivait que des camions
viennent de villages voisins de la Zone, chargent de la ferraille
et repartent comme si de rien n'était. J'ai aussi croisé
des imbéciles venus simplement pour contempler le réacteur,
ils ignoraient totalement qu'ils étaient exposés
à des niveaux de radiation dangereusement élevés
et incontrôlés. De manière générale,
il était difficile de surveiller l'ensemble du personnel
et des équipements aux abords de l'unité n°
4.
À partir de la seconde moitié du mois d'octobre,
les préparatifs pour la pose du toit du sarcophage ont
commencé. Il s'agissait d'une tâche extrêmement
dangereuse pour les dosimétristes. Par exemple, lors de
la pose de la poutre « Mammouth », une équipe
de dosimétristes a dû traverser toute la zone de
travail - située juste au-dessus du hall central de l'unité
4 - pour garantir la sécurité des monteurs. Ils
ont reçu des doses de rayonnement très élevées.
Le travail sur le toit était plus angoissant de jour. La
nuit, la zone était éclairée par un ballon
captif, ce qui rendait l'atmosphère un peu plus claire
et plus calme.
Je suis moi aussi monté sur le toit le 14 octobre. Les
instruments affichaient des valeurs hors limites. Pourtant, aucun
membre de mes équipes n'a reçu une dose supérieure
à 18 ou 20 roentgens. J'estime que nous avons accompli
notre mission. Cela dit,
cette intervention a indéniablement affecté notre
santé, Nikolaï Kapatsiy, Vladimir Petrov et Valery
Kremezny - des dosimétristes de notre groupe - ne sont
plus parmi nous.
Personnellement, je ne regrette pas d'avoir participé aux
opérations de nettoyage après la catastrophe de
Tchernobyl. J'avais le sentiment que ce que je faisais était
nécessaire. Je garde un souvenir empreint de gratitude
et de respect pour les personnes que j'ai rencontrées et
avec qui j'ai travaillé à la centrale nucléaire
de Tchernobyl.
Viktor
Stepanovitch Kolesnikov
Né en 1958 à Krasnoïarsk, Capitaine (réserve),
études supérieures.
Viktor Kolesnikov : « Tous les liquidateurs avaient besoin d'une réhabilitation psychologique »
Je suis biochimiste de formation, j'ai obtenu
mon diplôme à l'Institut pédagogique de Krasnoïarsk.
Ensuite, j'ai effectué mon service militaire dans les troupes
de missiles à Abakan et à Omsk, j'ai servi pendant
un an et demi dans un bataillon de défense chimique. Une
fois mon service terminé, j'ai travaillé au comité
municipal du Komsomol de Krasnoïarsk. C'est là que
j'ai été mobilisé pour la mission de Tchernobyl
en février 1987, j'ai reçu une convocation du bureau
de recrutement militaire.
Beaucoup de mes camarades avaient déjà été
envoyés à Tchernobyl et, bien sûr, je comprenais
que je pourrais l'être aussi, mais au fond de moi, j'espérais
être épargné. J'étais marié
à l'époque et mon enfant était déjà
né. J'étais dans un état proche du choc,
d'autant plus que l'on m'envoyait seul. On m'a donné de
l'argent pour un billet jusqu'à Kiev, de là, je
me suis rendu à Ivankiv, puis j'ai pris un bus jusqu'à
Tchernobyl. Le 29e régiment de protection chimique et radiologique
- au sein duquel j'ai pris le commandement du 3e peloton du 2e
bataillon - était stationné à Cheremoshna.
On m'a remis un uniforme et logé dans un baraquement préfabriqué
pour officiers.
Au début, je n'avais pas d'impression particulière,
si ce n'est un certain sentiment d'oppression face à la
discipline militaire stricte. Au début, on ne nous emmenait
pas à la centrale, nous faisions plutôt quelques
allers-retours à Tchernobyl pour décontaminer des
maisons en bois et nous avons été envoyés
pour déblayer la « Forêt rouge ». Plus
tard, les missions épuisantes à la centrale ont
commencé, nous décontaminions des locaux techniques
intérieurs, travaillions sur le toit du réacteur
et chargions des conteneurs de déchets radioactifs sur
le site devant le réacteur n° 4. Tout cela alors que
le sarcophage se dressait tout près. C'est à ce
moment-là que nous avons reçu des dosimètres
pour la première fois, et que nos doses de radiation ont
été surveillées en permanence. Une peur persistante
pour notre santé s'est installée. À ce stade,
les gros débris avaient déjà été
déblayés, il ne nous restait plus qu'à gérer
la poussière. Nos vêtements étaient rudimentaires
: vestes matelassées et pantalons en coton ouatiné
réglementaires. Nous
portions des tabliers de protection sur la poitrine et des masques
respiratoires pour nous protéger le visage. C'est tout.
Pourtant, les niveaux de radiation atteignaient parfois 600 à
700 roentgens. Chacun voulait accumuler sa dose rapidement pour
rentrer chez soi, personne ne refusait la tâche. Au total, j'ai effectué plus de 25 allers-retours
à la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Je me souviens de ma dernière
intervention sur le toit. Ce jour-là, nous travaillions
près de la cheminée de ventilation, la zone la plus
dangereuse, avec des niveaux avoisinant les 1 000 roentgens. Tout notre groupe s'abritait derrière un rebord,
ne s'élançant pour travailler que quelques secondes
à la fois. Notre commandant de bataillon - sans doute par
peur lui aussi - avait bu un verre avant sa vacation et a fini
par accomplir lui-même une grande partie du travail, nous
épargnant ainsi une exposition sévère aux
radiations. Les « liquidateurs » parlaient beaucoup
de la cheminée de ventilation du réacteur n°
4. La rumeur disait que l'un des hommes courageux ayant hissé
un drapeau rouge à son sommet était mort peu après
d'une cirrhose du foie, ayant reçu une dose mortelle de
radiations. Deux de ses camarades sont morts peu de temps après,
eux aussi. Cette dernière journée sur le toit de
la centrale de Tchernobyl reste le souvenir le plus pénible
de mon séjour là-bas.
Nous avions très peu de distractions. Nous avons fait une
expédition pour nous procurer de la vodka, et des films
étaient projetés au club, bien que je sois incapable
aujourd'hui de me rappeler exactement lesquels. Les adjudants
organisaient parfois des parties de pêche pour nous. Le
meilleur moment, c'était les bains. Nous y prenions des
bains de vapeur presque tous les jours, ou plutôt toutes
les nuits, après un dîner tardif. La nourriture était
excellente : savoureuse et consistante. Il y avait du lait concentré,
des bonbons et des biscuits en abondance. On trouvait aussi du
Pepsi-Cola gratuit à volonté.
Je suis parti début mai, je me trouvais à Kiev pour les fêtes. À mon retour à Krasnoïarsk, mon foie a immédiatement commencé à lâcher et on m'a diagnostiqué une hépatite. Puis les maux de tête sont apparus et j'ai commencé à faire des malaises. J'ai repris le travail au comité municipal du Parti, avant d'être transféré au département de l'Instruction publique en tant qu'inspecteur, plus tard, j'ai occupé pendant un certain temps le poste de directeur adjoint d'un complexe sportif. Finalement, j'ai été mis en congé pour invalidité. J'avais l'impression que les gens nous fuyaient - nous, les vétérans de Tchernobyl - par peur pour leur propre santé. Aujourd'hui, je réalise que ce dont les liquidateurs avaient le plus besoin à leur retour, c'était d'une réhabilitation psychologique et médicale.
Alexander
Sergueïevitch Sinenko
Né en 1946 à Krasnoïarsk, chauffeur.
Alexander Sinenko : « Impossible
de percevoir le danger, après tout, il n'a ni couleur ni
odeur. »
En 1986, je travaillais comme chauffeur pour le Train de construction
et de montage n° 276, basé rue Kalinine à Krasnoïarsk.
Je conduisais l'ingénieur en chef et le responsable du
parc de véhicules. Lorsque j'ai appris l'accident, l'idée
d'y être impliqué moi-même ne m'a même
pas effleuré l'esprit. Mais en janvier 1987, j'ai reçu
une convocation du bureau de recrutement militaire.
Je me suis présenté à l'heure dite, et voilà : on m'a seulement autorisé à ramener mon véhicule au garage. Là, on nous a conduits aux bains publics, puis nous avons passé une visite médicale, reçu des uniformes militaires, embarqué dans un avion et été envoyés à Boryspil. Ma femme a tout juste eu le temps de préparer quelques tourtes et d'acheter du kéfir pour le voyage. Je suis rentré chez moi pour le 9 mai.
Nous étions cantonnés dans un camp militaire à Cheremoshna, où stationnait le régiment sibérien. Ma spécialité militaire première était celle de dosimétriste, mais j'ai été mobilisé à Tchernobyl en tant que chauffeur, j'avais alors une grande expérience de la conduite. Au début, ils voulaient m'affecter à un camion-citerne, mais par la suite, j'ai été chargé de transporter le personnel vers les blocs réacteurs n° 3 et n° 4. C'est là qu'on déblayait les toits à l'époque. Je ne participais pas moi-même aux opérations de décontamination, ma mission consistait à transporter les travailleurs vers le site et à les en ramener selon les horaires prévus.
Nous circulions toujours en convois de 15 véhicules. Au retour, nous devions obligatoirement passer par le PUSO, la station de traitement sanitaire. On y prenait une douche, on enfilait des vêtements propres et on remettait les anciens pour qu'ils soient nettoyés. Le bus était systématiquement contrôlé : si le voyant d'un appareil ressemblant à une pompe à essence s'allumait et se mettait à biper, il fallait aller laver le véhicule, après avoir fait descendre tous les passagers au préalable. Après le premier lavage, on procédait à une nouvelle mesure. Si l'appareil continuait à biper, il fallait aller le laver à l'eau chaude et au détergent. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que la radioactivité soit éliminée. Et tout cela en plein hiver, par un froid glacial, les bougies se noyaient, et allez donc essayer de démarrer le moteur après ça.
On ne percevait pas vraiment le danger, après tout, elle n'a ni couleur ni odeur. Ce n'est qu'au troisième jour que j'ai commencé à tousser, et en arrivant au réfectoire, j'ai remarqué que tout le monde toussait aussi. La nourriture y était excellente : copieuse et savoureuse. Beurre, oeufs et viande étaient au menu tous les jours. On disait que la vodka éliminait la radioactivité, mais la loi sèche était en vigueur. D'ordinaire, nous achetions de l'alcool de contrebande dans les villages. Des artistes venaient donner des concerts Pougatcheva, Kobzon et des artistes locaux. Même si personne n'avait vraiment besoin de divertissement, nous étions épuisés en fin de journée, tout ce que nous voulions, c'était rejoindre nos couchettes.
Après Tchernobyl, j'ai repris mon travail de chauffeur. On m'a largement floué lors du calcul de mon salaire. Ils ont déduit tous les jours fériés et les week-ends, et n'ont pas appliqué le tarif triple exigé par la loi. Je ne connaissais pas mes droits à l'époque, alors je me suis retrouvé avec une misère. Plus tard, toutes mes dents sont tombées et j'ai commencé à souffrir de douleurs osseuses. J'ai pris ma retraite avec une pension d'invalidité.
Vladimir Tikhonovitch Yermoshkin
Né en 1954 à Minoussinsk, diplômé de
l'université.
Vladimir Yermoshkin : « Surveiller
les doses de rayonnement est devenu ma tâche quotidienne
»
Au moment de l'accident de Tchernobyl, je vivais en Ukraine, je
m'y étais retrouvé par hasard, envoyé sur
place dans le cadre d'une affectation professionnelle obligatoire
après avoir obtenu mon diplôme. Je travaillais dans
une usine de transformation du bois en tant que premier ingénieur
en chef adjoint. J'étais membre du Parti. Peu avant l'accident,
je m'étais reconverti en tant que mineur. Le salaire était
bon et j'avais besoin d'argent pour construire une maison. À
l'époque, les bureaux de recrutement militaire travaillaient
directement avec les responsables des ressources humaines des
entreprises, ils ne faisaient pas dans la dentelle : ils venaient
vous chercher directement sur votre lieu de travail. Ils s'adaptaient
à vos horaires, arrivaient, vous emmenaient, et c'était
parti « en chantant », comme le dit l'expression.
C'est ce qui m'est arrivé aussi : ils sont venus me chercher
directement à la mine. Certains
se cachaient, bien sûr, mais refuser d'y aller signifiait
s'exposer à une peine de prison.
Je suis arrivé à Tchernobyl le 24 novembre 1986.
J'avais été rappelé de la réserve
par le bureau régional de recrutement militaire et affecté
à l'unité militaire n° 73413 le 42e régiment
indépendant de défense civile (troupes chimiques).
J'y servais comme commandant de compagnie de reconnaissance. J'avais
suivi au préalable le programme de formation militaire
de l'Institut technologique de Sibérie.
Ils nous ont donc rassemblés, moi et d'autres personnes
venues de toute la région, nous ont conduits sur un aérodrome
militaire et nous ont embarqués dans un avion de transport
militaire. À notre arrivée, je ne réalisais
même pas où nous étions : des camions bâchés
se sont approchés, nous y avons pris place et nous nous
sommes dirigés directement vers la centrale. Nous avons
atteint le site au petit matin. Ma tâche quotidienne consistait
à surveiller les doses de rayonnement et à préparer
des cartes opérationnelles pour chaque réunion d'état-major.
C'était un travail éreintant.
Au cours de mon service, je me suis rendu à la centrale
à 180 reprises, dont 18 fois à l'intérieur
du sarcophage. Pour cette mission, nous avons reçu des
équipements de protection doublés de plomb ainsi
que des combinaisons ressemblant à celles des cosmonautes,
à la fois résistantes et confortables. En février
1987, nous avons été déployés pour
déblayer la « Forêt rouge ». Nous devions
travailler dans des conditions hivernales rudes : une neige nous
arrivant à la taille et un vent constant et glacial. Les
arbres abattus étaient empilés dans des tranchées
puis enfouis. Les excavatrices ne parvenaient pas à entamer
le sol gelé, nous avons donc dû creuser les tranchées
à la main. Tout ce travail pénible s'effectuait
dans un environnement fortement irradié.
À mon retour de mission, le 24 mai 1987, les ampoules de
sang sur mes mains n'étaient même pas encore cicatrisées.
En février 1999, je me suis rendu à Minoussinsk
pour rendre visite à mes parents, en juin de la même
année, j'ai enterré mon père et je suis resté
sur place auprès de ma mère. Je lui ai proposé
de venir avec moi en Ukraine - j'y possédais une maison,
après tout - mais elle a refusé, par ailleurs, les
médecins m'avaient conseillé de m'installer dans
une région au climat différent. Aujourd'hui, je souffre de leucémie et je suis
classé en situation d'invalidité de groupe I. J'ai
besoin de fonds pour une greffe de moelle osseuse.
Victor
Robertovitch Wink
Né en 1956, district d'Ienisseïsk. Initiateur de la
création et premier président de la section locale
de l'Union «
Tchernobyl ».
Viktor Vink : « Avant Tchernobyl, j'étais en excellente santé »
En 1985, je me suis installé dans le
kraï de Krasnoïarsk. Je cherchais un emploi qui incluait
un logement. Ma femme et moi avons galéré un bon
moment avant qu'on nous attribue enfin une petite caravane dans
une cité pour géophysiciens. Deux ans plus tard,
alors que ma femme - enceinte à l'époque - et moi
nous apprêtions à déménager à
Krasnoïarsk-26,
j'ai reçu une convocation du bureau de recrutement militaire
pour un camp d'entraînement, ma femme a fondu en larmes.
Je lui ai dit que je n'allais pas me cacher derrière ses
jupons et que, si l'on avait besoin de moi là-bas, j'irais.
J'avais servi dans les fusiliers-marins, nous y avions été
formés aux opérations en milieu fortement irradié
et sensibilisés à la question. Je m'étais
aussi documenté à ce sujet dans des livres. Le 9
juillet 1987, j'ai été affecté à une
unité de défense chimique au sein de l'unité
militaire n° 41173. Nous étions cantonnés non
loin de Tcheremochnia.
Au début, nous travaillions sur le toit du réacteur
n° 3. Il fallait monter à une échelle en bois,
traverser le toit du sarcophage et - dans le strict respect du
temps imparti - accomplir sa tâche sur le réacteur
n° 3. À cette époque, le régiment sibérien
passait un mois entier à y monter le coffrage du mur de
protection biologique. Je suis monté neuf fois sur le toit.
Plus tard, j'ai été convoqué au quartier
général du bataillon : l'officier chargé
des documents classifiés partait et il fallait le remplacer.
J'ai signé un accord de confidentialité et pris
ce nouveau poste. Je disposais d'une petite pièce avec
fenêtre au sein du service général du quartier
général. Mon travail consistait à tenir à
jour les registres des doses de radiation et à m'en servir
pour sélectionner le personnel destiné à
travailler à la centrale. Chaque jour, j'examinais les
dossiers d'environ cinq cents personnes. J'établissais
une liste distincte qui devait être signée par le
commandant du bataillon, l'officier du service spécial
et l'officier chargé de la radioprotection. La charge de
travail était énorme et je finissais bien après
minuit. Pourtant, le lendemain matin, il fallait se lever à
cinq heures. Je me suis porté volontaire à plusieurs
reprises pour travailler à la centrale nucléaire,
après tout, je voulais rentrer chez moi. Tout le personnel
était soumis à des contrôles.
Je me souviens que nous n'avions qu'un seul véhicule pour
nous rendre à la centrale - desservant à la fois
les zones « sales » et « propres » - et
nous devions donc le « décontaminer » deux
ou trois fois. Si nous ne parvenions pas à éliminer
la radioactivité, nous regagnions le camp en douce par
des chemins détournés, en évitant les postes
de contrôle radiologique.
Vers la fin de ma mission, j'ai pris la défense d'un groupe
de « liquidateurs » qui ne pouvaient pas rentrer chez
eux par avion depuis deux semaines, car le service financier n'avait
pas réussi à traiter le paiement de leur solde finale.
Résultat : j'ai moi-même été retenu
pendant quelques jours. Mon dossier militaire indique que je suis
parti le 2 septembre, mais en réalité, c'était
le 4. Officiellement, j'ai
reçu une dose de rayonnement de 9,95 roentgens.
De retour chez moi, j'ai vite réalisé que quelque
chose n'allait pas avec ma santé. J'étais un ancien
Marine - j'avais fait du parachutisme - et j'avais donc été
en excellente santé. Mais là, alors que j'étais
assis dans l'atelier, je travaillais à l'époque
dans l'atelier de cordonnerie d'un centre de services à
la population, le bruit et l'odeur de la colle me donnaient des
maux de tête épouvantables, ou bien je saignais soudainement
du nez. Des maux de tête constants et invalidants se sont
installés. J'ai dû quitter mon emploi.
J'ai commencé à me demander comment allaient les
autres « vétérans de Tchernobyl » de
Ienisseïsk. Il s'est avéré qu'ils souffraient
des mêmes maux. À l'hôpital, nos problèmes
de santé n'ont jamais été reliés à
notre séjour à la centrale nucléaire, après
tout, à Ienisseïsk, nous manquions des protocoles
et des équipements de diagnostic nécessaires. De
plus, il s'est avéré qu'une directive interdisait
aux médecins de diagnostiquer chez les « vétérans
de Tchernobyl » des affections liées à l'exposition
aux radiations, un fait rapporté à l'époque
par des journaux nationaux, comme la *Komsomolskaïa Pravda*.
En bref, notre santé se détériorait à
vue d'oeil, et pourtant, personne ne semblait s'en soucier. La seule exception était notre médecin
traitant, V. I. Oskin, qui se préoccupait sincèrement
de nous et essayait de nous aider par tous les moyens possibles.
À l'époque, nous ne bénéficiions d'aucun
avantage particulier et ne recevions que des soins médicaux
ordinaires. Nous avons compris que, sans nous unir, nous ne pourrions
pas nous en sortir seuls. Des familles volaient déjà
en éclats, incapables de supporter la pression, de nombreux
liquidateurs sombraient dans l'alcoolisme ou allaient jusqu'au
suicide.
Le 22 avril 1990 s'est tenue l'assemblée constitutive de
l'antenne de Ienisseïsk de l'Union « Tchernobyl ».
Deux liquidateurs venus de Touroukhansk se sont joints à
nous et, par la suite, nous avons aidé à créer
une antenne similaire dans la ville voisine de Lessossibirsk.
Notre priorité absolue
était le dépistage médical. Il nous fallait
une confirmation officielle établissant un lien entre nos
problèmes de santé et le travail effectué
à la centrale nucléaire de Tchernobyl, il nous fallait
aussi, bien entendu, obtenir l'accès à des soins
spécialisés. La plupart d'entre nous ont passé
des examens à Krasnoïarsk, mais certains s'opposaient
fermement à ce que nos maladies soient reliées à
Tchernobyl. Nous avons été contraints d'entamer
une grève de la faim. Finalement,
quarante lits ont été réservés aux
liquidateurs à l'hôpital d'urgence et la prise en
charge médicale a été systématisée.
Neuf personnes ont été examinées à
l'Institut de recherche en radiologie et roentgenologie de Moscou.
Aujourd'hui, l'une des organisations citoyennes les plus soudées
liées à Tchernobyl exerce ses activités dans
le district de Ienisseïsk.
Vitaly Viktorovich Gorelik
Né en 1949, diplômé de l'Institut de médecine
de Krasnoïarsk.
A exercé comme spécialiste en addictologie, a initié
la création d'unités de prévention des addictions
dans les établissements d'enseignement de la région.
Organisateur de l'association « Tchernobyl » de Krasnoïarsk.
Poète.
Vitaly Gorelik : « Je savais que
si nécessaire, j'irais sans hésiter à Tchernobyl
»
En avril 1986, j'ai entendu un reportage à la radio concernant
l'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl. La voix
calme du présentateur assurait aux auditeurs que rien de
grave ne s'était produit et que la situation était
prise en main. À cette époque, j'avais terminé
ma spécialisation médicale en radiologie et je savais
que, si le besoin s'en faisait sentir, j'irais certainement à
Tchernobyl.
Le 20 février 1987, je me suis présenté pour
un examen médical et j'ai consulté tous les spécialistes
en une seule journée. J'ignorais l'objet de cette convocation,
mais je soupçonnais qu'elle était liée à
Tchernobyl. Les médecins se contentaient de hausser les
épaules, affirmant que le bureau de recrutement militaire
menait simplement un exercice de mobilisation.
Notre médecin-chef s'est opposée à mon déploiement.
Elle a appelé le service régional de santé
ainsi que d'autres instances pour demander qu'on ne lui retire
pas un spécialiste dont elle avait besoin. Mais tous ses
efforts furent vains. Le commissaire militaire régional,
E. G. Fursa, a expliqué qu'une telle disposition était
impossible : on avait un besoin plus urgent de spécialistes
là-bas.
Le 24 février 1987, je me suis envolé pour Kiev
avec une équipe d'officiers de réserve venus de
Krasnoïarsk, Lessossibirsk, Ienisseïsk et du district
d'Iemelianovski. Nous avons voyagé sur un vol direct ordinaire.
À notre arrivée à l'aéroport de Boryspil,
nous avons été conduits en bus jusqu'à la
base de l'unité militaire, dans le village de Tcheremochnia.
La première chose que j'ai faite en posant le pied sur
le sol de Kiev a été de proposer aux officiers de
nous arrêter dans un café pour prendre un vrai repas.
Tout le monde avait de l'argent.
Nous sommes arrivés à destination au petit matin.
Sur place, on nous a demandé s'il y avait un radiologue
parmi nous, on en attendait un. S'en est suivie une réunion
avec le commandant du régiment et le radiologue sortant.
J'ai occupé le poste de radiologue pour l'unité
militaire 41173 du district militaire de Sibérie. Mes fonctions
m'amenaient à gérer des situations variées.
Parfois, des dalles radioactives étaient acheminées
vers la base, à d'autres moments, nous découvrions
des piles de bois émettant des niveaux de rayonnement atteignant
15 roentgens. Une fois, nous avons effectué des mesures
sur les portails d'entrée de la base, que des conscrits
manipulaient à longueur de journée, ces portails
étaient « chauds », c'est-à-dire qu'ils
émettaient des niveaux de radiation dangereusement élevés.
Mes questions ne recevaient
qu'une réponse laconique : tout était effectué
conformément aux ordres du commandement du district militaire
de Sibérie. La scierie était autorisée, et
les portails - provenant de la zone contaminée - étaient
également considérés comme conformes. Sur place, à côté des véhicules
de transport de troupes blindés, se trouvait une grue dont
la flèche émettait plus d'un roentgen de rayonnement.
À la centrale elle-même, j'ai remarqué que
les personnes travaillant sur les troisième et quatrième
tranches remettaient leurs vêtements civils après
leur service et se rendaient à la base militaire pour se
laver. Une question logique s'est alors posée : pourquoi
ne se lavaient-elles pas directement sur place, au bâtiment
administratif et social (ABK) ? Il s'est avéré que
les installations de décontamination n'avaient pas la capacité
de traiter un tel volume. J'ai déposé un rapport
officiel et la situation a été résolue. Durant
les deux premiers mois, je ne dormais que quatre heures par jour,
car le réveil sonnait à 6 heures du matin et, en
tant que radiologue, je devais - avant le petit-déjeuner
au réfectoire - effectuer des mesures, vérifier
l'état des aliments et signer un registre spécial
attestant de l'absence de radiation.
Dans un souci de radioprotection, je m'efforçais de signaler
toute infraction ou tout non-respect de la réglementation
dont j'étais témoin, qu'il s'agisse des douches
de décontamination du complexe administratif et social
ou de l'approvisionnement alimentaire.
La surveillance de l'approvisionnement alimentaire était
particulièrement cruciale au niveau de la centrale elle-même.
Je me souviens du réfectoire situé près de
la tranche n° 5 (inachevée), où les soldats
prenaient leurs repas. La nourriture était livrée
dans des conteneurs scellés, mais les locaux eux-mêmes
étaient fortement « sales » sur le plan radiologique.
Les interruptions d'approvisionnement en eau étaient fréquentes
et de nombreuses personnes venaient déjeuner en tenue «
sale ». En tant que médecin, j'ai commencé
à soumettre des rapports à mes supérieurs.
Au début, ils étaient indignés, mais par
la suite, ils m'ont écouté et soutenu.
Au total, je me suis rendu 29 fois à la centrale, principalement
en mars et en avril. J'ai visité presque tous les sites
où notre personnel était déployé,
à l'exception de la « Forêt rouge ».
Cette forêt était en train d'être abattue et
évacuée - probablement vers des sites d'enfouissement
- bien qu'il soit possible qu'une partie des matériaux
ait fini par arriver jusqu'à notre unité.
Durant ces 29 jours, j'arrivais à la centrale le matin
et je repartais le soir, comme j'étais le seul radiologue,
ma présence était requise aussi bien à la
centrale qu'à l'unité. Le soir, je devais être
présent aux douches de décontamination pour superviser
l'ensemble des opérations. Venaient ensuite l'inspection
des couvre-chefs et des vêtements d'extérieur. Mon assistant - un soldat du contingent
- et moi passions de tente en tente pour vérifier la présence
de radiations. Si nous en détections, nous secouions les
vêtements et en faisions tomber la poussière. C'était la même routine chaque jour.
Outre ces tâches quotidiennes, le chef d'état-major
m'avait ordonné d'épauler son adjoint pour vérifier
et surveiller les doses de radiation individuelles en les comparant
aux listes du personnel, ainsi que pour compiler des rapports
destinés à la hiérarchie. La vérification
de ces doses s'achevait rarement avant deux heures du matin. Ensuite,
l'adjoint du chef d'état-major obtenait la signature de
son supérieur et allait dormir - sans que personne ne le
dérange le lendemain - tandis que je me levais à
nouveau à 6 heures pour entamer une nouvelle journée
de travail.
Je me souviens d'un moment
précis. Le commandant Tsopa est venu me voir et m'a dit
: « Vous savez, j'ai un mal de crâne épouvantable,
pourquoi n'iriez-vous pas voir ce qui se passe dans notre caravane
? » J'ai pris le dosimètre et, à mesure que
nous nous approchions, l'aiguille a commencé à monter.
J'ai dit : « Regardez, le niveau de radiation atteint ici
deux roentgens. » Il s'est avéré que quelqu'un
avait traîné une caisse dans leur caravane - elle
s'y trouvait depuis trois jours déjà - et qu'elle
contenait des composants radioélectriques. Leur provenance
ou la raison pour laquelle ils avaient été apportés
là restait un mystère, ils n'avaient aucune valeur
réelle. J'ai ordonné qu'on les retire et qu'on les
enterre pour qu'ils ne restent pas dans l'enceinte de l'unité
militaire. Sinon, j'aurais dû dresser un procès-verbal
officiel pour infraction. Imaginez un peu : dormir deux jours
dans une pièce où le niveau de radiation atteignait
deux roentgens par heure... c'est difficile à concevoir.
De la poussière radioactive était
aussi fréquemment introduite à l'intérieur
par le biais des montres-bracelets personnelles. On pouvait changer
d'uniforme, mais la montre restait au poignet. J'ai donc émis
un ordre interdisant leur port. La radioactivité persistait
également sur les *valenki* (bottes en feutre), on ne les
changeait pas aussi souvent que le reste de la tenue.
Les deux premiers mois furent incroyablement pénibles pour
moi : un travail épuisant, éreintant. Les officiers
d'état-major, les spécialistes des transmissions,
le personnel médical et moi-même vivions tous dans
des roulottes. Elles étaient chauffées, certes,
mais l'hiver 1987 fut glacial. Mes
quintes de toux étaient si violentes que les médecins
ne supportaient pas de rester dans la même roulotte que
moi. C'était probablement dû à l'effet de
la poussière radioactive sur mes voies respiratoires. Tout
le monde souffrait de maux de tête et d'une toux incessante
et déchirante. Les médecins
finirent par quitter ma roulotte pour s'installer dans l'unité
médicale.
Je me suis rendu à Tchernobyl pour la dernière fois
le 20 mai afin de transmettre mes fonctions à mon successeur
: un radiologue originaire de Tomsk, le lieutenant Popov. Au total,
j'ai passé 84 jours à Tchernobyl, du 26 février
au 20 mai. Selon les relevés, la dose de radiation que
j'ai reçue s'élevait à environ 20 roentgens.
Tatyana
Anatolyevna Kireeva
Ville de Zelenogorsk, a participé aux opérations
de nettoyage après l'accident.
Tatiana Kireeva : « Il n'y avait
pas de peur, seulement une amertume constante et un immense chagrin
»
Jusqu'en 1987, je travaillais dans les bureaux de l'usine électrochimique
de Zelenogorsk. J'ai été affectée à
Tchernobyl pour y travailler par rotation, au sein du service
des ressources humaines de l'association de production «
Kombinat » (le Combinat), qui dépendait de l'Expédition
intégrée de l'Institut Kourtchatov de l'énergie
atomique. Par la suite, cette structure a été réorganisée
pour devenir l'entité « Abri » (Sarcophage).
À l'époque, je préparais des vacances dans
une station balnéaire de la mer Noire, j'avais rempli ma
valise de robes d'été et de chapeaux, une garde-robe
typique de vacances. Au lieu de cela, j'ai dû rendre mes
billets et partir pour Tchernobyl avec cette même valise.
Au lieu de la mer Noire, je
me suis retrouvée plongée dans une mer de documents
qu'il fallait classer. Il s'agissait aussi bien de dossiers datant
d'avant l'accident que d'une masse considérable de documents
provenant des organisations chargées des opérations
de décontamination et de nettoyage après la catastrophe.
Naturellement, nombre de ces documents étaient «
sales », c'est-à-dire qu'ils présentaient
un niveau de radioactivité ambiante élevé.
Une fois traités, ils étaient
acheminés vers un site de stockage près de Kiev.
Les documents présentant une valeur particulière
étaient envoyés pour stockage dans la région
de Moscou. Nous mesurions la radioactivité des documents
à l'aide de dosimètres, nous les cataloguions et
nous les classions. Ce travail s'est poursuivi jusqu'en 1992.
Au début, nous logions dans la cité pour travailleurs
en rotation d'Ivankovo, puis à Zeleny Mys, plus tard, ils
ont décontaminé un bâtiment à Tchernobyl
même. Nous y sommes entrés et avons été
profondément bouleversés. Nous devions être
logés dans une ancienne maternelle. Un véritable
cauchemar nous a submergés. Une maternelle morte, un espace
mort. On le comprend intellectuellement, et pourtant, sous nos
yeux, se trouvaient de petits lits faits, avec des jouets éparpillés
çà et là. On aurait dit que les enfants étaient
sortis faire une promenade et allaient bientôt revenir.
C'était une atmosphère étrange et angoissante.
Nous ne pouvions pas rester longtemps dans l'ancien dortoir. Nous
sanglotions.
Au début, nous travaillions par rotations de quinze jours,
mais les longs trajets entre les périodes de service étaient
éreintants, on a donc regroupé les rotations pour
permettre de cumuler du temps de repos. Un million de personnes,
peut-être, sont passées entre nos mains. Chacun avait
besoin de certificats, de documents et autres papiers à
faire traiter.
Je me suis rendu à Pripyat à plusieurs reprises
pour des raisons professionnelles. C'était une sensation
étrange. Pour moi, Pripyat semblait être une ville
très familière. Une grande partie de la ville ressemblait
à Zelenogorsk. Ce n'est pas étonnant : en Union
soviétique, les villes
fermées étaient construites selon des plans
architecturaux similaires. Je « reconnaissais » vraiment
les bâtiments. Par exemple, j'ai immédiatement identifié
la Maison des services. Là encore, les impressions étaient
glaçantes. Des poussettes se trouvaient dans les rues.
Des poussettes vides. Des tables de café dressées,
prêtes pour le service. Le silence. Même les oiseaux
ne chantaient pas. Je me souviens être resté debout
dans la rue, accablé par l'atmosphère. Et puis,
quelque chose de vraiment étrange : de la musique a retenti
dans cette ville morte et silencieuse. Un frisson m'a parcouru
de part en part. Il s'est avéré que la musique provenait
des fenêtres de l'un des appartements. Apparemment, d'anciens
résidents y étaient retournés brièvement.
En général, je
croisais assez souvent des « auto-réinstallés
» - c'est ainsi qu'on appelait les gens qui revenaient dans
leur région d'origine, dans leurs propres maisons et appartements. Je me souviens avoir vu une femme assise sur un banc
près de la gare routière. Je l'ai aperçue
par la fenêtre et je suis sorti. « De quoi avez-vous
besoin ? » ai-je demandé. Elle pleurait. Il s'est
avéré qu'elle faisait partie des personnes évacuées,
Elle et son mari avaient été envoyés à
Bila Tserkva, semble-t-il, mais la vie là-bas n'avait pas
fonctionné. Après avoir enterré son mari,
elle avait décidé de revenir ici. Nous avons rassemblé
quelques « partisans » et nous sommes rendus chez
elle. C'était un spectacle de désolation : tout
avait été pillé. Il n'y avait même
pas de bois de chauffage. Nous avons remis les lieux en état.
Je l'ai embauchée comme femme de ménage dans mon
service. Elle s'appelait Varvara Alekseevna et m'appelait «
ma chère fille ».
Il y a eu un autre cas. Nous passions en voiture devant un village
et avons aperçu un mince filet de fumée s'élevant
de la cheminée d'une maison : quelqu'un faisait chauffer
le poêle. Nous sommes entrés et avons trouvé
une femme qui vivait là. « Je veux mourir ici, au
bord de la Pripyat », a-t-elle dit. Nous l'avons prise sous
notre aile, elle aussi. Nous lui apportions des provisions chaque
semaine et avons réparé sa clôture, cela offrait
au moins une certaine protection. des sangliers qui s'étaient
multipliés dans les forêts environnantes. Ils lui
ont trouvé un chat et un chien.
Lorsque j'ai quitté Tchernobyl en 1992, il y avait déjà de nombreux "samosely" [habitants revenus illégalement sur les lieux]. J'ai eu de
la chance : je travaillais avec une équipe formidable !
Des gens instruits et intelligents ! Nous vivions comme une grande
famille. Nous passions des examens médicaux tous les six
mois. La nourriture était excellente. On y avait toujours
un appétit féroce, en permanence. Les portions étaient
énormes. Il y avait souvent du caviar sur la table. Une
alimentation riche en vitamines. De temps en temps, on organisait
des journées consacrées aux cuisines nationales.
Nous ne buvions que de l'eau minérale, je me souviens des
caisses qui s'empilaient sans cesse dans les couloirs, jusqu'au
plafond. Nous préparions même le thé avec
de l'eau minérale *Obolonskaya*. Nous allions parfois au
cinéma, même si nous avions surtout envie de dormir,
le travail nous épuisait.
En 1987, les poiriers étaient
si chargés de fruits qu'on ne voyait même plus les
feuilles. Nous en avons cueilli une bassine entière, les
avons lavées et mangées. Le lendemain, il ne restait
plus une seule poire sur les arbres, tout avait été
ramassé et consommé. Les
champignons étaient énormes. Parfois, nous allions
à la pêche, mais nous ne mangions pas nos prises
: nous rejetions les poissons à l'eau.
Je me souviens d'un incident. Des documents, des bonbons et du
savon commençaient à disparaître. Nous nous
sommes longtemps demandé qui en était responsable.
Un jour, je suis arrivée tôt au bureau et j'ai vu
un rat énorme, qui mesurait probablement un demi-mètre
de long. Même les hommes hésitaient à entrer
dans la pièce. Ils lui lançaient leurs bottes, ils
portaient des chaussures spéciales à semelles épaisses.
C'était en 1990. Les rats y étaient incroyablement
audacieux et intelligents, ils avaient même appris à
ouvrir le réfrigérateur. Des hurlements terrifiants
résonnaient souvent dans les rues : c'étaient les
chiens sauvages. On procédait à leur capture. Chez
moi, j'avais une chatte nommée Anfiska, une fois, nous
avons compté dix-sept couleurs différentes dans
son pelage. Au travail, nous avions Muska et Vaska.
Avec le temps, la perception du danger s'est complètement
émoussée. Au début, tout le monde travaillait
avec un masque. Plus tard, nous avons cessé d'en porter.
Pendant une année entière, ma famille a ignoré
que je me trouvais à Tchernobyl. Ils croyaient que je participais
à la construction de Slavoutitch.
Je prenais soin de confier mes lettres aux pilotes d'hélicoptère,
ils postaient les enveloppes depuis Slavoutitch, ce qui leur permettait
de porter le cachet de la poste locale.
On nous a distribué des uniformes militaires,
y compris des bottes à talons. Nous étions des femmes,
après tout, alors nous essayions d'apporter une touche
d'élégance à notre tenue. Si l'on recevait
une *afganka*, l'uniforme réglementaire, nous y épinglions
un ruban ou un nud, ou nous portions une coiffe plus soignée.
Il n'y avait pas de peur là-bas, seulement une amertume
et un chagrin constants. Durant ma mission à Tchernobyl,
j'ai reçu une dose de radiations de 29,6 roentgens.
Avec l'effondrement de l'Union soviétique, l'Expédition
Kourtchatov a été restructurée pour devenir
le Centre scientifique et technique « Abri » (Shelter)
et a été placée sous juridiction ukrainienne.
Je me suis installée en Khakassie, où j'ai travaillé
dans les douanes pendant encore dix ans. À quarante-cinq ans, j'ai pris ma retraite pour
invalidité et suis retournée dans ma ville natale.
Alexandra Stepanovna Zotina
Née en 1950, Divnogorsk.
Alexandra Zotina : « Je ne garde
le souvenir que d'une fatigue inhumaine »
À notre arrivée à Tchernobyl, les opérations
de nettoyage consécutives à l'accident battaient
leur plein. L'une de mes premières impressions concernait
la rivière Pripyat. Comparée à notre puissant
Ienisseï, elle paraissait étroite, agitée,
trouble et peu engageante. Quant aux berges, elles étaient
recouvertes de bâches en plastique.
La désolation de la ville de Tchernobyl était frappante. Fenêtres sombres, linge étendu aux fils, jouets d'enfants éparpillés dans les cours. Les seules créatures vivantes étaient des chats et des chiens. Mais on nous avait prévenus d'emblée : il ne fallait même pas songer à les prendre. Nous avons été affectés à la cantine de l'ancienne école secondaire n° 1. On nous a immédiatement remis des dosimètres individuels dont l'écran d'affichage avait été recouvert de peinture. On nous a aussi avertis : quiconque tenterait de gratter la peinture pour vérifier la mesure serait sanctionné. Nous n'avons donc jamais connu le niveau de radiation auquel nous avions été exposés. Mon séjour à Tchernobyl s'est déroulé comme dans un rêve. Je ne garde le souvenir que d'une fatigue inhumaine. Les problèmes de santé sont apparus un an après mon retour. Pourtant, sur place, il était difficile de croire que l'on puisse réellement tomber malade à cause de cela.
Evgeniya Nikolaevna Pereverzeva
Originaire de Krasnoïarsk, diplômée de la faculté
de philologie de l'Institut pédagogique d'État de
Krasnoïarsk. Elle a travaillé comme assistante du
chef de la direction régionale de Krasnoïarsk du ministère
de l'Énergie de l'URSS.
Evgeniya Pereverzeva : « Mobiliser
les gens par l'exemple n'était pas si difficile. »
Le 6 juillet 1986, notre service a reçu un télégramme
officiel. Il nous informait qu'il fallait envoyer 48 cuisiniers
et employés de cuisine pour aider à gérer
les conséquences de l'accident de Tchernobyl. Il n'était
d'ailleurs pas nécessaire de posséder des qualifications
particulières. Il fallait simplement des femmes volontaires.
Je travaillais au service d'approvisionnement du personnel du
ministère de l'Énergie à Krasnoïarsk,
l'ensemble de notre équipe intervenait auprès des
centrales hydroélectriques de Krasnoïarsk, de Saïano-Chouchenskaïa
et de Nazarovskaïa. Nous devions nous déplacer pour
des réunions. Nous nous sommes partagé la responsabilité
du recrutement du groupe : Lyubov Semenovna Filippova, chargée
du personnel, et moi-même. Elle a réuni 18 personnes
issues de la centrale hydroélectrique de Krasnoïarsk,
et j'en ai rassemblé 30 provenant d'autres entreprises.
Cette liste comprenait trois membres de l'administration, dont
moi.
Mobiliser les gens par l'exemple n'était pas très
difficile. Nous organisions des réunions pour expliquer
que le pays tout entier venait en aide aux victimes de Tchernobyl
et que nous ne pouvions pas rester à l'écart. À
l'époque, cette approche fonctionnait. Mon groupe de 30
personnes a bénéficié d'une cérémonie
de départ à Krasnoïarsk avant de s'envoler
pour Kiev, d'où nous avons pris un bateau vers les sites
de Tchernobyl. Ces lieux étaient d'une beauté saisissante.
Une verdure estivale luxuriante, une eau cristalline. On aurait
dit que rien de terrible ne pouvait arriver.
Tchernobyl nous a accueillis avec des jardins en friche. Je suis
née en Asie centrale, les arbres fruitiers ne m'étaient
pas inconnus, mais les abricotiers de Tchernobyl étaient
stupéfiants. Il y en avait tellement qu'ils jonchaient
les trottoirs. Les gens marchaient dessus. Il y avait des incendies
tout autour. [...] des fleurs fanées, des fenêtres
de maisons restées ouvertes, des vêtements de bébé
étendus pour sécher, des herbes hautes comme un
homme.
Des poules étonnamment dociles étaient prêtes
à s'approcher de vous et à picorer le grain directement
dans votre main. Fait intéressant, ces poules ont survécu
et se sont adaptées au nouvel environnement plus vite que
quiconque. Des chats en piteux état rôdaient dans
les parages, mais les chiens et les cochons avaient été
abattus avant notre arrivée. La chaleur était intense.
À cette époque, j'avais 41 ans et mes enfants commençaient
déjà à grandir. Mais le groupe comptait de
nombreuses jeunes filles de 19 ou 20 ans. Quatre d'entre elles
furent emmenées travailler dès le lendemain, elles
partirent préparer les repas des chauffeurs au camp de
Jeunes Pionniers « Skazka ».
Nous n'étions plus que 26. Le noyau du groupe était
constitué de jeunes femmes de la centrale hydroélectrique
de Saïano-Chouchenskaïa, des personnes travailleuses,
portées sur la musique et l'art. Je n'avais aucune qualification
professionnelle en cuisine, je suis donc devenue aide-cuisinière
: je lavais, nettoyais et allais chercher les provisions. Nous
étions logées dans le gymnase d'une ancienne école
professionnelle de Tchernobyl. Deux cents lits de camp y avaient
été installés. Nous vivions toutes ensemble,
les ouvriers chargés de la décontamination et nous.
Ils mangeaient également à notre cantine, que nous
gérions entièrement.
À cette époque, des gens de tous horizons arrivaient
pour les opérations de décontamination. Nous avions
dressé deux tables séparées pour les personnalités,
mais nous leur servions le menu ordinaire. Et ce menu était
excellent. L'alimentation comprenait des jus de fruits et du caviar.
Aucune d'entre nous ne faisait de distinction de grade ou de fonction.
J'étais simplement plus âgée et je veillais
sur les plus jeunes. Une immense responsabilité pesait
sur mes épaules à l'égard de ces gens. Notre
journée de travail commençait à quatre heures
du matin, à sept heures, nous devions avoir nourri le premier
groupe de liquidateurs. Le service du soir s'achevait à
23 heures, et nous passions le reste de la nuit à nettoyer,
récurer et subir les inspections des autorités sanitaires.
Le contrôle de la sécurité alimentaire était
constant, des échantillons étaient prélevés
en permanence.
Ce rythme nous épuisait jusqu'à l'évanouissement.
La chaleur était
également exténuante. Nous n'avions pas le droit
d'ouvrir les fenêtres, l'air étouffant rendait la
situation absolument infernale. Jusqu'à mille personnes
prenaient leurs repas dans notre cantine. Dans de telles conditions,
les mesures de sécurité étaient tout simplement
oubliées. Après tout, il était impossible
de porter un masque alors qu'il y avait déjà à
peine de quoi respirer. Par ailleurs, nous
avons reçu des vêtements propres durant les cinq
premiers jours, mais ensuite, nous avons dû les laver nous-mêmes
avec de l'eau apportée de l'extérieur, car nous
n'avions plus de rechange. Un jour, je suis allée voir
nos collègues de Divnogorsk - elles travaillaient dans
une autre cantine - et j'ai demandé : « C'est quoi,
ce petit objet noir que vous avez là ? » Il s'est avéré qu'il
s'agissait de dosimètres, des modèles à accumulation.
Nous n'en avions jamais vu auparavant. Je n'en ai entendu parler
que le sixième jour et j'ai réussi à m'en
procurer pour mon équipe. Il s'y
passait toutes sortes de choses. Les filles étaient jeunes, et les militaires
tournaient autour d'elles. Un jeune homme a offert trois roses
à sa bien-aimée. Elle a admiré le bouquet
pendant quelques jours, mais plus tard, on l'a contrôlé
avec un dosimètre. Il s'est avéré que l'une
des fleurs était contaminée par des radiations.
C'est ainsi qu'une chose belle a causé du tort.
Un incident similaire s'était produit avant l'arrivée
de notre équipe. Deux filles du groupe ukrainien avaient
été conduites dans un centre pour grands brûlés.
Elles étaient allées dans un petit bois avec des
jeunes hommes et s'étaient allongées dans l'herbe.
Mais l'herbe était contaminée par des radiations.
Mon groupe comptait aussi deux jeunes femmes espiègles
venues de Saïanogorsk, qui aimaient attirer l'attention des
hommes. Un soir, j'ai dû passer beaucoup de temps à
les chercher. J'ai parcouru toutes les pièces et, dans
l'une d'elles, j'ai mis le pied dans un bac où les ouvriers
nettoyaient les radiations de leurs chaussures. J'ai voulu me
laver immédiatement, mais il n'y avait pas d'eau propre.
Il est difficile de mettre des mots sur ce que j'ai ressenti.
Cette expérience m'a marquée pour le restant de
mes jours.
Notre mission a duré dix jours, mais nous sommes toutes
rentrées chez nous épuisées. Il est difficile de dire quelle dose
réelle de radiations nous avons reçue.
Mais avant de partir - tout comme à notre arrivée
- nous avons donné nous-mêmes un concert pour les
liquidateurs.
Les filles de Saïanogorsk en étaient les solistes.
Ces dix jours à Tchernobyl ont scindé ma vie en
un « avant » et un « après ». J'y
ai fait diverses rencontres et en ai gardé des souvenirs
variés. Un homme - un habitant de Tchernobyl - a effectué
trois rotations consécutives dans la zone « sale
». Il savait qu'il était condamné, mais on
avait promis un appartement à Kiev à sa famille
en échange. Le chef de famille a donc pris ce risque en
toute connaissance de cause. Il y avait aussi ces quatre jeunes
femmes envoyées au camp « Skazka » dès
leur arrivée, elles ont fait le chemin du retour avec nous.
Elles racontaient avec enthousiasme à quel point leurs
conditions de travail et de vie avaient été plus
faciles et plus agréables durant ces dix jours.
Elles disaient : « Evgenia Nikolaevna, nous étions
si bien là-bas : nous ne nourrissions que 60 à 80
personnes, entourées par la nature, les champignons et
les baies. » Les chauffeurs leur apportaient sans cesse
des « douceurs ». Elles se croyaient en sécurité,
persuadées que les baies cueillies par les chauffeurs pour
ces charmantes jeunes femmes provenaient d'au-delà de cette
fatidique limite des 30 kilomètres. Ce n'est que plus tard
que nous avons appris que la situation n'était pas si sûre
non plus au-delà de cette ligne fatidique.
Deux de ces jeunes femmes ont fini par être admises à
l'Institut de radiologie de Kiev. J'ignore tout de leur sort ultérieur.
Nous sommes rentrés
chez nous la voix enrouée pour avoir respiré des
poussières radioactives. Entre 1996 et 2006, j'ai subi
cinq interventions chirurgicales. L'une pouvait être qualifiée
de « courante » ou banale, tandis que les quatre autres
étaient directement liées aux conséquences
de l'accident.
Je ne suis jamais retournée dans cette région. J'ai
bien envisagé d'y retourner à l'approche du 25e
anniversaire - pour me recueillir, pour voir - mais cela ne s'est
jamais concrétisé. Là-bas, nous ne nous sommes
pas ménagés, car on nous disait : « Il faut
le faire. »
Lioubov Filippovna Semenova
Née en 1948 à Divnogorsk, elle a travaillé
comme adjointe au chef du service d'approvisionnement des travailleurs
(ORS), chargée des questions de personnel.
Lioubov Semenova : « Notre travail
était strictement contrôlé par les autorités
sanitaires »
Nous sommes arrivées à Tchernobyl et avons pris
notre service. C'est alors qu'a commencé ce travail exténuant.
Nous nous levions vers quatre heures du matin et nous nous couchions
vers deux heures du matin. Nous devions nourrir un nombre considérable
de personnes. Notre travail était strictement contrôlé
par les autorités sanitaires. Tous les produits alimentaires
devaient être frais. Une fois, un four électrique
est tombé en panne - il était vieux et n'a pas supporté
la tension - et les agents du KGB nous ont obligées à
rédiger des rapports explicatifs. De nombreuses années
ont passé depuis notre retour de mission à Tchernobyl,
mais nous restons soudées et continuons à nous soutenir
mutuellement. Nous avons mené seize procédures judiciaires
pour faire valoir nos droits. Nous nous rendons également
dans des centres de soins et de repos par deux au minimum, c'est
plus agréable de se rétablir ainsi.
Lioudmila Guennadievna Starchinova
Née en 1953 à Minoussinsk, diplômée
de l'Institut du commerce soviétique.
Lioudmila Starchinova : « Tchernobyl
a irradié non seulement nos coeurs, mais aussi nos esprits
»
Je me suis rendue à Tchernobyl pour la première
fois en 1986, j'y avais été envoyée en mission
par l'antenne d'Abakan de l'entreprise Krasnoïarskenergopromstroï.
Le ministère de l'Énergie constituait une équipe
régionale de personnel de restauration, et j'ai été
intégrée au groupe. J'y suis allée volontairement,
en tant que membre du Parti communiste. Nous travaillions dans
la cantine d'un camp de pionniers, pour nourrir les travailleurs
qui se succédaient par roulement. La journée commençait
à quatre heures du matin et s'achevait tard dans la nuit.
Chacun de nous portait sur la poitrine un badge-dosimètre numéroté, que nous devions rendre à la fin de notre mission. Comme le personnel médical, nous portions des tenues blanches. Au total, il y avait quatre groupes identifiés par des couleurs : kaki pour les militaires, noir et jaune pour les pompiers, gris pour ceux qui travaillaient directement à la centrale, et puis nous.
Nous devions travailler dans des conditions
extrêmement difficiles. Il faisait chaud, une chaleur encore
accentuée par celle qui émanait des fours brûlants.
Il était interdit d'allumer la ventilation pour éviter
de propager les poussières radioactives. Et pourtant, nous
vivions, nous riions, et nous organisions même de petites
fêtes. Je n'oublierai jamais la fois où j'ai dû
préparer un gâteau pour un jeune serveur. Je m'étais
portée volontaire pour cette tâche, je voulais qu'il
se souvienne de son anniversaire à Tchernobyl. Le beurre
fondait sous l'effet de la chaleur. J'ai confectionné une
poche à douille avec du papier sulfurisé et j'ai
commencé à façonner des roses. Toutes les
personnes présentes se sont rassemblées autour de
moi et soufflaient sur le beurre pour l'empêcher de fondre
pendant que j'assemblais cette merveille de pâtisserie.
Beaucoup avaient les larmes aux yeux. Aujourd'hui encore, je ne
peux y repenser sans émotion.
Cet épisode du gâteau a joué un autre rôle
important dans ma vie. Le responsable de la production m'avait
confié la clé du garde-manger pour que je puisse
récupérer les ingrédients nécessaires.
En entrant dans l'arrière-boutique, je suis restée
sans voix : il y avait des cartons de beurre, de lait concentré,
de chocolat. Pourtant, les liquidateurs n'avaient jamais vu la
moindre trace de ces produits. J'ai commencé à poser
des questions : que se passait-il ? Il s'est avéré
que ces produits étaient vendus contre de l'argent liquide
à des unités militaires voisines. En un mot : ils
étaient volés.
J'étais absolument indignée. Je ne pouvais plus
travailler avec une telle personne, j'ai donc demandé ma
mutation en ville. J'ai travaillé à la décontamination,
c'est-à-dire au nettoyage des traces de radioactivité
sur les lieux. Je me souviens que tout Tchernobyl était
recouvert de sable. Du linge fraîchement lavé pendait
aux balcons. Des fleurs séchées reposaient sur les
rebords de fenêtres. Les maisons abandonnées semblaient
pleurer leurs propriétaires. Un an plus tard, à
l'été 1987, j'ai de nouveau participé à
la décontamination de maisons à Tchernobyl.
Après avoir effectué
deux périodes de travail de nettoyage sur le site de la
catastrophe, je suis rentrée chez moi avec une dose de
radiations accumulée de 20 roentgens. Tchernobyl avait
irradié non seulement nos coeurs, mais aussi nos esprits.
Dès lors, ma vie s'est trouvée divisée en
un « avant » et un « après » Tchernobyl.
À quarante-deux ans, je suis devenue invalide. Les médecins
ont évalué la perte de ma capacité physique
à 80 %. J'ai frôlé la mort à trois
reprises. Une fois, cela s'est produit dans un train, mon fils
a dû me porter dans ses bras pour me faire sortir. J'ai
ensuite passé un mois dans le coma, sans qu'aucun diagnostic
ne soit jamais posé. Personne ne voulait établir
de lien entre mon état de santé et mon séjour
à Tchernobyl.
Peu après, j'ai dû déménager, je m'étais
séparée de mon mari et j'élevais désormais
seule mes trois enfants. Durant cette même période,
j'ai obtenu mon diplôme par correspondance, assurant ainsi
ma propre formation supérieure tout en veillant à
ce que mes enfants reçoivent la leur. Aujourd'hui, mes
deux fils adultes sont pour moi comme des ailes solides et fiables,
ils ne viennent jamais me voir sans m'apporter un bouquet de fleurs.
Je m'entretiens chaque jour par téléphone avec ma
fille, qui vit à Bratsk. Mes merveilleux enfants m'ont
donné cinq petits-enfants tout aussi merveilleux.
Nikolaï Antonovitch Ladokhin
Né en 1957, Jeleznogorsk.
Nikolai Ladokhin : « Nous travaillions selon des règles
de temps de guerre »
En 1986, je travaillais comme chef de chantier
sur des projets pour le Combinat minier et chimique (GKhK).
Le 7 juin, j'ai été convoqué au service des
ressources humaines et, dès le lendemain matin, je me suis
envolé pour Kiev au sein d'une équipe de six personnes.
Nous étions tous des ouvriers du bâtiment. Personne
ne nous a vraiment donné d'explications, nous avons donc
fait du stop et sommes arrivés directement devant le réacteur
n° 4 avec nos valises. Nous déambulions tranquillement,
observant les camions de pompiers abandonnés. Nous avons
rapidement été rassemblés, on ne nous a pas
réprimandés, mais on nous a expliqué calmement
que la zone était dangereuse. On nous a immédiatement
fourni des vêtements de protection spéciaux, fait
monter dans un camion de passage et envoyés à Teterev.
Nous n'avons jamais su exactement à quel niveau de radiation
nous avions été exposés.
Au sein de l'unité US-605, j'ai été nommé
chef de chantier principal et affecté au deuxième
secteur. Nous travaillions selon des règles de temps de
guerre : la parole du supérieur faisait loi pour le subordonné.
Durant les dix premiers jours, je me suis occupé de l'approvisionnement.
Pendant cette période, je transportais de tout, des trombones
aux bottes et aux serviettes. Je récupérais les
marchandises à l'entrepôt de Teterev pour les livrer
à la gare routière de Tchernobyl. J'effectuais deux
allers-retours par jour entre Tchernobyl et Teterev. Je rentrais
au camp vers 23 heures et reprenais le travail à 6 heures
du matin. Nous logions dans un ancien camp de Jeunes Pionniers.
Début juin, l'« entrepôt » de Teterev
n'en portait que le nom. Il n'y avait pas de clôture. Les
marchandises arrivaient par wagon et étaient déchargées,
mais personne ne tenait d'inventaire. J'arrivais, je vérifiais
le contenu des caisses et je signais la réception du matériel
: dosimètres, jumelles, appareils photo. Il s'est avéré
que nous n'avions pas besoin de jumelles.
Le personnel administratif - y compris les ingénieurs d'études
- était basé à la gare routière. Notre
base, en revanche, se trouvait juste à côté
du complexe administratif et de formation de la centrale de Tchernobyl.
Il y avait là un centre de formation inachevé, qui
n'était en fait qu'une ossature. Nous avons construit le
rez-de-chaussée en briques et y avons installé des
baraquements mobiles. La centrale de Tchernobyl se trouvait à
deux pas. Des travaux étaient en cours sur le réacteur
n° 4, alors que nous nous trouvions au niveau du n° 3
- littéralement juste de l'autre côté du mur.
Et ce mur... eh bien, les réacteurs étaient interconnectés.
J'y ai travaillé pendant deux mois, moins trois jours.
Ils ont décelé une anomalie dans mes analyses de
sang et m'ont renvoyé plus tôt que prévu.
Ce qui me reste surtout de Tchernobyl, c'est une impression d'intemporalité.
Tout se confondait, je ne retiens que les mois qui défilaient.
On montait dans le bus en ville et on filait s'installer au fond
pour dormir. Une habitude de dormir. Un réflexe. Je ressentais
une fatigue constante, qui m'envahissait tout entier.
Alexeï
Pavlovitch Vinnikov
Né en 1933 à Minoussinsk, enseignement supérieur.
Alexeï Vinnikov : « La première chose à faire était d'ajuster le système de rémunération sur place »
Je suis devenu employé du « Sredmash
» par hasard. En 1956, je me suis inscrit à l'Institut
polytechnique de Tomsk, au sein de la faculté d'ingénierie
hydraulique. Quatre ans plus tard, les meilleurs étudiants
d'entre nous ont été convoqués par le service
de sécurité spécial et ont eu la possibilité
de suivre une formation complémentaire à la faculté
de physique et de technologie. Nous savions que l'on y formait
des spécialistes du nucléaire, malgré le
secret entourant ce domaine. Nous avons bénéficié
d'un semestre d'études supplémentaire et suivi un
cours sur la construction d'installations nucléaires. Nous
y avons soutenu nos mémoires et obtenu le titre d'ingénieurs
spécialisés dans la construction d'ouvrages hydrauliques
fluviaux - avec la mention entre parenthèses « travaux
de construction générale ». Par la suite,
nous avons signé des accords de confidentialité
concernant les secrets d'État et avons été
affectés à des entreprises relevant du ministère
de la Construction de machines moyennes (Sredmash).
En avril 1986, j'occupais le poste de chef du service du travail
et des salaires dans une installation du Sredmash au Kazakhstan.
Début juin, mon supérieur au ministère, à
Moscou, m'a appelé pour me proposer de prendre la direction
du service du travail et des salaires à la centrale nucléaire
de Tchernobyl. Naturellement, je n'ai pas refusé. J'ai
passé quatre jours à Moscou à attendre l'arrêté
ministériel sur la rémunération à
la centrale, puis, dans la nuit du 5 juin, je me suis envolé
pour Tchernobyl et j'ai pris mes fonctions à l'US-605.
La première tâche consistait à ajuster le
système de rémunération sur place. Les salaires
du mois de mai n'avaient pas encore été versés
et personne ne savait comment les calculer alors qu'il fallait
déjà déterminer les chiffres pour le mois
de juin.
Il était essentiel de définir au plus vite la durée
de la journée de travail et le coefficient salarial. Pour
ce faire, nous avons dû procéder à une évaluation
des postes de travail. Dans ces conditions, il était impossible
de prendre en compte tous les paramètres nécessaires.
Nous nous sommes principalement basés sur les niveaux de
radiation. L'ensemble du territoire de l'US-605 était divisé
en secteurs - treize au total. Un coefficient régional
avait été établi en fonction de la proximité
avec la centrale. Certes, certains liquidateurs ont fini par percevoir
des salaires très élevés, mais ne croyez
pas ceux qui prétendent que les gens s'y rendaient uniquement
pour l'argent. Après tout, c'est moi qui ai apporté
le décret du ministère de la Construction mécanique
moyenne concernant les salaires à la centrale de Tchernobyl,
le 5 juin 1986. Pourtant, à ce stade, des milliers de personnes
y travaillaient déjà sans savoir combien elles seraient
payées. Elles y allaient quand même. Le système
de rémunération n'en était qu'à ses
balbutiements, personne n'avait d'expérience préalable
en la matière. Comme l'a écrit le poète :
« Il fut le premier à saluer. Ce n'est pas un héros.
C'est simplement ainsi qu'il a été élevé.
» C'est ainsi que *nous* avons été élevés.
Je me souviens avoir élaboré le planning des effectifs
pour l'US-605. Le ministère de l'Énergie avait commencé
le travail, mais c'est nous qui l'avons achevé. Établir
un planning adéquat n'était pas une mince affaire,
étant donné que des milliers de personnes étaient
impliquées. Outre les treize secteurs composant l'US-605,
il y avait une centaine d'entreprises sous-traitantes différentes
- mineurs, hydrogéologues, monteurs, etc. Tout devait être
calculé à la main, nous n'avions pas d'ordinateurs
à l'époque. Des dizaines de femmes travaillaient
au service de la paie, leurs tâches consistaient notamment
à comptabiliser les heures travaillées par chacun,
à effectuer les multiplications et à appliquer les
coefficients correspondants.
La rémunération reposait principalement sur le temps
de travail, bien que des éléments de rémunération
incitative (primes progressives) aient parfois été
introduits. Nous avons mis au point divers systèmes pour
encourager financièrement les travailleurs. Par exemple,
le système pour les chauffeurs transportant du béton
fonctionnait ainsi : le premier trajet était rémunéré
à un certain tarif, le deuxième rapportait davantage,
et le troisième encore plus. Nous travaillions depuis le
bâtiment de la gare routière de Tchernobyl, qui abritait
l'administration du chantier, mais nous logions à quelques
dizaines de kilomètres de là, à la gare de
Teterev. Les vacations duraient de cinq ou six heures à
quinze heures. Nous nous déplacions dans les différents
secteurs - y compris les « points chauds » - pour
effectuer des mesures de radiation. Nous circulions à bord
d'un véhicule UAZ blindé au plomb, Ses parois étaient
tapissées de feuilles de plomb et des dosimètres
étaient fixés à l'extérieur. Bien
sûr, il y avait des interstices, laissant passer les radiations.
C'est pourquoi l'exposition totale aux rayonnements que nous subissions
était étroitement surveillée. Quiconque accumulait
entre 20 et 25 rems était retiré de la zone, et
une demande de remplacement était formulée. Début
août, mon supérieur m'a convoqué pour m'informer
que j'avais accumulé 20 roentgens et qu'un remplaçant
était en route.
Toutefois, il a prévenu qu'il ne me laisserait pas partir
avant que nous ayons bouclé les comptes de juillet. C'est
ainsi que je suis resté sur place jusqu'au 9 août
1986 - soit exactement deux mois. Plus tard, lors des contrôles,
mon total officiel s'élevait à 20,4 roentgens. Mon
remplaçant était Kravtsov, un homme sympathique
originaire de la région de l'Altaï. En repensant à
cette époque, je me souviens de tant d'hommes formidables.
Par exemple, le colonel Kirill Tydykov, de Tomsk - décédé
peu après Tchernobyl et inhumé en héros national
- et Grigoriev, le chef du service d'approvisionnement en énergie,
lui aussi disparu prématurément. Je garde en mémoire
aussi bien les mauvais moments que les bons. La nourriture était
bonne, on nous servait même du caviar, alors que c'était
une denrée rare à l'époque soviétique.
Après le travail, une fois rentré chez moi, j'ai
reçu un bon pour un séjour dans une maison de vacances
à Pitsunda. C'est là que j'ai perdu connaissance
pour la première fois. Plus tard, de retour chez moi, j'ai
consulté des médecins, en novembre 1986, j'ai été
pris en charge par un neurologue, puis par un cardiologue à
partir de janvier 1987. Voilà comment les choses se sont
passées. Je vivais au Kazakhstan à l'époque,
et il n'y avait aucune indemnité prévue là-bas...
Alexandre
Alekseïevitch Diatlov
Né en 1952, Ienisseïsk, conducteur.
Alexandre Diatlov : « J'ai effectué
22 allers-retours à la centrale »
Je suis arrivé à Tchernobyl le 18 mai 1987, envoyé
par le bureau de recrutement militaire. Auparavant, je vivais
à Ienisseïsk et je travaillais comme chauffeur au
dépôt de transbordement de bois de Verkhnepachinskaïa.
Durant les opérations de nettoyage après l'accident,
j'ai servi dans un bataillon du génie. Pendant tout un
mois, je n'ai pas été autorisé à me
rendre sur le site de la centrale, mais par la suite, j'y ai effectué
22 allers-retours. Ma première ascension m'a mené
à « Machka » - les liquidateurs avaient surnommé
tous les points élevés de la centrale avec des prénoms
féminins. « Machka » se trouvait juste à
côté de la cheminée, le point culminant de
tout le site. Je travaillais pendant 10 secondes. Plus tard, il
y a eu « Lariska » et « Katka ». Je suis
intervenu sur tous les toits.
Par la suite, des groupes de nouveaux venus ont été
placés sous mes ordres. Je me souviens d'un casse-cou nommé
Ossetrov. Ce jour-là, nous installions un coffrage sur
« Machka ». Quelqu'un avait déjà monté
les planches, un autre tenait les clous prêts. Il fallait
réussir à faire *quelque chose* en ces 10 secondes
: combler un vide avec une planche, planter un clou, ou n'importe
quelle autre tâche réalisable. La planche s'est avérée
trop longue, il fallait la couper à la hache, mais la lame
était émoussée. Ossetrov a été
pris d'une telle peur qu'il a réussi à sectionner
la planche en quatre coups puissants avec cette hache totalement
émoussée. Nous n'avons réussi à enfoncer
le clou qu'à moitié. Puis le signal a retenti, marquant
la fin de notre vacation. Ossetrov a bondi par-dessus moi et s'est
enfui en courant. Il a rendu son dosimètre en disant :
« Je suis à 0,85 roentgen. » Je lui ai dit
: « Frérot, tu cours comme un élan ! »
Mon propre dosimètre affichait des valeurs similaires.
Or, la limite autorisée était de 0,50 roentgen maximum.
Notre commandant s'est fait passer un savon par la hiérarchie
pour nous avoir gardés là-bas trop longtemps.
Un jour, nous sommes arrivés à la centrale après
la pluie et avons reçu l'ordre de laver le toit. Deux hommes
ont monté des seaux vides et des chiffons, Puis deux autres
sont sortis en courant, ont éparpillé les chiffons
dans les flaques, les ont piétinés et sont repartis
en courant. Ensuite, deux autres ont ramassé les chiffons,
les ont essorés et les ont rejetés dans les flaques.
C'est ainsi que nous avons épongé toute l'eau. Nous
sommes revenus en courant et avons rendu nos dosimètres
: nous avions accumulé 0,50 roentgen rien qu'en essorant
ces chiffons.
La cabine du "Bathyscaphe*",
blindée au plomb, est un équipement indispensable
pour travailler dans des environnements à fort rayonnement.
Il y a eu un autre incident aussi. On descendait un « bathyscaphe » dans l'unité 4 à l'aide d'une grue. Il se trouvait près du sarcophage et devait être tiré plus près pour que la grue puisse le saisir. Nous sommes arrivés en bus, un tracteur est venu, et le chef d'équipe a expliqué qui ferait la première course. Il s'agissait de sauter hors du bus blindé, d'attraper le câble et de l'accrocher. J'ai été le premier à sauter et à accomplir la tâche, mais en revenant au bus, je n'arrivais plus à respirer. Ma gorge s'était nouée à cause des radiations, je suffoquais. On m'a dit de tenir bon jusqu'à ce que tout le travail soit terminé. Le tracteur a mis l'engin en place, un deuxième liquidateur a sauté du bus, a décroché le câble, et le tracteur est reparti. Notre camarade n'arrivait pas non plus à reprendre son souffle, ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites. Nous nous sommes éloignés de la centrale, notre chef d'équipe a couru vers une petite baraque et nous a rapporté de l'eau minérale, nous disant de nous rincer la gorge avec. C'était ça, notre « traitement ». Pas de comprimés d'iode, rien. Notre équipement de protection était rudimentaire : bottes en *kirza*, vêtements en coton, une coiffe médicale blanche et un masque respiratoire « Pétale ».
Je me souviens avoir balayé le sol de la salle de commande durant l'un de mes premiers jours à Tchernobyl. Personne ne m'avait prévenu qu'il fallait mettre un masque. Résultat : j'ai respiré de la poussière radioactive. Je me suis mis à tousser et je suis allé voir les médecins. Ils m'ont dit : « C'est trop tard, mon ami, tu vas garder ça pour le restant de tes jours. » Ils m'ont diagnostiqué une amygdalite.
Une fois, il y a eu un rejet depuis la cheminée et on nous a envoyés déblayer du graphite. Nous ramassions des débris sur des anneaux situés à différentes hauteurs, nous courions jusqu'au bord du toit et nous les jetions en bas. C'est pour cela que tant de liquidateurs sont aujourd'hui amputés des jambes : elles ont été brûlées là-bas. Quant à moi, il me manque le poumon gauche, ce côté était tourné vers l'intérieur, en direction du réacteur. J'ai été examiné à Moscou en 1991, et 51 % de mon poumon avait disparu : il avait été détruit par les radiations. Aujourd'hui, je suis classé invalide de groupe II.
C'était une situation où l'on vivait dans une peur constante : un faux pas, et l'on s'exposait aux radiations. On racontait une histoire au sujet d'une délégation étrangère. Avant leur arrivée, les autorités avaient décidé de remplacer les toits de chaume de toutes les maisons du village. Elles ont mobilisé le régiment sibérien du jour au lendemain, les soldats ont arraché tout le chaume pour le remplacer par de l'ardoise. Comme pour dire : « Où avez-vous vu des toits de chaume, au juste ? » Notre régiment sibérien surveillait aussi la zone des 30 kilomètres pour empêcher les pillages. Les pillards se promenaient avec des dosimètres et emportaient tout ce qui n'affichait pas un niveau de radiation élevé.
On racontait aussi des histoires intéressantes sur les hommes du KGB. Depuis cet endroit, nous avions accès gratuitement au téléphone pour appeler partout en Russie. Un type a appelé sa femme et a annoncé joyeusement : « Ça y est, prépare le cabernet, je rentre : j'ai atteint ma limite de 10... » À ce moment-là, la communication a coupé. L'homme s'est mis à hurler et a attrapé l'opérateur standardiste par les revers de sa veste. Mais un officier du KGB se trouvait juste derrière lui : « Pourquoi hurler pour que tout le pays entende ? Pour quel service de renseignement travaillez-vous ? » Ils l'ont cuisiné si durement qu'il a passé le reste de la journée les larmes aux yeux. La ligne était entièrement sur écoute. Un autre homme a refusé de se rendre à la centrale. Il avait déjà atteint sa limite d'exposition aux radiations, mais on le poussait à y retourner. Il ne pouvait pas : il avait mal à la tête. Le commandant de bataillon lui a mis la pression : « Tu déshonores le régiment de Sibérie ! » Finalement, le KGB l'a emmené, et nul ne sait où. Peu avant mon retour prévu, un nouveau commandant est arrivé. Il avait servi auparavant dans un bataillon disciplinaire. Il a commencé à nous faire faire des exercices de marche. Nous lui avons dit : « Nous sommes venus ici pour travailler, pas pour soulever de la poussière radioactive. » Il a rétorqué : « Sous mes ordres, vous marcherez ! » Les Sibériens se sont mutinés. Un groupe d'une centaine d'entre nous a été rapidement mis dans un avion et renvoyé chez soi. J'ai quitté les lieux le 8 juillet. J'y avais passé près d'un mois et demi.
* La cabine blindée au plomb, surnommée "bathyscaphe", s'est révélée inestimable. Les "liquidateurs" avaient eux-mêmes construit une première cabine de ce type à Tchernobyl dès le mois de juin, elle offrait initialement un bref répit : un ouvrier surveillait les opérations d'assemblage, puis sortait en courant pour fixer les élingues de levage avant de regagner la sécurité du blindage en plomb.
Le second "bathyscaphe" était une unité fabriquée en usine, pesant 25 tonnes. Ses dimensions intérieures étaient de 1,5 sur 2 mètres. Un crochet de grue venait s'y fixer par le haut, permettant de le hisser à n'importe quelle hauteur. La cabine était systématiquement équipée d'une radio bidirectionnelle et occupée par un spécialiste de la radioprotection. Le "bathyscaphe" pouvait être ancré à la structure du toit, à un mur ou à un amas de débris, permettant à son occupant de sortir brièvement, ou simplement suspendu dans le vide d'inspecter et de mesurer des points précis. À l'extérieur de la cabine, le niveau de rayonnement atteignait 150 roentgens par heure, alors qu'à l'intérieur... il n'était que de 0,2 roentgen. Ingénieurs, concepteurs, planificateurs et monteurs ont tous "volé" à bord du "bathyscaphe".
Anatoly Vladimirovitch Korikov
Né en 1941 à Krasnoïarsk, études supérieures.
Anatoly Korikov : « Je n'ai travaillé
à la centrale nucléaire de Tchernobyl que pendant
40 jours, mais cette période m'a profondément marqué.
»
J'ai été mobilisé pour servir à Tchernobyl
avec le grade de lieutenant principal en 1987. Alors que j'étais
étudiant à l'Institut technologique de Sibérie,
j'avais suivi une formation militaire spécialisée
dans la défense chimique. J'avais 45 ans l'année
de l'accident, j'avais une famille et deux filles en pleine croissance.
Je pense que notre commissaire militaire était un homme
très sage, seuls les hommes de plus de trente ans ayant
déjà des enfants étaient sélectionnés
pour Tchernobyl.
Lors de la visite médicale, beaucoup ont commencé
à deviner où nous étions envoyés,
et pourtant, seuls deux hommes ont refusé d'y aller. C'était
sans doute lié à l'éducation que nous avions
reçue : il aurait été honteux de ne pas y
aller. Nous avons reçu nos uniformes, cousu nous-mêmes
nos épaulettes et nos étoiles de grade, puis nous
sommes partis. Un régiment sibérien était
stationné aux abords de Tchernobyl, je commandais un peloton
de 30 hommes, principalement des réservistes rappelés
pour une remise à niveau. L'abri du réacteur avait
déjà été érigé, mais
il fallait surveiller son comportement. Pour ce faire, nous devions
creuser un tunnel - un passage - menant au réacteur. Nous
devions achever ces travaux avant le Nouvel An.
Depuis mes années d'institut, je connaissais les méfaits
des radiations. Elles ne semblent inoffensives qu'aux yeux des
non-initiés. Les radiations sont invisibles et inodores,
mais il suffit d'un seul pas dans la mauvaise direction pour que
le compteur Geiger se mette à crépiter. Pour moi,
en tant que commandant, l'essentiel était d'expliquer à
mes soldats à quel point la situation était dangereuse.
Pourtant, je devais éviter de céder à la
panique ou de laisser paraître le moindre signe indiquant
que je ressentais, moi aussi, la menace au plus profond de moi.
La vacation d'une personne près du réacteur ne durait que trois ou quatre minutes avant qu'une autre ne prenne le relais. On courait dans le tunnel, on posait une plaque de plomb, puis on ressortait en courant. La personne suivante entrait en courant, posait une deuxième plaque et revenait tout aussi vite. La dose journalière maximale autorisée ne dépassait pas 0,3 roentgen. Durant la première année suivant l'accident, la dose maximale autorisée pour une mission était de 25 roentgens, nous étions limités à 10. Nous étions loin d'être les premiers sur place, à ce stade, les procédures étaient établies et les zones de danger identifiées. Chacun savait comment se comporter et où se placer. Les hommes qui ont travaillé là-bas en 1986 au lendemain immédiat de l'accident étaient les véritables héros. Ils ont absorbé des doses massives de radiations. Je pense à ces jeunes soldats qui ont dû pelleter des débris de combustible sur les toits. Nous leur devons notre reconnaissance. Mémoire éternelle à ceux qui ont péri. Je n'ai travaillé à la centrale de Tchernobyl que 40 jours, mais cette période m'a profondément marqué. J'ai commencé à envisager la vie plus sereinement et à apprécier même les petits bonheurs. Beaucoup de mes camarades soldats sont aujourd'hui invalides, mais le sort m'a épargné. Je travaille chez Krasmash, aux commandes de cisailles et de presses à métaux. J'aime mon métier et je suis fier de travailler côte à côte avec mes collègues de Krasmash.
Anatoly Alexandrovitch Kojevnikov
Anatoly Alexandrovitch Kojevnikov se souvient
:
« À l'automne 1987, j'ai été convoqué
au bureau de recrutement militaire. Les préparatifs n'ont
pas été longs : en quelques jours, nous avons pris
l'avion pour Kiev, puis nous nous sommes dirigés vers un
camp militaire non loin de Tcheremochnia.
Pour être honnête, cette mission m'inquiétait
: j'étais conscient du danger lié aux radiations
et, à Krasnoïarsk, on nous avait menacés de
poursuites si nous refusions d'y aller. Lorsque nous sommes arrivés
à la centrale nucléaire de Tchernobyl, j'ai ressenti
un profond malaise. Au début, je n'en comprenais pas la
raison, mais j'ai vite réalisé que c'était
le vide : tout autour de nous semblait mort. J'ai travaillé
dans la zone de l'accident pendant deux mois, de fin septembre
à fin novembre 1987. Nous nous occupions principalement
de la décontamination du site et de l'enlèvement
des débris radioactifs. Nous travaillions souvent directement
sur le réacteur n° 4, en posant des revêtements
sur le toit pour réduire les niveaux de radiation.
Nous travaillions par équipes, passant 10 à 15 minutes
sur place avant de quitter la zone de danger pour rejoindre un
abri et y remettre nos dosimètres.
Je me souviens que l'hygiène faisait l'objet d'une surveillance
stricte au sein de notre unité. Le personnel était
régulièrement conduit aux douches et devait se laver
les cheveux avec un savon spécial. Les serviettes étaient
immédiatement mises au rebut et envoyées à
la destruction. Nous travaillions équipés uniquement
de masques respiratoires « Lepestok », que nous changions
fréquemment.
Un an ou deux après
mon retour, j'ai commencé à avoir des problèmes
de santé et, en 1991, j'ai obtenu le statut d'invalidité. »
Vasily Ivanovitch Petrov, habitant de la ville d'Ienisseïsk, a été
mobilisé depuis la réserve pour servir à
Tchernobyl en mars 1988. Il a servi dans la zone de Tchernobyl
pendant près de 100 jours.
Vasily Petrov se souvient :
« Notre régiment était stationné près
du village de Cheremoshni. J'y travaillais comme conducteur d'un
ARS, une unité mobile de décontamination. C'est
un véhicule utilisé pour laver les engins à
l'aide d'une poudre spéciale. Ma mission a duré
de mars à juin. Durant cette période, j'ai accumulé
une dose officielle de 2,8 roentgens. J'avais déjà
trois enfants à l'époque, l'obligation de signer
un engagement à ne plus avoir d'enfants pendant les cinq
années suivant Tchernobyl ne m'effrayait donc pas. Nous
avons également signé un accord nous interdisant
de consommer du poisson ou des fruits locaux de notre propre initiative.
En tant que Sibérien de souche, c'est en Ukraine que j'ai
vu pour la première fois de ma vie des toits de chaume,
cela m'a beaucoup surpris. Plus tard, nous avons été
envoyés pour démonter cette paille radioactive et
recouvrir les maisons d'ardoise. Je me souviens d'une anecdote
amusante. Un couple de personnes âgées vivait dans
l'une des maisons : le vieil homme ne pouvait plus marcher, tandis
que la vieille dame, pleine d'entrain, était partie bavarder
avec une voisine. Pendant ce temps, nous avons réussi à
démonter entièrement leur toit de chaume. La vieille
dame est rentrée chez elle pour ne trouver que le ciel
au-dessus de sa tête. Je garde aussi le souvenir des villageois
ukrainiens pour leur nature économe : s'ils trouvaient
un casque allemand ou une grenade datant de la Grande Guerre patriotique,
tout finissait par servir au foyer, tout pouvait être utile.
» Après Tchernobyl, en 1990, on m'a reconnu un statut d'invalidité
de groupe III et, en 2009, à la suite d'un accident vasculaire
cérébral, on m'a classé dans le groupe II. J'ai arrêté de fumer et de boire de
la vodka. Je ne m'autorise du vin rouge qu'en de rares occasions.
»
Alexander Vassilievitch Lazunko
Né en 1951, Krasnoïarsk.
Alexander Lazunko : « Tous les
gars étaient prêts à travailler jusqu'à
l'épuisement »
J'ai reçu mon ordre de mobilisation du bureau de recrutement
militaire en juillet 1988. On ne nous a pas dit que nous partions
pour Tchernobyl, on a simplement évoqué un stage
de remise à niveau, et c'est tout. Mon chef a eu une vive
discussion téléphonique avec les autorités
militaires, affirmant qu'il ne pouvait pas me laisser partir car
personne d'autre ne pouvait effectuer mon travail. Ils lui ont
rétorqué sèchement : « Alors, allez-y
vous-même. » J'ai immédiatement deviné
où ils avaient l'intention de m'envoyer. À l'époque,
je travaillais comme plombier dans un service d'entretien immobilier
à Krasnoïarsk, j'avais 37 ans et nous avions des enfants
qui grandissaient à la maison.
Le rassemblement des personnes soumises au service militaire a
eu lieu dans un centre de recrutement du quartier de Zelenaya
Roshcha. Avant le départ, nous avons dû passer plusieurs
examens médicaux, à ce stade, ils ne mobilisaient
plus les hommes inaptes au service pour des raisons de santé.
Le départ de notre groupe a été retardé
de deux jours pour une raison inconnue, mais ils ne voulaient
pas nous laisser rentrer chez nous, craignant peut-être
que nous ne nous cachions et qu'ils ne sachent plus où
nous trouver plus tard. Finalement, un accord a été
trouvé et ceux qui habitaient en ville sont rentrés
chez eux. Le moment venu, personne n'a fait faux bond, tout le
monde est revenu au point de rassemblement.
Le 14 juillet 1988, nous nous sommes envolés pour Kiev
à bord d'un vol régulier. À l'aéroport
de Boryspil, nous avons dû attendre les bus toute la nuit
pour une raison indéterminée, leur envoi a subi
un retard considérable. Au matin, quatre bus confortables
et flambant neufs nous ont conduits à Ivankovo, où
nous sommes restés près d'une semaine. Des baraquements
en bois préfabriqués y avaient été
construits pour les travailleurs chargés des opérations
de nettoyage, et notre mission consistait à les démonter.
Ensuite, des camions arrivaient, chargeaient le tout et l'emportaient
vers des sites d'élimination.
Par la suite, j'ai été affecté à Tchernobyl même, au sein de l'unité militaire n° 55237. Je commandais le 2e peloton de la 2e compagnie. Notre unité effectuait des travaux dans le hall des turbines et sur le site entourant la centrale. Dans le hall des turbines, nous construisions un mur de protection, nous enfoncions des tiges métalliques dans le mur existant, nous érigions une seconde paroi et nous coulions du béton dans l'espace intermédiaire. Une vacation durait six heures, mais chaque personne ne travaillait que quelques minutes, les niveaux de radiation étaient effroyables. Nous passions la majeure partie de notre service à l'abri dans un bunker.
Avant de nous rendre à la centrale, on nous remettait des dosimètres individuels de type « crayon ». Par curiosité, j'ai démonté le mien. À l'intérieur, il y avait une minuscule bobine de cuivre. Si l'on appuyait plus fort, cela enregistrait un certain niveau de dose, en appuyant encore plus fort, on en enregistrait un autre. J'ai même démonté le dosimètre de type « plaquette » - il contenait deux petites plaques de cuivre séparées par deux fils fins. Nous subissions également des contrôles de radiation au retour à l'unité. Nous devions nous placer devant une machine qui affichait les zones de forte radioactivité en différentes couleurs. Une couleur indiquait la présence de radiations sur les vêtements, une autre, sur la peau. Selon la lecture, on allait soit nettoyer ses vêtements et ses bottes, soit se laver. C'étaient généralement nos bottes qui étaient « chaudes ». Une fois par semaine, l'unité contrôlait aussi nos matelas, nos oreillers et nos couvertures. Des agents chargés de la surveillance radiologique venaient avec leurs instruments. Si des radiations étaient détectées, les objets étaient évacués par camion vers des sites d'élimination.
Je me suis rendu à Pripyat à trois reprises. C'était une ville magnifique. Tchernobyl ressemblait davantage à un grand village, mais j'aimais le fait que presque toutes les maisons individuelles disposaient de vastes sous-sols en béton. Les bocaux qui y étaient entreposés restaient parfaitement intacts, même si le couvercle était rongé par la rouille, le contenu n'était absolument pas altéré. Nous goûtions à ces conserves et nous pêchions aussi dans la rivière Pripyat. Nous apportions notre pêche au dosimétriste, il l'examinait et déclarait que la chair était propre à la consommation, à condition de la parer jusqu'à l'os et de jeter les os. Alors, nous le faisions frire pour le manger. Il y avait un verger tout près qui regorgeait de pommes magnifiques. Je n'y ai vu ni poires ni prunes, peut-être avaient-elles déjà été récoltées, mais les pommes abondaient, et les gens venaient les ramasser. Certains en envoyaient même des colis chez eux, bien que je l'aie interdit à mes hommes. Je leur disais que leurs familles avaient déjà bien assez de soucis, inutile de leur envoyer un surplus de radiations. Le paysage y était d'une beauté pittoresque incroyable. Nous aimions circuler en voiture pour l'admirer. En direction de Kiev, on trouvait de magnifiques forêts peuplées d'immenses champignons que personne ne cueillait jamais. Plus près de Tchernobyl même, les forêts avaient été rasées, mais ici, elles étaient restées intactes. Le sol de la forêt semblait très propre, comme s'il avait été ratissé avec soin.
Je suis rentré chez moi le 30 décembre 1988, avec une dose de radiations officiellement enregistrée de 15,5 roentgens. Ce chiffre était probablement sous-estimé. Aujourd'hui, je suis classé invalide de groupe II. Mes souvenirs de Tchernobyl sont marqués par un sentiment d'unité et de solidarité. Nous étions animés par le patriotisme et le désir d'aider notre pays. Tous les gars étaient prêts à travailler jusqu'à l'épuisement total.
Konstantin
Ivanovitch Kosmynin
Né en 1963 à Krasnoïarsk, diplômé
de la faculté de chimie de l'Université d'État
de Krasnoïarsk (KSU).
Konstantin Kosmynin : « Je ne pensais pas au pire »
Mes camarades et moi étions de garde
lorsqu'une information concernant l'accident de la centrale nucléaire
de Tchernobyl a été diffusée à la
télévision. À l'époque, après
avoir terminé trois années d'études à
la faculté de chimie de l'université d'État
de Krasnoïarsk, je servais dans un régiment de défense
chimique dans le village de Topchikha, dans le kraï de l'Altaï.
Nos commandants nous ont prévenus immédiatement
: « Préparez-vous, les gars, on va y aller, c'est
sûr. » Et ils ont tenu parole.
Début mai, notre régiment a été placé
en état d'alerte au combat et nous avons commencé
à charger tout notre armement et nos véhicules de
combat dans un train. Il a fallu environ une semaine pour atteindre
l'Ukraine, nous sommes arrivés à destination - le
district d'Ordzhonikidzevsky - le 19 mai. Nous avons installé
un campement de tentes et, à quatre - le commandant, le
chauffeur, un journaliste et moi-même -, nous nous sommes
rendus sur le site de l'accident pour évaluer la situation.
Ce qui m'a frappé en premier, c'est un sentiment de tristesse
profonde et universelle. La région était magnifique
et pittoresque, mais silencieuse, désolée et vide
de toute présence humaine. Cela me rappelait le film *Stalker*.
Le commandant local - qui semblait lui-même mal saisir la
réalité de la situation - nous a fait passer les
premiers jours à simplement retourner la terre : creuser
un peu, mesurer le niveau de radioactivité (qui semblait
acceptable), puis creuser encore. Plus tard, nous avons nettoyé
la ville de Pripyat - maisons et routes - à l'aide de poudre
détergente. Puis, quelqu'un s'est souvenu que nous étions
une unité de reconnaissance chimique, et nous avons reçu
des cartes d'itinéraires. Nous devions parcourir la zone
deux fois par jour, effectuer des relevés de radioactivité
et transmettre les données au quartier général.
À cette époque, en mai, le chef-lieu de district
de Tchernobyl lui-même était la zone la plus contaminée.
Les niveaux de radioactivité étaient élevés
à Kopachi et dans les villages environnants. La répartition
de la radioactivité était totalement illogique :
je pouvais me trouver juste à côté de la centrale
sans rien détecter, alors qu'en me déplaçant
de dix mètres, les relevés explosaient. Les matières
radioactives s'étaient dispersées de manière
chaotique au moment de l'explosion. À Pripyat, la radioactivité
était particulièrement intense là où
s'était déposée une couche de poussière
issue de l'explosion.
Le matériel - en particulier les équipements de
mesure - posait problème. Les dosimètres tombaient
souvent en panne à cause des niveaux de radiation élevés,
les doses enregistrées reposaient donc davantage sur la
parole du commandant que sur des relevés réels.
Après avoir passé quatre mois dans les zones les
plus contaminées du périmètre d'exclusion
de 30 kilomètres, on m'a officiellement attribué
une dose de 24 roentgens. Mais quel était le chiffre réel
? Qui sait ?
Nous étions jeunes et insouciants. Malgré tout ce
que j'avais appris sur les radiations à l'université
et à l'armée, je travaillais généralement
sans masque de protection. Essayez donc de creuser la terre pendant
quelques heures, sous la chaleur, avec un masque sur le visage
: c'est épuisant et étouffant. Nous n'utilisions
ces simples masques de type « Pétale » qu'en
de rares occasions.
Il était surprenant de trouver des civils vivant encore
dans la Zone, ils n'étaient pas censés s'y trouver.
Pourtant, les plus obstinés d'entre eux, principalement
des personnes âgées, bien qu'il y eût aussi
des jeunes, n'avaient aucune intention de partir. Ils nous traitaient
souvent comme des membres de leur famille et nous invitaient à
partager un repas.
Une anecdote m'a particulièrement marqué. Nous sommes
arrivés à Pripyat pour travailler au début
du mois de juin. Soudain, j'ai aperçu un petit chien -
un bichon - attaché au balcon d'un magasin. Il était
totalement sauvage. À ce jour, je ne sais pas comment j'ai
réussi à le détacher sans me faire mordre.
Comment avait-il survécu sans nourriture ni eau ? C'était
une petite chienne tout à fait normale, sans poil ébouriffé
ni gale. Une fois libérée, elle s'est enfuie en
courant dans une direction inconnue.
En septembre, ma mission à Tchernobyl a pris fin et je
suis retourné dans mon unité pour terminer mon service.
Elle était alors stationnée en Ukraine. Je suis
rentré à Krasnoïarsk en novembre 1986.
Il m'est difficile d'évaluer l'impact de Tchernobyl sur
ma santé. J'ai décidé que mon système
immunitaire ferait face à tout, et je n'ai pas voulu m'attarder
sur les aspects négatifs. Certes, je suis aujourd'hui classé invalide de groupe
II, mais je ne fréquente pas vraiment
les hôpitaux, je compte sur moi-même.
Oleg
Viktorovitch Bolgov
Né en 1966, à Ienisseïsk.
Oleg Bolgov : « J'ai dû renoncer à mon rêve d'aviation »
Je suis né et j'ai grandi à Ienisseïsk,
doté d'une excellente santé naturelle, je rêvais
d'une carrière dans l'aviation. Après mes études
secondaires, je me suis inscrit à l'école d'aviation
civile de Troïtsk, dans l'Oural. Mais un an plus tard, je
me suis retrouvé sous les drapeaux, affecté aux
troupes de défense chimique stationnées à
Zlatoust. En effet, en 1985, l'URSS avait supprimé les
sursis militaires pour les étudiants de la plupart des
établissements d'enseignement du pays. C'est ainsi que
je suis devenu spécialiste en reconnaissance chimique.
En avril 1986, je venais d'avoir 19 ans, patriote, je rêvais
d'être envoyé en Afghanistan. J'avais déposé
plusieurs demandes officielles pour y aller. La réponse
était toujours la même : « Attends, ton tour
viendra. » Lorsque notre régiment a été
réveillé par une alerte en pleine nuit, nous en
étions certains : ça y était, nous partions
pour l'Afghanistan. Nous avons reçu l'ordre de vérifier
l'état opérationnel de nos véhicules et de
les préparer pour le chargement. Pendant deux jours, notre
train militaire a roulé sans arrêt vers une destination
inconnue. Tout au long du trajet, nous nous interrogions : à
quoi ressemblait Kaboul en ce moment ? Tout devait être
en fleurs, il devait faire chaud...
Nous avons passé la fête du 1er mai dans la zone
d'exclusion de 30 kilomètres autour de Tchernobyl. Il y
faisait effectivement chaud et les vergers étaient en fleurs.
J'ai fini par servir dans la Zone pendant une année entière.
Notre unité ne se consacrait pas seulement à la
reconnaissance chimique, mais aussi à la décontamination
des villages et des terres agricoles. C'était un travail
épuisant, qui durait toute la journée, presque sans
aucun jour de repos. À la pelle, nous retirions une couche
de trente centimètres de sol radioactif pour la transporter
vers un « site d'enfouissement », la remplaçant
par du sable provenant d'une carrière « propre ».
Au début, pénétrer dans les villages déserts
et les maisons abandonnées était une expérience
étrange. Une fois, nous avons mesuré le niveau de
radiation dans une maisonnette, et la raison de l'état
d'un chat galeux et presque sans poils est devenue immédiatement
évidente : le dosimètre affichait une valeur hors
normes. Plus tard, réalisant qu'il était impossible
d'échapper aux radiations ici - et me demandant : «
Si ce n'est pas moi, alors qui ? » - j'ai commencé
à envisager la situation avec plus de calme. Au bout de
six mois, je portais même un masque respiratoire «
Lepestok » dans ma poche.
À l'automne 1987, je suis retourné à Troïtsk pour reprendre ma formation. À peine avais-je repris mes études qu'un mois plus tard, j'ai été convoqué devant une commission médicale qui m'a signifié : « Vous êtes renvoyé, vous ne répondez pas à nos critères de santé. » Durant le trajet de retour, j'étais dans un état proche du choc, car je me sentais en parfaite santé. J'ai commencé à boire par désespoir et je n'ai arrêté qu'une fois arrivé à Krasnoïarsk, où j'ai trouvé un emploi en usine. Mais j'avais le coeur gros et je ressentais un attrait irrésistible pour l'aviation. Je suis retourné à Ienisseïsk et j'ai commencé à travailler à l'aéroport. Je pensais recouvrer la santé et me réinscrire à l'école au bout d'un an. Cependant, j'ai rapidement développé une épilepsie évolutive, que les médecins ont attribuée à mon séjour à Tchernobyl. Je suis désormais classé invalide de groupe II. Je n'ai pas de famille. Je ne travaille pas.
Vassili
Vassilievitch Plesnikov
Né en 1956 à Krasnoïarsk, études supérieures.
Vassili Plesnikov : « À
Tchernobyl, tout était organisé pour nous au plus
haut niveau. »
J'ai entendu parler de l'accident pour la première fois
en avril 1986, par le bouche-à-oreille à l'usine.
À l'époque, je travaillais à l'atelier de
presse de KraMZ. Je me souviens être arrivé pour
prendre mon service et avoir trouvé tout le monde en train
de parler de la centrale nucléaire de Tchernobyl. De formation,
j'étais chimiste : j'étais diplômé
de l'Institut technologique de Krasnoïarsk et je détenais
le grade d'*yefreytor* (soldat de première classe) au sein
des troupes chimiques.
Un an plus tard, j'ai reçu une convocation du commissariat
militaire du district de Sovetsky, à Krasnoïarsk,
m'appelant pour des exercices d'entraînement militaire.
J'ai dû remettre la convocation au service comptabilité
de mon entreprise et régler mes affaires en cours. On ne
nous a pas dit où nous étions envoyés, mais
au point de rassemblement, j'ai croisé beaucoup de connaissances
de l'institut. Nous avons tous été conduits au commissariat
militaire régional, où l'on nous a remis des uniformes
et laissé un peu de temps pour nous préparer.
Nous nous sommes envolés pour Moscou le jour même.
Dans l'avion, tout le monde se creusait la tête pour comprendre
ce que des Sibériens allaient faire à des exercices
militaires à Moscou. À notre arrivée, nous
avons dû attendre un officier supérieur, qui a fini
par apparaître avec de nouveaux titres de transport. Notre
destination restait inconnue. C'est alors que nous avons commencé
à soupçonner que nous faisions route vers Tchernobyl.
Depuis Kiev, nous avons pris un train de banlieue jusqu'à
Bila Tserkva, nous y avons passé la nuit et, le lendemain
matin, nous nous sommes dirigés vers le site de déploiement
du régiment sibérien. Mon prédécesseur
était déjà sur place et m'attendait avec
impatience : l'équipe de relève était arrivée
!
J'ai pris le poste de chef de peloton pour l'unité BAT
de la 1er compagnie du 3e bataillon du génie technique,
rattaché au 29e régiment (unité militaire
41173). Nous avons été affectés au toit du
réacteur n° 3. J'avais l'impression que seuls des Sibériens
travaillaient sur le site même de la centrale, tandis que
les Moscovites, les habitants de Leningrad et les Lettons opéraient
principalement dans les zones environnantes. C'était logique,
cela dit : les Sibériens étaient toujours les premiers
à intervenir en cas de problème. Nous nous levions
à 6 heures du matin, prenions notre petit-déjeuner
et partions au travail. Le trajet était long, 60 kilomètres,
avec un changement pour des bus « sales » pour la
dernière étape jusqu'à la centrale. Je me
souviens de mes premières impressions : la grisaille, la
morosité, la désolation. On aurait dit un décor
de film de science-fiction, c'était une atmosphère
étrange. Mais le travail commençait, et il n'y avait
pas de temps pour s'attarder sur ses émotions.
Au début de la vacation, tout le monde se rassemblait dans
le bunker où un écran de contrôle était
installé. Au signal, on se précipitait sur le toit
- il y avait des caméras de surveillance - on attrapait
ce qu'on pouvait (une brique, par exemple) et on courait vers
un conteneur spécial. Puis on entendait un coup frappé
sur un rail : le temps était écoulé.
La durée du travail dépendait de la météo.
Les niveaux de radiation étaient plus élevés
par temps sec et plus faibles lorsqu'il pleuvait.
On redescendait du toit, on rendait son dosimètre et on
nous annonçait : « 1 röntgen. » C'était
la limite standard pour une vacation. Mais qui savait quelle était
l'exposition réelle ? Parfois, on travaillait sur le toit
aux côtés de quelqu'un pendant exactement la même
durée, et pourtant, on lui attribuait une dose de 1 alors
que l'on recevait 0,5 ou l'inverse.
Après le travail, nous prenions systématiquement
une douche et enfilions des vêtements propres. Cela semblait
presque du gaspillage, à l'usine, on portait la même
tenue de travail pendant six mois, alors qu'ici, on recevait une
chemise propre à chaque fois. Dès le premier jour,
on nous a briefés sur l'hygiène personnelle. On
nous a expliqué que le plus grand danger n'était
pas la radiation elle-même, mais la poussière radioactive,
et que le port du masque respiratoire était obligatoire.
Mais les gars étaient jeunes, beaucoup ignoraient les règles,
comptant sur cette attitude russe classique consistant à
« espérer que tout ira bien ». J'ai effectué
une dizaine ou une douzaine d'allers-retours à la centrale
et accumulé une dose de 10 röntgens. C'est alors que
les normes de sécurité ont changé : la dose
maximale admissible a été abaissée de 25
à 10 roentgens. On m'a donc retiré de l'équipe
chargée de déblayer le toit pour m'envoyer dans
la « Forêt rouge ». Là-bas, nous utilisions
des engins spéciaux pour retirer une couche de terre d'un
mètre d'épaisseur, les arbres étaient abattus
par la suite. En effectuant ce travail, j'ai fini par absorber
autant de radiations qu'à la centrale. C'est tout : on
m'a dit de rester sur place en attendant mon remplaçant.
Tout était organisé au plus haut niveau pour nous
à Tchernobyl. La nourriture était excellente, elle
aussi. Chez moi, c'était l'époque des pénuries,
à Krasnoïarsk, les rayons des magasins ne proposaient
que du chou marin. Le moral était bon, je ne me souviens
pas avoir entendu de propos défaitistes. On riait beaucoup
dans la zone fumeurs, on plaisantait sans arrêt. La seule
chose qui nous manquait, c'était la maison. J'y ai passé
un mois et demi, et d'autres sont restés encore plus longtemps.
Je me souviens que le 1er mai, nous avons décidé
de faire une photo de groupe sur le toit. Le résultat a
été étrange : l'image était couverte
de taches. D'autres photos étaient également ratées,
souvent surexposées, le matériel ne supportait pas
les radiations.
Le gars venu me remplacer avait des cheveux incroyablement longs.
J'ai ri en lui disant : « Ici, ils vont te couper les cheveux.
Les radiations adorent se nicher dans ce genre de chevelure. »
Avant de partir, on m'a fourni des vêtements neufs, et j'ai
même fait un tour dans Kiev avant de prendre l'avion. Ensuite,
il y a eu une escale à Moscou, un copain et moi nous sommes
assis un moment sur la perspective Kalininski. Après quoi,
direction l'avion et le retour à la maison. À mon
arrivée, ma femme n'était pas là et je n'avais
pas mes clés. Je suis allé sur son lieu de travail
- une maternelle - le visage tout rouge à cause des radiations.
Ma femme a failli s'évanouir.
Au travail, on m'a accordé un congé de deux mois
et envoyé dans le sud. Plus tard, j'ai subi un examen médical
et un séjour à l'hôpital. Deux ans plus tard, on m'a classé en invalidité
de groupe 3, puis, en 1996, je suis passé au groupe 2. Après tout, j'avais déjà sacrifié
une grande partie de ma santé à l'usine. Plus personne
ne voulait m'embaucher, il ne me restait donc plus qu'à
partir à la datcha.
J'avais été correctement rémunéré
pour mon séjour à Tchernobyl, après tout,
chaque journée de travail réel comptait pour une
journée et demie, voire deux, et les indemnités
de congé étaient également avantageuses.
Il serait difficile de retracer Tchernobyl jour après jour.
Pour moi, tout cela se résume à un seul épisode
immense.
Nikolaï Iossifovitch
Aliochine
Né en 1949 à Charypovo, diplômé de
l'école technique de l'industrie légère.
Nikolaï Aliochine : « On nous apportait des films, mais nous n'avions ni l'énergie ni l'envie de les regarder. »
En 1986, moi qui suis originaire du district
de Charypovo, je vivais au Kirghizistan. Deux semaines après
l'annonce de l'accident, j'ai été mobilisé
pour une période de recyclage militaire. On ne nous disait
ni où nous allions ni pourquoi. J'avais alors deux enfants.
D'abord, on nous a emmenés à Tomsk pour y suivre
une formation à la raffinerie de pétrole, alors
en construction. On remettait à chacun d'entre nous une
plaque de tôle ondulée et l'on nous faisait monter
et descendre les escaliers. Nous aidions ainsi les ouvriers du
chantier tout en faisant de l'exercice.
Depuis Tomsk, nous avons été envoyés à
Tchernobyl par groupes successifs. Nous n'avons appris notre destination qu'une fois arrivés
à l'aérodrome de Moscou. On nous a rassemblés
et informés de la situation, en précisant que tout
refus de partir serait considéré comme une désertion
passible d'un conseil de guerre.
Notre régiment était stationné près
de la ville d'Ivankov. Nous vivions dans des wagons installés
sur une voie de garage. Je me souviens encore de nos marches en
formation sur le ballast, compagnie après compagnie. On
n'entendait que le craquement des pierres sous nos pas.
Chaque jour, des bus nous conduisaient au chantier
du mur en cascade du sarcophage. Nous passions toute notre vacation
dans un bunker, à attendre notre tour pour sortir. Des
annonces retentissaient par haut-parleur : « Cinq hommes,
sortez », « Dix hommes, sortez ». Un véhicule
de transport de troupes blindé arrivait, on y montait pour
se rendre au pied du mur. On avait à peine le temps de
visser un boulon, les équipes qui nous succédaient
se chargeaient de serrer les écrous. Nous transportions
les boulons dans nos sacoches de masque à gaz.
Après le service, tout le monde allait aux douches et enfilait
des vêtements propres. Avant d'entrer à la cantine,
nous subissions un nouveau contrôle de radioactivité.
L'accès nous était refusé tant que nous ne
nous étions pas lavés. Des bacs étaient également
mis à disposition pour nettoyer nos chaussures. Il y avait
de nombreuses cantines proposant différentes cuisines :
ukrainienne, asiatique, entre autres. Après tout, des gens
venus de toute l'Union soviétique y travaillaient. Les
Ouzbeks préparaient un *plov* et un *lagman* délicieux.
Des légumes frais étaient toujours disponibles.
La nourriture était tout simplement excellente, on pouvait
manger à sa faim. Mais à quoi bon ? Je pesais 74
kilos en quittant la maison, mais à mon retour, je n'en
pesais plus que 58. Je suis resté maigre par la suite.
Je me souviens du concert d'Alla Pougatcheva à Zeleny Mys.
Les toits des bus qui nous avaient amenés là ont
même cédé sous le poids de la foule impatiente
de voir la célèbre chanteuse. Des groupes ukrainiens
venaient aussi se produire. Ils apportaient des films, mais je
n'avais ni l'énergie ni l'envie de les regarder. On n'avait
même pas le temps de se raser. On rentrait à vingt
et une heures et le réveil sonnait à six heures
et demie du matin. Il fallait aussi réussir à obtenir
des vêtements et des bottes neufs auprès du magasinier,
il arrivait que la tenue portée la veille soit inspectée
et emportée pour être mise au rebut pendant la nuit.
On recevait tout à l'état neuf, sans lavage préalable.
J'ai effectué mon dernier quart de travail à la
centrale le 28 septembre, mes billets de retour étaient
pris pour le lendemain. Une
fois rentré chez moi, on m'a diagnostiqué une brûlure
par irradiation au troisième degré. Après l'effondrement de l'Union soviétique,
notre famille est retournée dans notre ville natale, Charypovo.
Les enfants sont à Moscou maintenant, tandis que nous vivons
ici.
Sergueï
Igorevitch Strubinsky
Né en 1952, Zelenogorsk, enseignement supérieur.
Sergueï Stroubinski : « C'était un travail intéressant avec des gens intéressants »
Notre famille a quitté Krasnoïarsk
pour s'installer à Zelenogorsk en 1959. J'y ai terminé
ma scolarité avant de partir faire mes études à
l'université de Tomsk. Une fois diplômé en
tant que géomètre-topographe, j'ai travaillé
dans le secteur de la géologie dans la région de
l'Altaï. Je suis revenu à Zelenogorsk en 1980 avec
ma femme et mes trois enfants. J'ai occupé le poste de
chef d'état-major pour le chantier de construction prioritaire
du Komsomol régional à la centrale GRES-2, puis
celui de chef du service des ressources humaines au sein de l'US-604.
En 1986, je me suis rendu à Tchernobyl au sein d'une équipe
de quatre spécialistes issus de l'administration des travaux.
Notre équipe comprenait le général Rygalov,
l'ingénieur en chef adjoint Valeri Ilitch Gaponenko, le
commandant de peloton de reconnaissance Oleg Leonidovitch Lioudnev
et moi-même. Nous sommes arrivés à Tchernobyl
le 30 mai et avons logé au complexe des « Lacs bleus
». J'ai été nommé coordinateur en chef
(dispatcher) pour l'US-605. La mission était simple : faire
tout ce qui devait être fait. Au début, nous étions
submergés par les problèmes, allant du transport
à l'approvisionnement en eau, à l'époque,
l'eau y valait de l'or. J'étais également chargé
d'affecter le personnel aux différentes tâches.
Les premiers jours à Tchernobyl furent mouvementés
et consacrés à l'organisation. Pendant une quinzaine
de jours, je me suis senti comme une particule soumise au mouvement
brownien : le chaos régnait partout et je n'étais
qu'un élément de ce processus désordonné.
La confusion était totale.
Il faisait une chaleur écrasante, et pourtant nous n'avions
pas de vêtements de rechange. Ce n'est que plus tard que
tout le monde a commencé à porter des tenues blanches.
Nous n'avons pas compris tout de suite pourquoi il ne pleuvait
pas. On utilisait même des avions pour disperser les nuages
afin d'empêcher le niveau de la rivière Pripyat de
monter. ["Pour éviter que le nuage, qui
filait d'abord au nord, n'atteigne Moscou, des avions y ont dispersé
des solutions d'iodure d'argent, qui permettent de cristalliser
des gouttes d'eau. Ces pluies ont notam- ment arrosé des
zones du Sud-Ouest de la Russie". Extrait de: TCHERNOBYL, déni passé, Menace future
? Marc Molitor]
Nous avions constamment soif, mais l'eau devait être acheminée
par camion et le système de distribution n'était
pas encore bien rodé. Au début, toute la nourriture
provenait de l'extérieur et était livrée
dans des conteneurs isothermes.
Les communications étaient difficiles au début.
À Tchernobyl même, il n'y avait pratiquement aucune
liaison. Nous devions envoyer un messager en voiture jusqu'à
la centrale avec une note écrite. Plus tard, des radios
militaires et un téléphone firent leur apparition
au quartier général, il y avait toujours la queue
pour utiliser le téléphone. On pouvait parler à
sa famille restée au pays.
La structure de l'US-605 était typique de tout trust de
construction, si ce n'est que les postes portaient des titres
à consonance militaire. Le chef de la Direction de la construction
et de l'installation (SMU) était le « Chef de la
construction », un poste équivalent au grade de général.
Ses adjoints et les chefs de service étaient colonels.
Major-général E.V. Rygalov.
À mon sens, notre général,
Evgueni Vassilievitch Rygalov, a assumé avec dignité
ses fonctions de chef de la construction pour la première
phase. Il travaillait, il servait. Ici comme ailleurs, il dirigeait
les opérations de construction d'une voix ferme et résolue.
Le rythme quotidien était exténuant. Lever à
4 h 30. Petit-déjeuner. Un trajet de 120 kilomètres
pour se rendre au travail. Déjeuner. Retour au camp vers
18 heures. Réunion opérationnelle à 22 heures.
Extinction des feux après 23 heures. La situation s'est
encore compliquée avec l'instauration des équipes
de nuit. Un incident s'est produit : on a oublié de récupérer
les ouvriers à la fin de leur service. Ils étaient
partis sur le site au petit matin, la nuit tombait et ils n'étaient
toujours pas rentrés. Il s'est avéré qu'en
pleine confusion, le bus n'avait tout simplement pas été
envoyé les chercher. Ils ont dû rejoindre le quartier
général de Tchernobyl depuis l'usine en faisant
du stop, dans l'obscurité, à bord de n'importe quel
véhicule de passage. Avec le temps, tout cela a commencé
à sembler un peu lointain.
Avant Tchernobyl, je ne savais pas dormir en voiture. Mais là-bas, il me suffisait de monter dans le bus, de fermer les yeux et je m'endormais instantanément.
Les limites d'exposition aux radiations importaient peu à ceux qui travaillaient là au tout début. Soit il n'y avait pas de dosimètres, soit ils ne fonctionnaient pas. Avant mon départ, je suis passé au service de dosimétrie, ils ont simplement inscrit « 10,5 roentgens » sur mon attestation, sans même utiliser d'appareil. Cela m'importait peu. Pour être honnête, je n'ai pas ressenti d'émotions particulièrement fortes à Tchernobyl. C'était un travail intéressant. Des gens intéressants. Mais les balles ne sifflaient pas au-dessus de ma tête. Ma santé est bonne maintenant, je n'ai aucun problème.
Nicolas
Georgievich Durakov
Né en 1956, Ienisseïsk, conducteur.
Nikolai Durakov : « Tchernobyl
m'a changé »
Vasily Yakovenko et moi sommes partis ensemble pour Tchernobyl
et avons servi dans le même régiment. Cependant,
il a atteint sa limite d'exposition aux radiations deux semaines
avant moi et a été renvoyé chez lui. Il est
aujourd'hui classé invalide de groupe 1.
Avant Tchernobyl, nous travaillions tous deux comme chauffeurs à Ienisseïsk, nous étions pères de famille, trentenaires, avec des enfants en pleine croissance. En d'autres termes, nous remplissions tous les critères pour être mobilisés pour Tchernobyl. Tous les chauffeurs ont été rassemblés au bureau de recrutement militaire d'Ienisseïsk, personne ne nous a expliqué où l'on nous emmenait. Des rumeurs ont immédiatement commencé à circuler : soit vers l'Afghanistan, soit vers le district militaire de Transbaïkalie, où des incendies de forêt faisaient rage à l'époque.
Un groupe de douze personnes, dont je faisais
partie, s'est rendu au bureau de recrutement militaire du kraï
de Krasnoïarsk. Vasily Pavlovich a été nommé
chef de groupe et a reçu les documents concernant tous
les appelés. Le
commissaire militaire de Krasnoïarsk nous a fait asseoir
devant lui et a déclaré : « Vous êtes
mobilisés pour une période d'entraînement
militaire de six mois. Il existe un article spécifique
du Code pénal concernant l'insoumission, passible d'une
peine de trois à cinq ans de prison. Des questions ? Pas
de questions. Vous serez informés de votre destination
ultérieurement. » C'est ainsi
que nous sommes devenus militaires au sein des troupes chimiques
du régiment sibérien, alors même que j'avais
déjà effectué mon service militaire obligatoire
dans les troupes automobiles au sein du Groupement des forces
soviétiques en Allemagne.
Juste avant le départ, on nous a annoncé que nous
allions en Ukraine par avion.
Tchernobyl, unité militaire 41173, Nikolaï
Durakov se tient au centre, en 1987.
Le régiment était stationné
à Cheremoshna. J'ai été affecté à
une compagnie de lutte contre les incendies qui participait aux
opérations de décontamination... le toit. Pour être
précis, nous déblayions la zone près de la
cheminée. Je suis monté sur le toit pour la première
fois le 21 ou le 23 mai. Toutes les zones dangereuses indiquées
sur le plan du toit étaient désignées par
des lettres : M, L, K, et ainsi de suite. Les liquidateurs leur
ont immédiatement donné des prénoms féminins
- Mashka, Lariska, Katka. C'est ainsi que nous les appelions entre
nous.
Il y avait sur le toit des endroits extrêmement dangereux
en termes de radiations. Au
cours de mes neuf passages sur le toit, j'ai usé huit paires
de bottes. Il était impossible d'en éliminer la
contamination radioactive. Nous ne nous contentions pas de déblayer
les débris, nous construisions aussi des abris de protection
le long du périmètre, près de la cheminée.
Les niveaux de radiation y étaient si élevés
que je ne me souviens pas avoir travaillé plus d'une minute
d'affilée.
J'ai effectué dix-neuf
passages au total sur le toit. Yakovenko en a fait trente et un.
Il s'y est « consumé ».
Nous ne ressentions aucun danger sur place, si ce n'est l'odeur
âcre de l'ozone. Nous travaillions en mode automatique.
Quant à nos yeux qui pleuraient sans cesse, on s'y habituait
vite, cela devenait la norme.
On m'a attribué une dose totale de 10 roentgens. Une fois
cette dose accumulée, j'ai été affecté
à un autre poste : conducteur de camion de pompiers. Au
départ, on m'avait proposé un poste de serveur au
mess des officiers. J'ai répondu : « Autant me fusiller
tout de suite, car je ne suis pas serveur. » J'ai servi
encore deux semaines après le départ de Vassili
Pavlovitch, puis je suis rentré chez moi le 10 juillet.
Ma propre femme ne m'a pas reconnu au début, Tchernobyl
m'avait tellement transformé. Je m'étais même
rasé entièrement la tête pendant mon séjour,
on m'avait fait des reproches parce que j'avais les cheveux longs,
après tout, les cheveux retiennent les radiations. Lorsque les liquidateurs de Tchernobyl
originaires de la région de l'Ienisseï ont commencé
à s'organiser en 1990, il s'est avéré que
chacun d'eux souffrait d'une multitude d'affections. Je suis aujourd'hui
classé invalide de groupe III.
Alexandre Léonidovitch
Malorossiyanov
Né en 1956, Krasnoïarsk, enseignement supérieur.
« Durant les deux premières semaines, nous avons travaillé aux côtés de soldats du contingent. Ce n'est que plus tard que nous avons réalisé que de jeunes hommes ne devaient pas être exposés aux radiations, ni en être « brûlés ». Ils ont été remplacés par des hommes plus âgés : des réservistes. »
Tamara Mikhaïlovna Vorzonina : « Sergueï était un vrai professionnel »
V.M.
Prokofiev, S.S. Vorzonin, Kh. Murtiev.
Mon mari, Sergueï Sergueïevitch Vorzonine,
dirigeait le service SMU-6 au sein de l'entreprise Sibkhimstroï.
Lorsqu'il a dû partir pour Tchernobyl en octobre 1986, il
n'a cessé de me rassurer, affirmant qu'il y allait simplement
en tant que responsable de l'approvisionnement et qu'il n'avait
nullement l'intention de s'exposer au coeur du danger. En réalité,
il comprenait parfaitement à quel point une telle mission
était périlleuse. Nous avions deux enfants en pleine
croissance. Mais la Patrie avait décrété
: « Il faut le faire. » Et Sergueï ne pouvait
pas refuser. Le travail passait toujours avant tout pour lui,
c'était un vrai professionnel. Mon mari nous appelait tous les jours depuis là-bas,
mais dès qu'il commençait à évoquer
la situation réelle, la communication était coupée.
Il est monté deux fois sur le toit du réacteur,
il a raconté plus tard que cela lui avait causé
d'atroces douleurs osseuses.
À son retour, Sergueï était méconnaissable.
Deux mois plus tôt, c'était un homme en bonne santé
et plein d'entrain, aux joues roses et aux dents éclatantes.
Désormais, son visage était gris, ses dents avaient
jauni et il avait une forte fièvre. Il avait perdu du poids
et était devenu très irritable et agressif. Il avait
36 ans. Peu après, une série de maladies s'est déclarée
et il a été reconnu invalide. Sergueï est décédé
en 1994.
Lioudmila Mikhaïlovna Ousevitch : « Mon mari était un homme responsable »
3e compagnie, 1987. Ivan Ousevitch est
le cinquième en partant de la droite, au dernier rang.
Mon mari, Ivan Viktorovitch Ousevitch, a servi
dans une unité de construction du ministère de la
Construction mécanique moyenne. Au fil des ans, il a participé
à la construction de la centrale nucléaire de Leningrad
et a travaillé à celle d'Ignalina. En 1982, nous
avons déménagé à Krasnoïarsk.
Un jour d'avril 1987, Ivan est rentré à la maison
et a dit : « Je pars en mission. » Il a rapidement
fait ses affaires et est parti. Il occupait le poste de commandant
adjoint de la 3e compagnie de l'unité militaire 55237.
C'était un homme consciencieux et responsable. Compte tenu
de sa profession, il comprenait naturellement toute l'ampleur
du danger lié à une telle mission, car il savait
ce qu'était la radioactivité.
À l'époque, nous avions déjà deux
filles. L'aînée avait sept ans et la cadette n'avait
que quelques mois. Elles lui manquaient terriblement. Ivan est
rentré chez lui en octobre 1987. Il ne parlait pas de son
séjour à Tchernobyl, lorsque je lui posais des questions,
il répondait : « Pourquoi veux-tu savoir cela ? »
Il mentionnait seulement que des artistes venaient souvent donner
des concerts et qu'ils faisaient des excursions à Kiev.
De nature, mon mari était
un homme très calme, il est revenu encore plus réservé
et ne s'est jamais plaint de quoi que ce soit. Il a pris sa retraite
pour invalidité à l'âge de 40 ans. Il a travaillé
comme adjoint du chef du district de Jeleznodorojny, à
Krasnoïarsk. Ivan est décédé en 1996.
Anatoly Mikhaïlovitch Viatkine
Né en 1947.
Valentina Grigorievna Viatkina : «
Anatoly n'est pas allé à l'hôpital, bien
qu'il se sentît mal »
Au moment de l'accident, en avril 1986, mon mari, Anatoly Mikhaïlovitch
Viatkine, travaillait comme monteur sur un chantier de l'Administration
de la construction n° 12 de Krasnoïarsk. Personne de
son entreprise n'a été mobilisé en 1986.
La convocation du bureau de recrutement militaire est arrivée
le 23 octobre 1987. Il est rentré chez nous et a annoncé
qu'il était appelé pour six mois, finalement, il
n'a servi que deux mois, revenant le 25 décembre de la
même année.
D'après ce qu'en disait Anatoly, le travail consistait
essentiellement en tâches manuelles : on prenait une pelle,
on en amassait autant que possible et on jetait le tout le plus
loin possible. Ils travaillaient dans la zone des 30 kilomètres,
selon lui, ils enterraient dans le sol tout ce qui était
contaminé par les radiations. Ils étaient principalement
envoyés dans des zones périphériques pour
des opérations de nettoyage. Nous sommes restés
en contact, je recevais ses lettres. Il y parlait de son travail
et disait qu'une fois atteinte la limite de dose de radiation
autorisée, il rentrerait à la maison.
Il évoquait souvent les nombreux pillards : les gens avaient
fui leur domicile dans la précipitation, laissant tout
derrière eux (vêtements, biens, argent), et des individus
sans scrupules tentaient de tirer profit de cette tragédie.
À son retour, il
avait changé : il avait beaucoup maigri, ses cheveux tombaient
par poignées et il semblait avoir vieilli prématurément.
Il n'est pas allé à l'hôpital, bien qu'il
se sentît mal. Les médecins disaient que c'était
inutile, qu'on ne pouvait pas le guérir. Il souffrait d'atroces
douleurs osseuses, il ne supportait pas qu'on le touche. Il n'a
vécu que cinq ans et un mois après Tchernobyl. Puis
il nous a quittés. Lorsqu'il s'y est rendu, il savait que
quiconque y séjournait ne vivrait pas longtemps. Et c'est
exactement ce qui s'est passé. Il a reçu deux médailles
et un ordre pour ses services à Tchernobyl.
Guennadi Vladimirovitch Volkov
Natalia Alekseïevna Volkova : «
Il était impossible de refuser la mission »
Mon mari, Guennadi Vladimirovitch Volkov, travaillait comme dosimétriste
à l'usine KhMZ. Il ne voulait pas aller à Tchernobyl,
mais il y a été envoyé en mission officielle
en mai 1987. Comme nous étions alors sur liste d'attente
pour un appartement, il était impossible de refuser cette
mission. Le président du comité syndical lui avait
assuré qu'il n'y avait aucun danger sur le site de l'accident.
Guena s'y est même baigné dans la rivière.
Plus tard, cependant, ce même président a affirmé
: « Ce n'est pas moi qui vous y ai envoyés. »
Mon mari nous a appelés deux fois depuis là-bas,
depuis Kiev. Il a mentionné sa visite au monastère
de la Laure, mais n'a rien dit d'autre.
Guennadi est rentré chez lui début juillet 1987.
Peu après, il a perdu la vue et a souffert d'une longue
maladie. Il est décédé en 2005.
Vladimir
Vitsentevitch Dvoretski
Né en 1932.
Zinaïda Alekseïevna Dvoretskaïa
: « C'était comme si on lui avait coupé
les ailes »
Mon mari, Vladimir Vitsentevitch Dvoretski, travaillait comme
conducteur de train au dépôt ferroviaire au moment
de l'accident. Il a été mobilisé par le bureau
de recrutement militaire le 2 mai 1986. Lorsque tout cela s'est
produit en avril, personne n'a rien dit à la population.
Le défilé
du 1er Mai a tout de même eu lieu à Kiev, rassemblant
une foule immense. Ce n'est que le 2 mai qu'ils ont commencé
à évacuer les enfants et à transporter les
gens par bus. À l'époque, nous vivions à
Korostyl, dans la région de Jytomyr. Kiev et Korostyl sont
toutes deux très proches de Tchernobyl. Ce même jour,
le 2 mai , ils ont commencé à mobiliser des gens
pour s'y rendre. Nous ne réalisions pas que la situation
était si grave, bien sûr, nous savions qu'un accident
s'était produit et qu'ils luttaient contre un incendie,
mais nous ne connaissions pas toute la vérité, nous
ne pensions pas que c'était si dangereux. On raconte que
pendant la lutte contre l'incendie, des enfants couraient aux
alentours sans que personne ne les éloigne, pendant ce
temps, les pompiers tombaient malades sur place, les émissions
de radiations étaient immenses...
À partir du 2 mai, les cheminots ont consacré toute
leur énergie aux opérations de déblaiement.
Mon mari arrivait au dépôt, son train était
chargé de pierres et de gravats, et il acheminait le tout
sur place avec sa locomotive.
Il rentrait du travail épuisé, alors qu'il avait
toujours été un homme plein de vie et très
actif socialement. Mais là, c'était comme si on
lui avait coupé les ailes. Il était terriblement
fatigué, il travaillait tous les jours, sans répit,
accumulant 1 100 heures de travail entre le 2 mai et le 26 août.
Il travaillait sans jour de repos, il lui arrivait de se sentir
mal mais d'aller travailler quand même, car il y avait une
pénurie de conducteurs. Plus tard, bien sûr, ils
ont pris conscience du danger et des mesures de protection nécessaires.
On a commencé à leur fournir des vêtements
de protection spéciaux. Bien qu'il fût conducteur
de train, ils étaient tenus de boire 150 grammes de vodka
au cours de la journée. Et la nourriture, disait-il, était
très bonne. Ce qui me frustre aujourd'hui, c'est que je
dispose de tous les documents traduits de l'ukrainien vers le
russe, et pourtant personne ne veut échanger son certificat
ukrainien de première catégorie. Un tribunal a ordonné
son remplacement par la version russe, mais en vain.
Nos enfants étaient déjà adultes à
l'époque. Ma fille est venue ici, à Krasnoïarsk,
avec ses jeunes enfants. Je suis moi-même originaire de
Krasnoïarsk. J'ai rencontré mon mari alors qu'il travaillait
dans un train de voyageurs et qu'il était ici pour une
mission professionnelle.
Mon mari a pris sa retraite
en 1986, il n'allait pas à l'hôpital, ce n'était
pas dans ses habitudes, et, durant toute sa carrière, il
n'a jamais pris un seul congé maladie. En 1997, il a fait
un accident vasculaire cérébral (AVC) accompagné
d'une hémorragie et d'un oedème cérébral.
Il a passé quelque temps à l'hôpital avant
d'en sortir, je l'ai ramené à la maison, mais son
état a empiré une semaine plus tard. On refusait
de l'admettre à l'hôpital : après tout, c'était
un retraité, qui avait besoin de lui là-bas ? J'ai
fait jouer mes relations pour le faire admettre, il est resté
hospitalisé, puis un deuxième AVC est survenu, suivi
d'un autre... Il a fini totalement paralysé.
Pourtant, les médecins refusaient de reconnaître
que toutes ces affections découlaient de Tchernobyl. Il
n'y avait aucune indemnité, rien, je le soignais moi-même,
à mes frais. J'ai décidé de me battre pour
obtenir cette reconnaissance, mais comment faire ? Il n'y avait
aucune trace de cela dans son dossier médical. Ce n'est
qu'en 1999, alors qu'il était déjà totalement
paralysé et mentalement diminué, que j'ai enfin
obtenu tous les rapports médicaux nécessaires. Ce
n'est qu'en novembre que j'ai réussi à lui faire
reconnaître une invalidité de première catégorie,
et il est décédé en décembre. Vladimir Vicentievitch a vécu dix ans après
Tchernobyl.
Evguenia Mikhaïlovna
Trofimova : « Nikolaï
avait le moral solide »
Au moment de l'accident, mon mari, Nikolaï Averyanovitch
Trofimov, et moi vivions à Krasnoïarsk. Nous avons
appris la nouvelle de la catastrophe par son frère, qui
habitait alors en Ukraine. Il nous a écrit pour nous dire
qu'un accident s'était produit, que les gens étaient
évacués par bus et qu'il était interdit de
consommer des légumes ou des herbes du jardin. Mon beau-frère
racontait aussi que, le 28 avril, une femme inconnue vêtue
d'une blouse de protection bleue était apparue à
la télévision, elle affirmait que rien de grave
ne s'était passé, que les opérations de décontamination
étaient en cours et qu'il ne fallait pas s'inquiéter.
En avril 1987, mon mari a reçu une convocation du bureau
de recrutement militaire. À l'époque, il travaillait
comme soudeur dans une usine. Il a été mobilisé
en avril et est rentré en juin 1987. Il a participé
aux opérations de décontamination au niveau du quatrième
réacteur, tout se faisait très vite, ils se déplaçaient
en courant. Ils ne restaient que trois à sept minutes sur
le site avant de regagner le bunker. Leur exposition aux radiations
était contrôlée quotidiennement.
Durant toute la durée de sa mission, Nikolaï n'a téléphoné
qu'une seule fois. Il disait que tout allait bien et qu'il travaillait.
À son retour, lorsqu'il
a sonné à la porte et que je suis allée ouvrir,
j'ai eu l'impression qu'il revenait d'entre les morts, c'est vraiment
ce que j'ai ressenti. Ses premiers mots ont été
: « Nous sommes foutus. » Il a commencé à
souffrir de problèmes de santé en 1987 et a fini
par être reconnu invalide. Il était très malade,
ses jambes le faisaient souffrir et il n'avait plus aucune force.
Il a perdu la vue très rapidement. Il est passé
de la taille 52 à la taille 44. Pourtant, il a gardé
le moral et ne s'est jamais plaint. Nikolaï Averyanovitch
Trofimov est décédé en août 1996, à
l'âge de 50 ans.
Je n'en veux à personne en particulier, mais je ressens
de l'amertume, bien sûr. Son
statut d'invalidité a été réévalué
en mai 1996, Il était hospitalisé à l'époque,
et ils l'ont fait passer du groupe II au groupe III, alors même
qu'il avait totalement perdu la vue. Puis, en août, il est
décédé. Nous étions en train de préparer
le dossier avec des représentants de l'Union des vétérans
de Tchernobyl. Nous avons envoyé les documents à
Novossibirsk pour vérification, mais il était déjà
trop tard. Il était mort.
Evgueni Alexandrovitch Tchadine, originaire de Krasnoïarsk. Campement
militaire de campagne de l'unité militaire 41173.
Né en 1953.
Lioudmila Grigorievna Tchadina : «
Mon mari souffrait terriblement de l'éloignement de
sa famille, surtout de son fils »
Mon mari, Evgueni Alexandrovitch Tchadine, était le fils
unique d'une mère invalide. En janvier 1987, il fut envoyé
travailler à Tchernobyl sur ordre officiel. À l'époque,
il travaillait à l'atelier d'électrolyse de l'usine
KrAZ. C'est son chef d'équipe qui lui remit sa convocation.
Ce jour-là, mon mari rentra chez nous plus tôt que
prévu, à midi, déjà vêtu de
son uniforme militaire.
À Tchernobyl, Zhenya servait comme spécialiste des
transmissions. Son dossier militaire indique qu'il appartenait
à l'unité 41173A. Le cachet de la poste sur ses
lettres portait la mention "Ivankovo". Grâce à
son poste, il pouvait appeler la maison tous les jours, ce qu'il
faisait effectivement. Chaque matin, à quatre heures (heure
d'Ukraine), le téléphone sonnait. Comme nous n'avions
pas le téléphone chez nous, je me rendais spécialement
chez ma soeur. Nous discutions pendant une heure. La communication
était excellente, il s'agissait d'une ligne gouvernementale,
et ne coupait jamais.
Mon mari souffrait terriblement de l'éloignement de sa
famille, surtout de son fils. Par ailleurs, en raison de ses fonctions,
il était très bien informé de la situation
réelle et comprenait parfaitement le niveau de danger.
Néanmoins, il s'est porté volontaire pour monter
sur le toit du réacteur. Il voulait atteindre rapidement
sa limite de dose de radiation autorisée afin de pouvoir
rentrer chez lui.
Il finit par rentrer, et
je compris immédiatement que Zhenya était gravement
malade. Il est décédé en 1993. Peu avant
sa mort, alors qu'il était hospitalisé, son traitement
nécessitait une somme considérable : les médicaments
coûtaient 625 roubles, alors que mon salaire n'était
que de 250 roubles. Je ne savais tout simplement pas où
trouver cet argent. En désespoir de cause, j'ai écrit
une lettre à Boris Eltsine. Je suis profondément
reconnaissante envers le premier président de la Fédération
de Russie : les médicaments sont bien arrivés. Mais
il était déjà trop tard, Zhenya était
décédé entre-temps.
Viktor
Artemievitch Pankov
Né en 1949.
Tatiana Gueorguievna
Pankova : « À son retour de sa mission à
Tchernobyl, la santé de Viktor a commencé à
décliner. »
Mon mari, Viktor Artemievitch Pankov, était
diplômé de la faculté de génie civil
de l'Institut polytechnique. Il a servi deux ans à la frontière
chinoise, après quoi nous avons déménagé
à Krasnoïarsk-45 (aujourd'hui Zelenogorsk). L'usine
« Sibvolokno » avait besoin d'ingénieurs en
génie civil pour diriger son service de grands travaux.
Lorsqu'une demande de personnel d'encadrement est arrivée
de Tchernobyl et que le directeur de l'usine a suggéré
à Viktor d'y aller, il a répondu : « S'il
le faut, il le faut ! » Mon mari a participé aux
opérations de décontamination à la centrale
nucléaire de Tchernobyl du 17 août 1987 au 5 août
1988. Il a travaillé à la mise en service du troisième
réacteur de la centrale, en tant que chef du service technique
et de production pour les grands travaux au sein de l'association
de production « Kombinat ». Il ne pouvait pas écrire
de lettres depuis là-bas, il téléphonait
surtout. Il disait que les conditions étaient, bien sûr,
épouvantables. On ne pouvait aller nulle part, tout autour
était contaminé. Il racontait que tout poussait
partout, fruits, baies, champignons, mais qu'on ne pouvait rien
cueillir. Tout était détruit. Selon lui, la nourriture
était bonne. Ils buvaient des caisses d'eau minérale
et avaient droit à de petites quantités de vodka
en raison des niveaux de radiation élevés. À
la fin de sa mission, ils ont voulu le garder car c'était
un bon travailleur, mais il a refusé, sa famille, sa femme
et ses deux enfants, l'attendait chez lui.
Avant Tchernobyl, Viktor était un homme en parfaite santé,
champion de ski de fond en Khakassie, d'un naturel joyeux et très
impliqué dans la vie locale. Il était respecté
de ses collègues. C'était un bon mari, un homme
attaché à sa famille, toujours prêt à
aider autrui. À
son retour de Tchernobyl, sa santé a commencé à
décliner et il a été muté à
un autre poste : directeur général adjoint chargé
de la construction à l'usine « Khimvolokno ».
Les examens médicaux semblaient négliger ses douleurs,
et aucun traitement spécialisé ne lui a été
prescrit. Son état s'est progressivement aggravé.
À la fermeture de l'usine, il a pris sa retraite à
l'âge de 50 ans, n'étant plus en mesure de travailler.
Il est décédé en février 2006.
Nikolaï
Fedorovitch Kostyaev
Né en 1959 à Krasnoïarsk.
Le capitaine Nikolaï Fedorovitch Kostyaev
se souvient :
« En 1986, alors que j'étais lieutenant principal,
je servais au sein de l'unité de construction militaire
n° 1204 de "Sibkhimstroy", rattachée à
l'usine "Krasmash". Je passais mes vacances en famille
en Abkhazie lorsque j'ai reçu l'appel m'informant que j'avais
été mobilisé pour participer aux opérations
de nettoyage après la catastrophe de Tchernobyl. Nous sommes
rentrés chez nous et, en novembre, je suis parti pour Tchernobyl,
où j'ai été nommé commandant adjoint
de compagnie. J'avais 250 hommes sous mes ordres. La plupart étaient
des réservistes, souvent surnommés les "partisans".
Beaucoup avaient 40 ou 45 ans, alors que je venais tout juste
d'avoir 27 ans.
Néanmoins, je me suis fait de bons amis durant cette mission.
Les hommes sous mes ordres auraient pu être mes pères,
et pourtant, l'écart d'âge n'a jamais posé
problème. Nous n'avions pratiquement pas de temps libre,
nous travaillions du matin au soir. Il est difficile de vivre
sans interactions sociales, nous essayions donc de nous remonter
le moral mutuellement grâce à des blagues et des
anecdotes. Je n'oublierai jamais la façon dont les gars
ont fêté mon anniversaire, le 28 novembre. Une troupe
d'artistes était venue donner un concert, et mes camarades
ont fait une demande spéciale. Rien que pour moi, les artistes
ont interprété une chanson tirée du film
"Seuls les vieux vont au combat", chantée en
ukrainien. Ce fut un moment inattendu et profondément émouvant
qui m'a tiré des larmes. Bien après avoir quitté
Tchernobyl, je n'arrivais pas à me défaire du sentiment
que ma vie s'était scindée en deux : un "avant"
et un "après". » Nous étions logés
dans de très beaux camps de pionniers. La campagne environnante
était d'une beauté saisissante. Pourtant, un sentiment
d'anxiété, celui d'une catastrophe imminente et
généralisée, ne nous quittait jamais.
Au moment de mon déploiement à Tchernobyl, ma fille
n'était encore qu'une toute petite enfant, elle avait à
peine trois ans, et ma femme était très inquiète.
Nous comprenions tous deux parfaitement l'ampleur du danger. Cependant,
je n'ai pas cherché à me soustraire à cette
mission, je me disais que si quelqu'un devait y aller, pourquoi
pas moi ?
De nombreux officiers de mon unité militaire ont pris part
aux opérations de nettoyage. J'ai perdu un ami, Ivan Viktorovitch
Ousevitch, à cause de Tchernobyl, il avait été
mon témoin de mariage. Après avoir servi deux mois
dans la zone d'exclusion, il a été retenu pour une
nouvelle période de service. À son retour, il est
tombé gravement malade et est décédé
prématurément.
On a voulu me garder sur place également, mais le hasard
en a décidé autrement : j'ai eu une crise soudaine
de gastrite, une affection que je n'avais jamais connue avant
mon déploiement. Elle a peut-être été
déclenchée par une tension nerveuse extrême.
À l'hôpital régional de Kiev, les médecins
ont jugé qu'un traitement supplémentaire était
nécessaire, je suis
donc rentré chez moi avec une dose de radiations officiellement
enregistrée à 9,5 roentgens.
J'ai sonné à la porte de mon appartement à
Krasnoïarsk le soir du 31 décembre. Ce fut une sacrée
surprise.
Lorsque mon dossier de décoration a
été examiné en 2006, on m'a dit que ma dose
de radiations n'était pas assez élevée pour
prétendre à un Ordre, mais seulement à une
médaille. J'ai répondu : « Merci, cela me
suffit. » Par la
suite, j'ai suivi un long traitement hospitalier. Des taches rouges
couvraient mon corps. On m'a diagnostiqué un syndrome d'irradiation
aiguë et j'ai subi une procédure complète d'épuration
sanguine. Je crois que c'est ma foi orthodoxe
qui m'a sauvé. À mon arrivée à Kiev,
la première chose que j'ai faite a été de
me rendre à la laure des Grottes de Kiev pour prier. J'aimerais
retourner à Kiev pour faire une prière d'action
de grâce. Mais je
n'ai jamais voulu retourner à Tchernobyl. Cette mission
m'a coûté mon emploi : j'ai dû quitter l'armée
pour raisons de santé. Aujourd'hui, classé invalide
de groupe 3, je travaille comme ouvrier.
Le seul souvenir qu'il me reste de l'opération de décontamination
est le laissez-passer qui m'autorisait à circuler librement
dans la Zone. Je suis aussi allé à Pripyat. Cette
ville m'a marqué durablement : petite, très belle
et pratiquement vide.
Sauf pour les liquidateurs. Pripyat ressemblait à une ville
fantôme et laissait une impression lourde et sombre. Chaque
année, à l'anniversaire de l'accident de Tchernobyl,
nous retrouvons nos camarades militaires. Il en manque toujours
quelques-uns à l'appel. Il n'y a pas si longtemps, nous
avons enterré Anatoly Bogdanov, qui travaillait lui aussi
à l'usine Krasmash. C'était un spécialiste
en chimie chargé de mesurer les niveaux de radiation dans
la Zone.
Nous n'aimons guère nous attarder sur la période
des opérations de nettoyage, car elle est associée
à une immense douleur et à des pertes incalculables,
pourtant, le jour de la tragédie, le 26 avril, nous nous
réunissons pour honorer la mémoire de nos amis disparus.
Evgueni
Ivanovitch Oboukhov
Né en 1954, à Zelenogorsk.
Evgueni Oboukhov : « Je n'avais aucune intention de refuser la mission »
Je vis à Zelenogorsk depuis 1956. Je
suis diplômé de l'Institut polytechnique de Krasnoïarsk,
avec une spécialisation d'ingénieur en exploitation
des transports routiers. J'ai travaillé pendant cinq ans
comme agent opérationnel dans la police. Par la suite,
j'ai travaillé au sein de l'administration chargée
de la construction.
En 1988, j'ai été convoqué au service des
ressources humaines, on m'a demandé si j'accepterais de
partir à Tchernobyl. Je n'avais aucune intention de refuser,
après tout, d'autres y étaient allés avant
moi. Je n'avais pas de connaissances approfondies sur les radiations,
mais je respectais strictement la règle : « Ne pas
aller là où il ne faut pas. » J'ai été
nommé chef du convoi de véhicules de l'UMIAT.
De nombreux véhicules étaient en service sur le
site de la centrale, je veillais à ce qu'ils soient opérationnels
et je supervisais les réparations si nécessaire.
En somme, c'était un travail de chef de convoi, rien d'extraordinaire.
Il y avait une multitude de véhicules provenant de diverses
régions du pays, des camions-bennes et des engins spécialisés
(chargeuses, nacelles élévatrices, bétonnières,
pompes et grues mobiles). Certains étaient neufs, d'autres
anciens. Si l'on avait un besoin urgent d'une voiture de tourisme,
nous nous rendions à Pripiat, forcions l'entrée
d'un garage et contrôlions le véhicule au dosimètre.
Le plus souvent, ils étaient « propres », c'est-à-dire
utilisables. Nous devions fréquemment réparer les
engins. Bien entendu, nous ne réparions que ceux qui étaient
« propres », les véhicules contaminés
étaient envoyés à Kopachi pour y être
mis au rebut.
Les véhicules étaient constamment dépouillés
de leurs pièces, chaque matin commençait par un
« état des lieux », il fallait déterminer
quelle pièce avait été retirée de
quel véhicule et lesquels étaient encore en état
de marche. Le pillage était monnaie courante. Au besoin,
nous blindions les engins avec des plaques de protection en plomb.
Je me souviens de mes débuts à ce poste, je suis
allé voir le responsable des approvisionnements pour obtenir
du plomb. « Prenez ce dont vous avez besoin », m'a-t-il
dit. « Quelle quantité dois-je prendre ? »
« Il y en a une cinquantaine de tonnes en rouleaux. »
Des incidents survenaient également lors de l'entretien
des engins. Un membre du Komsomol a passé toute la nuit
à réparer un tracteur « sale » [contaminé
par la radioactivité]. Au matin, il l'avait remis en état
et se sentait l'âme d'un héros. Mais au lieu de remerciements,
il a reçu une dose importante de radiations et un blâme.
Le tracteur a fini à la ferraille.
En général, il était difficile d'effectuer
des réparations de qualité dans de telles conditions,
il était plus simple de se débarrasser du matériel.
C'est d'ailleurs ce que nous avons fait.
À Tchernobyl, j'ai rencontré des gens venus là
pour gagner beaucoup d'argent. Un jour, j'ai engagé la
conversation avec un chauffeur qui m'a raconté son histoire.
Il participait aux opérations de nettoyage depuis 1986.
Il était originaire de la région de Tambov, d'un
village totalement oublié de Dieu et des hommes. Après
son service militaire, il était rentré chez lui.
Il n'y avait pas de travail, il était dans le dénuement
le plus total, usant le même vieux pantalon d'uniforme depuis
deux ans. Puis l'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl
a eu lieu. Le jeune homme s'est présenté au bureau
de recrutement militaire et s'est rapidement retrouvé à
Tchernobyl. Lorsqu'il a reçu sa première paie, il
a eu un véritable choc. On lui a versé 5 000 roubles,
alors que chez lui, 50 roubles représentaient le summum
de ses rêves. Il est donc resté. À mon arrivée,
c'était un homme très malade, aux intestins ravagés,
il toussait sans cesse, rejetant tout ce qu'il avait dans les
poumons.
Il avait environ 25 ou 27 ans. Pourtant, il avait acheté
une maison à Sotchi et s'était marié. «
Je préfère vivre comme un être humain pendant
un an », disait-il. Dans un village, j'ai rencontré
des "auto-installés" une famille
vivant dans une maison ombragée par des sapins aux aiguilles
roussâtres, les parents et trois enfants. Ils n'avaient
probablement nulle part où aller ailleurs. « Regardez
la récolte de pommes de terre qu'on a eue », disaient-ils
fièrement.
Beaucoup de gens négligeaient
les consignes de sécurité. Le règlement imposait,
par exemple, de changer fréquemment de vêtements
et de chaussures. Or, la radioactivité sur les vêtements
est invisible à l'oeil nu, les habits semblaient neufs,
sortis d'usine, portés à peine quelques fois.
Une femme de ménage avait trouvé le moyen de récupérer
ces vêtements et chaussures dans les sacs poubelles pour
les apporter à sa famille au village. Et il n'y avait pas
qu'eux, même des personnes ayant fait des études
supérieures faisaient frire et mangeaient des champignons
de Tchernobyl ! J'ai vu de mes propres yeux des chauffeurs utiliser
un chalumeau pour faire bouillir dans un seau des écrevisses
pêchées dans les lacs des environs, et vanter leur
délicieux goût, par-dessus le marché.
Nicolas
Yakovlevitch Griaznov
Né en 1948, Jeleznogorsk.
Nikolai Gryaznov : « Les missions qui nous avaient été confiées ont été accomplies »
Avant Tchernobyl, je vivais et travaillais
à Jeleznogorsk, au sein de la société ZAO
MSU-53 (l'usine expérimentale de Jeleznogorsk), en tant
que monteur de structures métalliques. J'ai appris l'existence
de l'accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl
par les médias. On n'en parlait pas au travail, mais des
personnes venues de républiques amies de l'Union soviétique
étaient envoyées dans notre usine en mission. Elles
travaillaient avec nous pendant environ une semaine avant d'être
envoyées à Tchernobyl. À l'époque,
je pensais que cela ne nous concernerait pas.
Nous travaillions alors sur un projet à Krasnoïarsk,
l'ouverture du musée V. I. Lénine était prévue
pour le 7 novembre. C'est pourquoi nous faisions des journées
de 12 heures. Puis, un
vendredi soir, on est venus nous chercher sur le chantier pour
nous ramener dans notre ville. On m'a remis un avis m'ordonnant
de me présenter au chef du service des ressources humaines,
il était déjà environ 22 heures. Le responsable
des RH m'a donné un billet d'avion et une indemnité
de déplacement, et m'a informé que je partais pour
la centrale de Tchernobyl. J'ai tenté de refuser, de ne
pas y aller, mais ils ont essayé de me convaincre et m'ont
menacé, si je refusais, je serais mobilisé d'office
par le bureau de recrutement militaire.
Ainsi, le lendemain à 11 heures, un fourgon "Latvia"
s'est arrêté devant la maison, nous sommes montés
à bord, avons été conduits à l'aéroport
et avons pris l'avion pour Kiev. De là, nous avons pris
un train de banlieue à quatre pour atteindre notre destination,
le service des ressources humaines de l'US-605.
Au début, nous avons travaillé à l'assemblage
de la poutre géante "Mammouth" sur le site, face
à la centrale de Tchernobyl. Nous faisions des vacations
de 12 heures sans pause déjeuner, nous ne recevions que
des rations sèches, une boîte de ragoût de
viande et une boîte de lait concentré par personne,
ainsi qu'une boîte de sprats à partager pour deux.
Dans notre caravane blindée au plomb, il y avait une caisse
d'eau minérale Borjomi. Nous la buvions, et nous l'utilisions
aussi pour notre toilette.
Nous logions dans l'enceinte d'un centre de loisirs, dormant sur
des matelas, Il n'y avait pas de couvertures, alors nous nous
sommes couverts avec d'autres matelas. C'était l'automne
et il faisait froid. En plus du "Mammouth", nous devions
assembler la poutre-caisson "Octopus", une structure
de répartition. C'étaient, pour l'essentiel, les
tâches qui nous étaient confiées, et nous
les avons accomplies. J'ai séjourné à Tchernobyl
du 20 septembre au 19 octobre, trajet compris. Une condition nous
a été fixée dès le départ,
plus vite nous terminerions l'assemblage, plus vite nous pourrions
repartir. Ils ne nous ont pas retenus.
Quant aux équipements de protection individuelle, nous
avions des masques respiratoires Petal, nous n'avions pas de dosimètres,
et nous changions de vêtements pour en mettre des propres
à l'intérieur de la caravane. Avant de rentrer chez
nous, on nous a conseillé ceci : une fois arrivés,
brûlez immédiatement les vêtements que vous
avez portés pendant le voyage. C'est exactement ce que
nous avons fait.
Dans l'ensemble, ce n'était pas effrayant, on ne voit pas
les radiations, et cela ne fait pas mal, la seule chose, c'est
que je me sentais tout le temps somnolent.
Qu'y a-t-il vraiment à raconter ? Je vis ma vie, je fais des bilans de santé et
je suis un traitement.
À Tchernobyl, nous dormions quatre ou cinq heures par nuit.
Mais j'y étais habitué, dans la taïga, il m'arrivait
parfois de devoir dormir à même la neige. Aujourd'hui,
tout me fait mal, mais, dans l'ensemble, je ne me plains pas.
On m'a ramené de l'aéroport en ambulance, ma tension
était de 200 sur 120, et les médecins m'ont dit
que c'était dû au changement de climat. Nous étions
quatre à nous y rendre, et trois sont déjà
décédés. Après la mort de mes camarades,
je suis tombé dans une terrible dépression, je pensais
que je serais le prochain. Mais je suis un survivant. Je mène une vie active, je chasse, je pêche
et je suis proche de la nature.
Avant Tchernobyl, je n'avais qu'un fils, mais aujourd'hui j'ai
trois petits-enfants, deux garçons et une fille. Je suis
un grand-père "riche".
JDD, 15/1/2009:
La Cour européenne des droits de l'homme a ordonné jeudi à la Russie de mettre en application les décisions de justice délivrées à ses ressortissants. Depuis 2002, près de 200 arrêts de la Cour ont condamné Moscou pour ce même motif. Le Russe Anatoli Tikhonovitch Bourdov, irradié alors qu'il participait d'octobre 1986 à janvier 1987 aux travaux de confinement de la centrale nucléaire de Tchernobyl, avait été le premier, en mai 2002, à faire condamner son pays pour non versement des prestations sociales qui lui avaient été accordées. La Russie dispose d'un délai de six mois pour exécuter cet arrêt, dès lors que celui-ci sera devenu définitif, soit dans trois mois si elle n'en fait pas appel.
Le
1er octobre 1986 signature des constructeurs du sarcophage pour
la fin des travaux (voir le doc vidéo).
Pour le physicien bélarusse Gueorgui Lepnine qui a travaillé sur le réacteur numéro 4 "Selon mon décompte, le nombre de « liquidateurs » décédés atteint aujourd'hui près de 100.000 personnes, alors qu'un million de personnes au total ont travaillé à la centrale de Tchernobyl " après l'accident, a estimé M. Lepnine. "Aujourd'hui, les médecins tentent d'expliquer ces morts par le stress, les maladies cardio-vasculaires. Mais pourquoi ces maladies sont-elles apparues?", s'interroge M. Lepnine. "Il n'y a aucune statistique sur le décès des "liquidateurs", personne ne les publie", a-t-il souligné. Selon le physicien bélarusse, la mortalité parmi les "liquidateurs" de Tchernobyl est 75 fois plus élevée que parmi les catégories comparables de la population.
Selon
Wladimir Tchertkoff qui a filmé la conférence
de l'OMS à KIEV en 2001 (Cf. le documentaire Controverses Nucléaires): « L'estimation
du nombre total des liquidateurs, appelés de toute l'Union
Soviétique à construire le "sarcophage"
et à décontaminer les territoires, varie entre 600
000 et 800 000 jeunes hommes en pleine santé (certaines
associations de défense de leurs droits avancent le chiffre
de un million). Leur âge moyen était de 33 ans en
1986. Les informations concernant la catastrophe de Tchernobyl
étant couvertes du
secret d'état pendant les 4 premières années
(les dernières de l'existence de l'URSS), et les doses
d'irradiation qu'ils ont reçues étant systématiquement
diminuée [...]. Les survivants de cette armée sont
dispersés sur les 11 fuseaux horaires de l'ex-Union Soviétiques,
nombreux sont inconnus des statisticiens et grâce à
la désinformation, planifiée conjointement par le
Krémlin et par les agences nucléaires de l'ONU,
ils ne savent pas pourquoi ils sont malades et de quoi ils meurent
si jeunes. Le chiffre officiel
enregistré par la Fédération de Russie permet
donc d'évaluer à 200 000 - 300 000 le nombre total
des liquidateurs invalides et à 60 000 -100 000 les décédés,
à ce jour. »
A la conférence de l'OMS
à Kiev en juin 2001, le Ministre de la Santé
d'Ukraine a déclaré que dans
la plupart des républiques de l'ancienne Union Soviétique,
la proportion des invalides
parmi les liquidateurs dépassait les 30% !
S.I. Ivanov,
Médecin chef de la Fédération de Russie a déclaré que: "Plus de 200.000 Russes ont été
engagés dans les travaux de liquidation... Selon le Registre officiel, 50.000
sont invalides et 15.000 déjà morts."
Yevrobatsi, 18/8/2006:
par Marianna Grigorian et Gayane Mkrtchian,
journalistes à ArmeniaNow, Erevan.
(traduction d'IWPR de Georges Festa)
Vingt ans après, une génération nouvelle d'enfants ne reçoit pas les traitements nécessaires pour les maladies causées par Tchernobyl.
La peau de Sennik Alexanian a jauni, ses os ressortent, ses yeux sont enflés. M. Alexanian est âgé de seulement 49 ans mais son système immunitaire s'est effondré. Comme des centaines de ses compatriotes sa vie est divisée en deux périodes : l'avant et l'après Tchernobyl.
Comme 3000 autres Arméniens et comme des dizaines de milliers de personnes à travers l'Union Soviétique -, M. Alexanian avait été envoyé pour aider à la réorganisation, suite à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl il y a vingt ans. La moitié des Arméniens envoyés là-bas connaissent de graves problèmes de santé causés par les radiations subies et 350 sont déjà morts.
Le 25 avril, un groupe de sauveteurs arméniens a été reçu et récompensé par le premier ministre M. Andranik Margarian, qui leur a promis davantage de soutien, mais beaucoup de gens assurent qu'ils ont été abandonnés par le gouvernement de l'Arménie indépendante.
«Je suis allé à mon travail, mais ils m'en ont empêché », se souvient M. Alexanian, qui travaillait comme chauffeur routier en 1986. « Ils nous ont mis dans des trains sans nous dire, ni à notre famille, où ils nous envoyaient. Si je n'y étais pas allé et si je m'étais enfui, ils m'auraient jugé comme ennemi du peuple.»
Personne n'informa les sauveteurs des dangers invisibles de la zone où ils pénétraient.
« Les radiations n'ont ni couleur ni odeur, tu ne peux pas les repérer », ajoute M. Alexanian. «On a juste commencé à se sentir moins bien, on avait continuellement mal à la tête, des vertiges, on saignait toujours du nez.»
M. Gevorg Vardanian, qui préside actuellement l'Association arménienne de Tchernobyl, a passé onze mois à Tchernobyl et souffre d'une grave maladie causée par les radiations. « En Ukraine l'opinion publique ignorait ce qui était arrivé. Lors du défilé du 1er Mai, une pluie radioactive est tombée sur les gens, rappelle-t-il. Le plus terrible c'est qu'il y avait des étudiants parmi ceux qui emmenèrent les gens hors de Tchernobyl. Ils n'ont jamais su qu'on les avait emmenés dans une zone dévastée.»
Six ans après la catastrophe, ce fut la fin de l'Union Soviétique et les nouveaux Etats indépendants, tels que l'Arménie, durent prendre en charge les sauveteurs. Or, contrairement à beaucoup d'autres pays, l'Arménie n'a pas affecté un budget conséquent au traitement médical des survivants de Tchernobyl. Bien que pouvant bénéficier de contrôles médicaux deux fois par an, les malades disent qu'en général, ils ne les ont même pas eus.
M. Alexanian nous dit que sa santé se détériore chaque jour davantage, mais qu'il n'a pas reçu d'argent pour se soigner. Sa famille a vendu tout ce qu'elle pouvait, même leur appartement. Il reçoit une pension de 21 000 drams, soit l'équivalent de 46 $, chaque mois, mais, selon lui, il aurait besoin de beaucoup plus pour acheter ne serait-ce que l'un des médicaments qui lui sont nécessaires.
« Lorsque nous nous adressons aux services spécialisés pour obtenir une aide, ils nous disent sournoisement précise M. Alexanian : "Vous n'auriez pas dû y aller". Ça ne dépendait pas de nous, personne n'est allé vers une mort lente en le sachant.»
Il y a six ans, sa femme et lui ont eu un fils, mais l'enfant a été aussi marqué par les conséquences de Tchernobyl. Le petit Vachagan est né avec des problèmes de santé chroniques , souffre d'épilepsie et de crises nerveuses. Selon M. Gevorg Vardanian, beaucoup de sauveteurs arméniens ne peuvent plus travailler. Ils vivent pauvrement et manquent d'argent pour leurs besoins les plus élémentaires.
«On pensait que nos problèmes qui avaient commencé à Tchernobyl se termineraient en Arménie¸ mais apparemment ils ne sont pas près de finir, nous dit M. Vardanian. Ce ne sont pas seulement les sauveteurs, mais plus de trente pour cent de leurs enfants qui souffrent de nombreuses déficiences et connaissent de graves problèmes de santé. Beaucoup n'ont même pas la chance d'emmener leurs enfants chez un médecin.»
D'après M. Vardanian, le gouvernement arménien n'a pas assumé efficacement ses responsabilités. «Nous n'avons aucune loi spécifique pour défendre les droits de ceux qui ont participé aux tâches d'urgence à Tchernobyl et pour leur donner les mêmes avantages dont bénéficient les autres sauveteurs dans l'ancienne Union Soviétique.»
Selon M. Vardanian, le gouvernement arménien a ratifié un traité qui prévoyait la mise en oeuvre d'une loi protégeant les survivants de Tchernobyl, mais jusqu'à présent une telle loi n'a pas encore été adoptée.
C'est seulement au début de cette année que la commission parlementaire aux affaires sociales, à la santé et à l'environnement a rédigé un projet de loi garantissant une protection aux victimes de Tchernobyl et à leurs enfants. Selon M. Gaguik Mkheyan, président de cette commission, «le projet de loi est en discussion». Son coût est toutefois déjà critiqué par des ministres du gouvernement.
«A mon sens, l'Arménie n'a pas besoin d'une telle loi», nous a déclaré Mme Jemma Baghdasarian, directrice du service des handicapés et des personnes âgées au ministre du Travail, arguant du fait que la législation courante en matière de protection sociale assure aux survivants de Tchernobyl un suivi satisfaisant.
Selon M. Nikolaï Hovhanissian, directeur du Centre arménien de soins et de traitement des brûlures liées à la radioactivité, qui déclare comprendre la cause des sauveteurs de Tchernobyl, l'Arménie n'a tout simplement pas les moyens de s'en occuper.
«L'Etat envisage de dépenser 100 000 drams (222 $) pour chaque malade, en incluant le coût de l'électricité utilisée par l'hôpital, les salaires du personnel médical, les médicaments et la nourriture, précise M. Hovhanissian. Que dire à cela ? Cette somme ne suffirait même pas à résoudre une partie des problèmes des patients.»
Les survivants eux-mêmes placent peu d'espoir dans cette nouvelle loi. D'après eux, le budget existant est déplorablement inadapté.
«On a l'impression d'avoir tout le monde contre nous, on est comme des cadavres ambulants, dont personne ne veut,» nous dit M. Vazguen Gyurjinian, un survivant de Tchernobyl. M. Gyurjinian, électricien, était âgé de 28 ans lorsqu'il fut envoyé dans la zone de la catastrophe. Agé maintenant de 46 ans, il s'exprime d'une voix rauque et respire avec difficulté. Il a déjà eu trois attaques cardiaques. Sa troisième fille, Lusine, née à son retour, était handicapée de naissance et ne reçoit que 3 600 drams (environ 8 dollars) par mois d'aide de l'Etat.
«Ce n'est pas seulement nous, pour qui
la vie est maintenant un fardeau, qui avons besoin de cette loi,
mais nos enfants et nos petits-enfants, déclare M. Gyurjinian.
Certains parmi nous ont peut-être des enfants en bonne santé,
mais cela ne nous garantit pas de ne pas avoir des petits-enfants
malades. Nos gènes ont subi de graves dommages.»
Le Monde, 25/4/06:
Tenez, voici l'histoire de ma maladie."
Constantin Tatuyam présente un gros carnet, bourré
de feuilles. "En 2000, j'ai fait une crise cardiaque.
J'ai dû commencer un nouveau carnet." Il rit. Comme
des centaines de milliers de jeunes hommes en 1986, il a été
appelé pour aider à "liquider"
l'accident de Tchernobyl.
"Notre équipe était chargée de décontaminer
les terrains autour de la centrale. Nous étions onze. Quatre sont morts. Et les
sept autres, nous sommes tous invalides, aucun n'est en bonne
santé."
Auparavant, il travaillait dans un
institut de métallurgie. Il est arrivé en septembre
1987 à Tchernobyl et y est resté jusqu'en 1994.
Son équipe a participé à l'enterrement des
objets trouvés dans la ville abandonnée de Pripiat,
à l'enfouissement de déchets radioactifs, à
la plantation d'herbes censées concentrer la radioactivité
et à la destruction de maisons dans les villages empoisonnés.
En 1989, il a été décoré. Il a mené
un travail de bureau à partir de 1990, et depuis 1994,
il ne travaille plus. A 56 ans, il est inactif, est toujours malade,
suit un traitement pour le coeur.
"Depuis le rapport de l'AIEA, en septembre 2005, disant
que la situation était propre, il devient difficile d'obtenir
des médicaments. On nous dit simplement qu'il n'y en a
pas."
Nikolaï Karpan, 60 ans, était employé de
la centrale. Il est arrivé le matin fatidique, à
8 heures, pour prendre son service - et a plongé dans la
fournaise : "Le personnel de l'usine était une
sorte d'otage. Nous connaissions le mieux l'endroit, donc on avait
besoin de nous. On travaillait quinze jours, on se reposait quinze
jours. Au bout de quelques mois, je suis devenu très malade.
On m'a envoyé à Moscou puis, en 1990, en Allemagne,
où l'on m'a diagnostiqué le "mal des rayons".
Tous mes organes sont atteints, j'ai vingt-cinq maladies. Mais
on s'habitue : je fais attention à ce que je mange, je
ne bois pas, je vois des bons amis, je fais de l'exercice. Et
je veux penser à autre chose."
Derrière la froideur des chiffres et des enquêtes,
tous ces "liquidateurs", mais aussi les centaines de
milliers d'habitants des zones contaminées, vivent avec
la maladie, plus ou moins grave, et dont on ne saura jamais avec
certitude si la radioactivité en est la cause.
"Je ne regrette pas d'avoir travaillé à
Tchernobyl, dit Constantin Tatuyam. On travaillait par
patriotisme, pas en pensant à ce qui arriverait plus tard."
Hervé Kempf
22/9/2005 - Deux
Russes, qui étaient intervenus sur la centrale nucléaire
de Tchernobyl après la catastrophe de 1986, ont obtenu
gain de cause jeudi devant la Cour européenne des droits
de l'homme qui a reconnu Moscou coupable d'avoir tardé
à verser les pensions d'invalidité dont ils avaient
obtenu la revalorisation.
Viktor Boutsev et Vladimir Denissenkov, deux ressortissants russes
âgés aujourd'hui d'une cinquantaine d'années,
avaient participé en 1987 à des interventions sur
le site contaminé de Tchernobyl, rappelle la Cour dans
son arrêt.
Tous deux se virent accorder au milieu des années 1990
une indemnisation, à verser mensuellement, pour les problèmes
de santé qu'ils connurent à la suite de leur exposition
à des émissions radioactives provoquées par
l'explosion de la centrale nucléaire.
Ils attaquèrent chacun l'autorité locale responsable
des pensions car ils estimaient que le montant de l'indemnisation
qu'ils devaient percevoir n'avait pas été fixé
correctement, poursuit la Cour européenne.
Les tribunaux leur octroyèrent une indemnisation qui devait
être indexée sur les augmentations du salaire mensuel
minimum mais, d'après les requérants, les sommes
leur furent versées avec plusieurs années de retard.
La Cour européenne a estimé que les autorités
russes avaient ainsi notamment violé l'article 6 §
1 (droit à un procès équitable dans un délai
raisonnable) et alloué respectivement 4.500 euros et 3.000
euros à MM. Boutsev et Denissenkov pour dommage moral.

28/5/2005
- Une centaine de "liquidateurs"
de Tchernobyl, des personnels ayant travaillé sur la zone
contaminée après l'accident de 1986, ont manifesté
samedi à Moscou pour réclamer le maintien de leurs
avantages sociaux, supprimés récemment par la loi.
Réunis devant le siège du gouvernement, ces "liquidateurs"
qui souffrent des conséquences de l'irradiation, ont réclamé
la restitution de l'aide médicale gratuite, des transports
gratuits et d'avantages en matière de services publics
(électricité, gaz, téléphone) dont
ils bénéficiaient jusqu'au 31 décembre 2004.
"Députés de Russie unie (le parti pro-Poutine)
ne tuez pas vos électeurs", clamait une pancarte brandie
par les manifestants. "Nous sommes venus protester contre
la politique anti-sociale du gouvernement", a déclaré
Iouri Semionov, président de l'association de victimes
"Tchernobylets".
Des dizaines de milliers de personnes avaient été
envoyées en avril 1986 sur les lieux de la catastrophe
de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, alors république
soviétique, pour y procéder à des travaux
d'urgence et en "liquider" les conséquences,
dans des conditions de sécurité dérisoires.
Viatcheslav Kitaïev, qui dirige une autre association "L'Union Tchernobyl-Russie",
affirme que près
de 150.000 liquidateurs vivent encore en Russie, dont un tiers
sont malades.
Parmi les manifestants, Evgueni Keriouchkine, un ancien officier
de 52 ans, affirmait être en procès depuis deux ans
avec le ministère de la Défense pour obtenir une
indemnité de 33.000 roubles (environ 1000 dollars). "Ce
n'est pas une vie, c'est une lutte pour la survie, mais l'espoir
que le gouvernement nous entendra est très faible",
a-t-il déclaré.
Voir les info du JT sur Dailymotion.
27/4/2005 - Trente deux Bélarusses, Ukrainiens et Russes, dont deux journalistes, ont été condamnés mercredi à des peines de 8 à 15 jours de prison après avoir pris part à une manifestation de l'opposition mardi à Minsk pour le 19e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. Les accusés, 13 Bélarusses - et fait rare dans ce pays où les arrestations d'opposants locaux sont fréquentes - 14 Russes et 5 Ukrainiens, ont tous été condamnés par un tribunal de Minsk pour "violations à la tenue de manifestations", selon un journaliste de l'AFP sur place. Ils avaient tous été arrêtés la veille lors d'une manifestation près du palais de l'autoritaire président Alexandre Loukachenko, où avaient été brandis des drapeaux russes et bélarusses et des pancartes avec des slogans tels que "Ukraine aujourd'hui, Bélarus demain" ou "pour notre liberté et la vôtre". Les cinq Ukrainiens, membres de l'organisation de jeunesse "Alliance nationale", ont été condamnés à des peines de 10 à 15 jours de prison. Les Russes ont eux été condamnés à huis-clos. Le chef de file de l'organisation de jeunesse "Ceux qui marchent sans Poutine", Vadim Rezvyi, a été condamné à dix jours de prison, selon Vladimir Labkovitch, responsable de l'organisation de défense des droits de l'Homme Vesna. Le journaliste de l'hebdomadaire Rousskii Newsweek Alexeï Ametov a écopé d'une peine identique et le correspondant du quotidien Moskovskii Komsomolets Mikhaïl Romanov s'est vu infliger huit jours de prison. Les 11 autres Russes ont été condamnés à des peines de 10 à 15 jours de prison. Les Bélarusses ont été condamnés à des peines de 10 à 15 jours de prison eux aussi, à l'exception de l'opposante Marina Bogdanovitch, condamnée à payer 3,5 millions de roubles bélarusses (plus de 1.600 dollars, dans ce pays où le salaire mensuel moyen est de 180 dollars).
Les
Ukrainiens commémorent le 19e anniversaire de la catastrophe
de TchernobylKIEV, Ukraine (26/4/2005) - Des centaines de parents et de proches de victimes
ont posé des fleurs et allumé des bougies tôt
mardi devant un monument érigé dans la capitale
ukrainienne de Kiev à l'occasion du 19e anniversaire de
la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986.
Samedi, plusieurs centaines de survivants de Tchernobyl avaient
défilé dans le centre de Kiev pour exiger une meilleure
indemnisation pour les victimes de l'accident nucléaire
survenu il y a 19 ans.
Les personnes présentes demandaient aussi une meilleure
prise en charge médicale. Nombre d'entre elles portaient
les photos de proches ayant succombé aux suites de l'accident
de 1986.
KIEV (24 avril 2005) - Plusieurs centaines de survivants de Tchernobyl ont
défilé dans le centre de Kiev samedi pour exiger
une meilleure indemnisation pour les victimes de l'accident nucléaire
survenu il y a 19 ans.
Les personnes présentes demandaient aussi une meilleure
prise en charge médicale. Nombre d'entre elles portaient
les photos de proches ayant succombé aux suites de l'accident
de 1986. L'une des banderoles disait: "Tchernobyl est fermé,
les problèmes de Tchernobyl sont-ils oubliés?"
La police a estimé la foule à environ 700 personnes.
L'explosion de l'un des quatre réacteurs de Tchernobyl
le 26 avril 1986 a provoqué un nuage radioactif qui a contaminé
par ses retombées une partie de l'Ukraine et surtout de
la Biélorussie, ainsi qu'une bonne partie du Nord de l'Europe.
On estime à Kiev que 3,3 millions d'Ukrainiens, dont 1,5
million d'enfants, ont été affectés.
17/3/2005 - Deux
"nettoyeurs" de la centrale nucléaire de Tchernobyl
intervenus après la catastrophe de 1986 ont obtenu gain
de cause jeudi devant la Cour européenne des droits de
l'homme qui a reconnu la Russie coupable d'avoir tardé
à verser les pensions d'invalidité dont ils avaient
obtenu la revalorisation.
Dimitri Ivanovitch Gorokhov et Rostislav Vladimirovitch Roussyaïev,
deux Moscovites âgés aujourd'hui de 53 et 44 ans,
avaient participé aux opérations de nettoyage du
site de Tchernobyl. Le statut d'invalide leur avait été
reconnu mais les deux hommes avaient ensuite engagé une
procédure pour demander une revalorisation de leurs pensions
d'invalidité. Deux décisions judiciaires de janvier
et juin 2001 leur avaient effectivement accordé une majoration
de 58 % et 50 % des montants qu'ils avaient perçus jusqu'alors.
Les jugements furent exécutés le 1er novembre 2002.
La cour européenne des droits de l'homme a jugé
que les décisions en faveur des deux invalides n'ont pas
été exécutées dans un "délai
raisonnable", en violation de l'article 6 de la Convention
européenne des droits de l'homme. Les juges de Strasbourg
ont également estimé que "l'impossibilité
pour les intéressés d'obtenir l'exécution
de ces décisions a porté atteinte à leur
droit au respect de leurs biens et emporté violation de
l'article 1 du Protocole n° 1" de la Convention (protection
de la propriété). Les autorités russes ont été condamnées
à verser 900 euros à chacun pour préjudice
moral (bref pas chère
la vie d'un liquidateurs).
Libération, 8/3/2005 :
Moscou - Une
réforme accentue le dénuement de ceux qui avaient
participé au nettoyage du site. «Lui est mort il
y a deux ans, lui vient juste de mourir, lui a eu une hémorragie
cérébrale...» Dans le petit local de l'Union
des Tchernobyl de Moscou, entre malades et cafards qui trottent
sur les murs, l'ambiance est un peu plus morbide de mois en mois.
Viatcheslav Kitaïev, président de l'association moscovite
des «liquidateurs» de Tchernobyl, envoyés nettoyer
les abords de la centrale nucléaire après l'explosion
le 26 avril 1986 du réacteur numéro 4, montre les
photos de ses amis, décédés dernièrement.
Au total, quelque 600 000
«héros» de l'Union soviétique, soldats
et civils, furent envoyés à Tchernobyl dans les
mois et les années qui suivirent l'explosion du réacteur.
La moitié d'entre eux seraient aujourd'hui gravement malades
ou déjà morts, selon les estimations de l'Union
russe des liquidateurs. «Et la moitié
de ceux qui sont encore vivants sont aujourd'hui en procès
pour toucher les indemnités qui leur sont dues ! Ça
vous paraît normal ?» s'insurge Viatcheslav Kitaïev.
Autour de lui, une rangée d'hommes, visage rouge et mains
tremblantes, murmurent : «On nous a volé notre vie
(...). Et maintenant, on nous cambriole.»
Une récente «réforme des avantages sociaux»
entrée en vigueur en Russie le 1er janvier vient de priver
les liquidateurs de Tchernobyl de toute une série d'avantages
en nature (réduction de charges communales et de frais
de transport, séjours annuels en sanatorium...). Quelques
dizaines d'anciens liquidateurs, souvent déjà gravement
malades, ont fait plusieurs semaines de grève de la faim
dans plusieurs villes de Russie. Plusieurs manifestations ont
rassemblé quelques centaines de liquidateurs. La plupart,
trop faibles ou trop habitués à être oubliés,
sont restés chez eux, où ils se laissent mourir
dans des douleurs souvent atroces. «Il n'y a pas de maladie
Tchernobyl proprement dite, assure le docteur Elena Chirokova,
responsable d'un institut spécialisé dans l'accueil
des liquidateurs, à Moscou. Simplement, avec l'âge,
ils développent quantité de maladies très
diverses, cardio-vasculaires, digestives, nerveuses.» Même
dans ce centre moscovite, les médecins avouent n'avoir
pas toujours assez de médicaments pour soulager leurs patients.
«Souvent les financements manquent, laissent-ils entendre
à mi-mots. Et pourtant, c'étaient nos héros,
qui ont sacrifié leur vie pour nous sauver de dégâts
encore plus grands.»
Pavel Markine 41 ans : «Nous étions des héros»
«J'ai été envoyé en juillet 1986 à Tchernobyl. Arrivé sur place, j'ai appris qu'il était interdit d'envoyer ceux qui n'avaient pas encore d'enfant, mais je suis resté car il fallait bien tout de même faire ce travail, nous étions des héros ! On enlevait la terre contaminée, à 300 mètres du quatrième réacteur : on faisait ça deux à cinq minutes par jour, la règle étant de ne pas recevoir plus de 1,5 röntgen (1,5 fois la dose max. annuelle des travailleurs du nucléaire) par jour. Mais les temps de trajet jusqu'à la centrale n'étaient pas comptés. Autour de nous, la forêt était de couleur orange, il y avait des arbres avec des fruits énormes et des chiens à moitié chauves. Je portais un dosimètre, mais il ne marchait pas tout le temps. Officiellement, ils ont noté que j'avais reçu 21,13 röntgens, mais je suis sûr d'en avoir reçu beaucoup plus. J'ai commencé à me sentir mal à partir de 1989. J'ai d'affreuses douleurs à la tête, les médecins parlent d'encéphalopathie, de gastrites, j'ai les vaisseaux sanguins qui rétrécissent. Le médecin me conseille de temps en temps de faire une pause dans la prise de médicaments et de faire passer les douleurs à la vodka. De toute façon, les médicaments que nous recevons gratuitement sont les moins efficaces. Ceux qui me soulagent vraiment, je dois les acheter moi-même : 1 000 roubles environ tous les mois [28 euros]. Je touche 1 700 roubles [47 euros] de pension d'invalidité et 1 200 roubles [33 euros] d'indemnités par mois. D'après la loi, je devrais toucher 14 000 roubles [390 euros]. Je suis en procès pour un total de 380 000 roubles [10 555 euros] que l'Etat me doit depuis 1996. Avec la réforme entrée en vigueur en janvier, ils nous ont supprimé toute une série d'avantages... L'Etat russe se fout de nous, il nous crache dessus.»
Vladimir Vassine 45 ans : «On nous réduit en poussière»
«Vous avez cru que j'étais saoul
? Tout le monde pense ça, à cause de mon visage
rouge. Ça fait quinze ans que j'ai le visage et le corps
de plus en plus rouges. Pourtant, je ne bois pratiquement pas.
Mes autres symptômes : des douleurs atroces à la
tête et aux oreilles, dans les bras et les jambes. Ça
a commencé dès 1987, quand j'ai fait un petit infarctus.
Et j'ai aussi un morceau de l'os du genou qui s'est détaché.
C'est en juin 1986 que j'ai été envoyé à
Tchernobyl. J'étais ouvrier, je ne voulais pas y aller.
Mais ils m'ont menacé de licenciement, puis de prison,
et puis ils m'ont offert un triple salaire, alors j'ai fini par
céder. On devait construire un mur pour empêcher
l'eau de la nappe phréatique de se jeter dans la rivière.
A la fin, ils ont écrit que j'avais reçu 0,00001
microröntgen.
Il fallait bien que quelqu'un fasse ce travail, mais quand même
je regrette parce que j'aurais bien aimé avoir des petits-enfants.
Je viens d'avoir un bébé, il y a un an, après
des années de traitement de la prostate. Nous vivons à
trois dans une pièce de 33 m2. D'après la loi, nous
avons droit à 66 m2, mais je vais encore devoir me battre
au tribunal pour l'obtenir. Avec les indemnités, c'est
pareil : j'ai dû faire un procès de plusieurs années
pour obtenir une indemnité mensuelle de 24 000 roubles
[666 euros] et maintenant, avec la réforme entrée
en vigueur en janvier, ils ne me la versent plus depuis trois
mois ! On nous réduit en poussière ! C'est une honte
pour notre pays. Tout dernièrement, le médecin a
écrit sur mon dossier que j'aurais besoin de soins psychiatriques.
C'est bizarre car jusqu'à présent le psychiatre
m'avait toujours déclaré normal. Je me demande si
ce n'est pas un ordre du ministère de la Santé,
pour nous priver de nos droits civiques si nous continuons à
protester.»
Lorraine Millot
Interviews de Vladimir NAOUMOV, président de l'association des "liquidateurs" ; ainsi que de deux "liquidateurs" qui témoignent de leur intervention et de l'ignorance dans laquelle elle s'est déroulée. Un tiers des 450 mineurs de Nikouline partis à Tchernobyl sont morts. Les mineurs procèdent au coffrage de la centrale sans aucune protection particulière. 25 octobre 2000, Moscou, les "liquidateurs" organisent une marche de protestation contre l'Etat qui désire réduire leurs indemnités.
Libération, 17 novembre 1999
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Toula envoyé spécial
Sergueï Vorobiov, vice-président du comité Tchernobyl de Toula, exhibe le télégramme signé par le ministre du Travail, Kalachnikov, envoyé le 6 septembre à 15h39 : cinq lignes certifiant que le gouvernement russe n'appliquera pas son arrêté du 1er juin avant son examen par la Cour suprême de Russie et, pour l'heure, «propose de ne pas changer le paiement des indemnités aux invalides de Tchernobyl».
Cet arrêté avait choqué les «liquidateurs» de Tchernobyl. Les termes en étaient alambiqués et abscons, mais ils ont appris à lire de tels textes : «nous avons dû devenir des spécialistes du droit russe, j'ai honte de le dire», rage Vorobiov (moineau, en russe). Après décryptage, ils en avaient mesuré «la perversité». Sous des atours avantageux, le texte revenait à rendre plus sélectifs les critères d'attribution des avantages sociaux accordés par l'Etat. Pour la plupart des liquidateurs, cela revenait à réduire de fait leur indemnité mensuelle pourtant souvent modeste, autour de 500 roubles (120 F). On leur demandait en effet d'apporter la preuve de leur maladie, ou, quatorze ans après, de prouver qu'ils avaient bien travaillé dans la «zone 3» (la plus sensible) alors que les preuves ont «curieusement» disparu des archives de l'état-major militaire à Moscou. C'en était trop.
Aucune allocation. Le 23 août dernier, 185 liquidateurs de la région de Toula (à environ 200 km de Moscou) entamaient une grève de la faim. 185 «invalides» de Tchernobyl dont une trentaine ont dû être hospitalisés. La grève a été «suspendue» après la décision du gouvernement de geler l'arrêté et d'entamer des discussions. Lesquelles sont en cours au ministère des Affaires sociales. «Une victoire», souffle Vorobiov, sans triomphalisme aucun, dans le bureau du comité Tchernobyl de Toula, modeste local au rez-de-chaussée d'un immeuble krouchtchévien. Une victoire? C'était encore l'été, c'est déjà l'hiver. Un mois après, la victoire s'est effilochée. A Toula, où la mobilisation a été forte, les fonctionnaires restent prudents mais dans d'autres régions ils appliquent l'arrêté, pourtant déclaré anticonstitutionnel sur plusieurs points par la Cour suprême - le ministère du Travail a fait appel. Une commission bipartite entre le ministère et les comités Tchernobyl doit reprendre ses travaux ces jours-ci. Il n'empêche, depuis le début septembre les liquidateurs de Toula n'ont reçu aucune allocation.
Volontaires. L'atmosphère dans leur local est morose, comme la vie de ces invalides de 70 à 100 %. Tous viennent là, dans ce lieu, tuer comme ils peuvent un peu de leur temps de vie bousillée par les radiations. 2 650 hommes de la région de Toula sont partis à Tchernobyl après l'explosion du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986. On a d'abord envoyé des mineurs - fer de lance de la fierté soviétique - Sergueï et Evguéni faisaient partie des 285 volontaires venus des mines de charbon de la région. «Le parti nous avait éduqués comme ça, on est partis là-bas par patriotisme, j'avais 33 ans, se souvient Sergueï, on a sauvé la patrie, mais on a aussi sauvé l'Europe.» Puis sont venus ceux que l'on a expédiés sur le site «en mission» sans leur demander leur avis, comme Igor, 37 ans à l'époque. «Dans mon entreprise, on était deux à être désignés, la femme de l'autre est tombé malade alors il n'est pas parti.»
Voir
la
vidéo. (C'est Igor Kobryn qui filme
les mineurs sous le réacteur, voir les commentaires de
Valery Starodumov sur cette opération.)
«Les cinq premiers jours on avait conscience du danger et puis on oubliait, poursuit Igor. Je devais revenir au bout de deux mois, je suis resté trois mois et demi. On reconnaissait les bleus au fait qu'ils portaient le masque sur la figure. Nous, on s'en était débarrassés en le portant dans le dos, on sentait le danger en respirant ou en salivant, un goût d'iode qui venait du réacteur.» «Toute la nature vivait au ralenti. Les lézards étaient sans force, on pouvait les prendre dans la main, les oiseaux s'écrasaient sur le pare-brise des camions même quand on roulait à petite vitesse», se souvient Evguéni. «Moi j'étais un grand sportif, je suis revenu avec une hépatite, adieu la boxe, la natation», soupire Vorobiov. Le retour fut rarement glorieux pour ces sauveurs de la patrie.
En 1986, dans la foulée de la catastrophe, le gouvernement, alors soviétique, déclara prendre en charge l'ensemble des gens de Tchernobyl. Il a fallu attendre 1991 pour voir voter une première loi concernant «la protection sociale des personnes ayant souffert de Tchernobyl», un an de plus pour son application. «Ce n'est qu'au bout de quatre ou cinq ans que l'on s'est rendu compte des conséquences. Des hommes ont commencé à mourir», explique Vorobiov. 260 liquidateurs sont ainsi décédés dans la région de Toula, aucun n'avait plus de 40 ans. Parmi eux, certains avaient préféré se suicider. Parce qu'ils ne pouvaient plus avoir d'enfants, parce qu'ils souffraient trop.
Suicide à la grenade. Le liquidateur ukrainien Vladimir Serguienko avait, lui, survécu. Le 27 août dernier, une grenade à la main, il est entré dans le bureau du procureur de Dmitrov, à l'ouest de l'Ukraine. Il en avait assez de vivre misérablement, il voulait 50 000 dollars, on ne les lui a pas donnés, il a dégoupillé la grenade et s'est fait exploser.
A Toula, ville de huit cent cinquante-deux ans d'âge (un an de plus que Moscou) au Kremlin chatoyant, sous une carte du site de Tchernobyl coloriée zone par zone, Sergueï Vorobiov parle de dignité humaine. «Nous n'avons pas besoin d'aide humanitaire, ce dont on rêve c'est de travail, que Renault ouvre ici une usine. Mais aucune entreprise n'a besoin de gens invalides comme nous. Comme il y a des élections qui approchent en Russie, aujourd'hui les partis politiques viennent nous voir. Les communistes, les fascistes, tous. Ils veulent tous nous aider. Mais on n'attend plus rien. On se débrouillera seuls.».
JEAN-PIERRE THIBAUDAT
L'Express, 25/4/1996:
Il n'a pas été volontaire, Igor, pour aller faire le sale boulot, là-bas à Tchernobyl. Il a obéi aux ordres. Sans savoir que l'air qu'il respirait, le sol sur lequel il marchait, le sable qu'il touchait étaient empoisonnés. Il y a dix ans, Igor Brekov fut l'un des premiers liquidateurs à arriver sur place - ceux qui ont participé au contrôle de l'accident ou au nettoyage de la région. Aujourd'hui, à 30 ans, handicapé à vie, l'il sombre, la parole hésitante, il raconte comment, de la base secrète de Tchernobyl 2, où il faisait son service militaire, à 7 kilomètres de la centrale, il a regardé «Atomka», le surnom affectueux qu'il donnait à la centrale, s'embraser dans la nuit du 25 au 26 avril 1986. Comment, des jours durant, le nez au vent dans une Jeep, sans aucune protection, il est allé sur les bords de la rivière Pripyat remplir des sacs de sable - déjà hautement radioactif - qui servaient à étouffer l'incendie. En l'espace de quelques jours, il a vu les officiers et leur famille quitter la base. Lui, on lui a demandé de rester. Un mois plus tard, rapatrié à Serpoukhov, près de Moscou, il est tombé gravement malade. Des semaines entre la vie et la mort. Diagnostic: une grave affection cérébrale - la maladie de Wilson - déclenchée par les radiations. Igor, qui ne connaîtra jamais la dose qu'il a reçue, a été officiellement classé victime de Tchernobyl en 1991. En veut-il à son pays? Même pas; il faisait son devoir. Mais plus jamais il n'appellera une centrale nucléaire «Atomka».
Françoise Harrois-Monin
Der Spiegel,
27/01/92 (en Pdf) :
"Des êtres humains sacrifiés
pour rien"

Il s'est rendu à Tchernobyl dès novembre 1986. Lors d'une conférence tenue en septembre 1992 à Berlin et consacrée aux victimes des radiations, Georges Lépine a indiqué que 70 000 liquidateurs étaient invalides et que 13 000, âgés de 35 ans en moyenne, étaient déjà morts (WiseAmsterdam n°381, 30/10/92).
Aujourd'hui on entend souvent des lamentations
sur Tchernobyl. Mais que peut-on en dire et que peut-on écrire
là-dessus ? Je pense que Tchernobyl attend toujours son
Soljenitsyne qui dira la vérité.
Le pire, c'est que Soljenitsyne a décrit le passé.
Le passé relativement éloigné, alors que
Tchernobyl c'est maintenant. Aujourd'hui.
Prenez, par exemple, le mensonge par omission qui a coûté
si cher aux habitants de Pripyat et des villages alentour. La
seule explication pour comprendre ce qui s'est passé à
Pripyat dans les 36 premières heures après l'accident,
c'est qu'on a essayé de dissimuler ce qui venait d'arriver.
On a essayé d'empêcher la glasnost. Ceux qui finalement ont pris
la décision d'évacuer les habitants n'imaginaient
pas qu'ils les sauvaient. C'est la chance qui les a sauvés
en fait « la langue » de débris issus du réacteur
est passée juste au sud de la ville, par la « Forêt
Rousse ». C'est cette zone de forêt qui a d'abord
souffert du coup le plus brutal. Si le vent avait légèrement
tourné, ces 36 heures auraient alors été
les dernières pour une foule de gens.
Mais même à ce moment-là, le jeu de « Je
ne sais rien, je n'ai rien entendu, je ne dirai rien » a
été joué suffisamment longtemps pour qu'en
soient affectés les habitants de Pripyat.
Il est vrai que les habitants de Pripyat disent souvent que les
dirigeants de la province et de la République ne les ont
pas oubliés mais ces derniers étaient tout simplement
incapables de faire deux choses à la fois. D'abord, il
fallait évacuer d'autres personnes d'endroits beaucoup
plus dangereux leurs parents devaient être évacués
de Kiev. Ensuite viendrait le tour de Pripyat (2).
On justifie ce genre de choses en parlant de « mensonges
dont sortirait un plus grand bien », « de mensonge
qui sauve », et même de « mensonges sacrés
». Peut-être. Mais était-on dans une telle
situation ? Sommes-nous si faibles que nous ne puissions accepter
la vérité, même si elle est souvent très
cruelle ? Quand comprendrons-nous que le progrès est impensable
si l'on n'a pas la force que la vérité peut donner?
On n'a pas du tout tenu compte du fait que les gens impliqués
dans les travaux d'urgence et de liquidation des conséquences
de l'accident souffriraient de sérieuses séquelles.
Cela doit être souligné avec force.
Les ouvriers qui ont construit
le sarcophage de ciment recouvrant le réacteur n° 4
de Tchernobyl posent avec une banderole qui dit : « Nous
exécuterons l'ordre du gouvernement » à
l'été 1986 sur le chantier inachevé. (Photo:
Volodymyr Repik)
Il suffit de consulter nos journaux. Où trouve-t-on imprimé
le nombre de personnes mortes à la suite de Tchernobyl
? On peut à la rigueur trouver le chiffre 30. C'est tout.
Mais le 31e ne sera pas mentionné. Mais je peux donner
un chiffre différent. Entre 5 000 et 7 000 personnes de
Tchernobyl sont mortes à ce jour (3). Elles ont été
éparpillées dans toute l'URSS. Nous ne pouvons les
compter avec précision. Mais le chiffre peut être
estimé sur la base des témoignages fournis régulièrement
à notre organisation.
Et que penser de cet autre gros mensonge qui semble avoir le soutien
du ministère de la Santé lui-même et qui apparaît
dans le marquage « sans lien avec les radiations ».
Combien y a-t-il de personnes sérieusement malades à
cause de l'accident qui ne peuvent se débarrasser de ce
sale et inhumain marquage ?
Lorsque j'ai tenté de demander à notre centre médical
local de quoi mouraient les gens qui étaient allés
à Tchernobyl, on m'a répondu : « Que voulez-vous
dire ? Cela n'a rien à voir avec Tchernobyl. Ils meurent
d'autres causes. Certains d'attaques cardiaques. D'autres se suicident.
Mais pourquoi ? Après tout, on a conduit ces gens là.
Et si un garçon de 25 ou 30 ans devient complètement
handicapé et vit avec une pension misérable de 70
à 100 roubles par mois ? Et s'il a une famille ? Que fera-t-il
? Il n'a qu'une seule chose à faire se pendre ou se noyer.
Nous estimons qu'il y a aujourd'hui au moins 50 000 handicapés
parmi ceux qui ont pris part aux travaux d'urgence. Les membres
de notre organisation à Moscou ont essayé de les
dénombrer - ils pensent que le nombre est plus proche de
100 000. Je pense que le chiffre de 50 000 est plus proche de
la vérité pour l'instant. Cela fait environ 10 %
du nombre total des personnes qui sont passées par Tchernobyl
pendant les opérations d'urgence.
Hé1as, Mikhail Sergeyevitch (Gorbatchev) ne nous a pas
honorés de son attention nous, humbles travailleurs de
Tchernobyl. Nous aurions beaucoup de choses à lui dire.
Et cela ferait sans doute un peu de bien. Quant à cette
« représentation théâtrale » qu'on
nous a montrée à la télévision, elle
pourrait prendre sa place véritable parmi les oeuvres classiques
de cette période de l'histoire que nous tentons si désespérément
d'abandonner (4).
Il est évident que ce mensonge, qui se présente
sous diverses formes mais qui est le même dans son essence,
sert le but de quelques personnages. Sans doute, pour ces «
quelques personnages », le mensonge est-il le seul moyen
possible de survivre.
Quel paradoxe que l'honnêteté, l'ouverture, la glasnost
soit devenue une sorte de façade derrière laquelle
on continue d'agir, selon notre vieille habitude ô ! combien
profondément enracinée, depuis une coulisse remplie
de toutes sortes de déformations, d'hypocrisie, de fauxsemblants,
de purs mensonges et de demi-vérités.
Mais écoutez ce que disent « les liquidateurs »,
comme on appelle ceux qui sont passés par la zone du désastre.
Essayez de les comprendre. Leur tragédie vous bouleversera.
(...) Une grève de la faim dans la plus grande clinique
radiologique du pays, à Pushche-Volodetse, dans une banlieue
près de Kiev. Les mineurs font une grève de la faim.
Le danger et le risque, c'était leur métier. Mais
les risques qu'ils ont pris en mai et juin 1986 ont été
les derniers de leur courte vie. Ces jeunes garçons, comme
plusieurs milliers de gens passés à Tchernobyl,
ont été conduits à la mort, dans un tunnel
sans lumière au bout. Tout ce qu'ils avaient espéré
s'est effondré à ce moment-là pour de nombreuses
années. Tchernobyl a simplement révélé
la nature de ce qu'ils avaient vécu longtemps avant que
l'accident ne se produise. L'incendie de Tchernobyl a aidé
à éclairer les aspects cachés de notre système,
les endroits que l'on ne voulait pas voir, sur lesquels nous gardions
honteusement le silence. Le mythe selon lequel le mot de «
citoyen » résonne dans notre pays a été
en un instant réduit en cendre.
Docteurs ! Docteurs ! » Le troisième jour de la grève
de la faim, on a pu entendre cet appel cinq fois. Une ambulance
emportait alors un garçon. Un autre était emporté
en salle de réanimation. Les autres étaient soignés
sur place. Tout le monde savait qu'une grève de la faim
était mortellement dangereuse pour ces jeunes à
ce moment-là. Quel mépris de leur dignité,
de leur sort et de leur vie avait-il bien pu les conduire à
prendre une telle décision ? Que pouvaient-ils gagner ?
Dans ce cas encore, quelques flashes de lumière dans la
pénombre de leur tunnel. Une petite part de ce qu'un être
humain est en droit d'attendre d'une société civilisée.
Ils n'ont pas cherché à atteindre des buts personnels.
L'attitude inhumaine à l'égard des victimes de Tchernobyl
est toujours la règle absolue. Autrefois en bonne santé,
ces gens sont tombés malades, incapables de travailler
ou sont morts après Tchernobyl. Le gouvernement fait tout,
non pour sauver les gens, mais pour défendre l'Etat contre
ces gens qui ont fait honnêtement leur devoir de citoyens,
et qui ont risqué leur vie en répondant à
l'appel de ce même État. Il est difficile de considérer
qu'une telle attitude à l'égard des victimes de
Tchernobyl est digne d'un État qui se respecte.
Propos rapportés par Vladimir Tchernoussenko dans son livre Insight from the Inside, Springer verlag 1991.
Traduction de l'anglais par l'ACNM (Association Contre le Nucléaire
et son Monde).
1. Voici un fait rarement noté : « La plupart des animaux sauvages qui se trouvaient dans les zones de plus fortes retombées sont morts ; des cadavres portant des brûlures cutanées témoignèrent alors de doses rapidement mortelles » (Science et vie n° 900 septembre 1992).
2. Selon Konstantin I. Massik, Premier ministre adjoint de la RSS d'Ukraine, dans la seul Ukraine, « dès le mois de mai 1986, le transfert, dans des régions non contaminées de la République, de 526 000 écoliers et mères de familles accompagnées de leurs enfants fut organisé ». (in « L'accident de Tchernobyl : le fond du problème » Unesco : Tchernobyl, le bilan 1991). En fait, environ un million de personnes ont abandonné précipitamment Kiev après la catastrophe « Les premiers jours, la gare de chemin de fer avait été le théatre d'une pagaille inimaginable. La foule avait été encore plus dense que pendant la retraite en 1941 [...]. La panique avait commencé parce que des gens haut placés avaient fait quitter Kiev à leurs enfants, en secret. On n'avait pas tardé à le découvrir dans les écoles, les classes s'étaient clairsemées ». (G. Medvedev, La vérité sur Tchernobyl p 249)
3. Le professeur Lépine donne ici le nombre de morts parmi les 25 000 personnes environ qui ont travaillé dans les zones de haute radioactivité (25 000 liquidateurs ont construit le sarcophage). Ce chiffre concerne des personnes ayant moins de 35 ans, précise V. Tchernoussenko. Le gouvernement ukrainien a indiqué le 22 avril 1992, que « 6 000 à 8 000 habitants dc l'Ukraine sont morts des suites de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl » (AFP 23 /4/92)
4. Lépine fait allusion à la visite de Mikhail et Raïssa Gorbatchev à Tchernobyl le 23 février 1990. Elle dura 40 minutes.
18 avril 1989:
Témoignage
d'Ignatieva Olga Sergeïvna sur son fils unique Léonid
Vladimirovitch Ignatiev