
Extrait de Plutopia, une histoire des premières villes atomiques, Kate Brown, Acte Sud 2013:
Trois jours après l'explosion. Le taux
de radioactivité sur zone oscillait entre 4 000 à
6 000 microrcentgens par seconde - il était donc des centaines
de fois supérieur au niveau autorisé(1). Sur les
toits, il atteignait un maximum de 10 000 microroentgens par seconde
; au bord du cratère, il culminait à 100 000 microroentgens
par seconde. L'accident avait dispersé sur le site, sous
forme de pâte liquide, 18 millions de curies, composés
pour moitié de strontium 90 et de césium 137, des
isotopes qui se fixent sur les os et les muscles, et ont une demi-vie
de trente ans(2). [...] Au cours des premières semaines,
peu de travailleurs disposaient de combinaisons spéciales.
En conséquence, ils étaient nombreux, après
leur journée de travail, à retourner en ville dans
leurs vêtements de travail contaminés(3).
Il a fallu un an pour commencer à contenir les 18 millions
de curies de radioactivité crachés par l'explosion.
[...] Au bout du compte, parmi les travailleurs, ce sont surtout
les employés peu qualifiés de l'usine et les ouvriers
du bâtiment qui ont été mis à contribution(4). Les dosimétristes - des femmes, le plus souvent
- n'ont pas compté leurs heures. Des étudiants,
recrutés dans les instituts locaux, ont également
participé à l'effort collectif. Selon les estimations, entre 7 500 et 25 000 soldats
ont été mis à contribution(5). Il est difficile d'en être sûr, car il
n'y a pas eu de véritable comptabilité des "liquidateurs",
pas plus qu'il n'y a eu d'enregistrement des doses de radioactivité
auxquelles les travailleurs non qualifiés ont été
exposés. Les personnes les plus exposées étaient
celles qu'on contrôlait le moins(6).
Cette fois, le turn-over propre à l'emploi de soldats et de prisonniers avait un avantage
: il permettait aux directeurs de l'usine de tenir la ligne officielle
selon laquelle l'accident n'avait tué "personne"
- entendre, parmi les employés rémunérés(7). Les témoins
directs ont attesté autre chose : dans les hôpitaux
et les dispensaires locaux, tous les lits étaient occupés
par des liquidateurs à l'agonie(8).
Après leur traitement, les soldats ont été
renvoyés dans leur foyer, et les prisonniers ont bénéficié
d'une libération anticipée(9).
Le sort de 92 % des
liquidateurs n'a jamais été consigné dans
aucun registre(10).
1) N. G. Sysoev, "Armiia y ekstremalnykh situatsiiakh",
arch, citée, p. 40-43.
2) Zores A. Medvedev, Ural n°4 avril
1991 (page 108)
3) "Protokol piatogo plenuma gorkoma", arch. citée,
p. 100.
4) Ibid., P. 101-103.
5) A. Mitiunin, "Natsional'nye osobennosti likvidatsii radiatsionnoe
avarii", art. cité ; L. Timonin, Pisma iz zony,
op. cit., p. 123.
6) Mira Kossenko, "Where radiobiology began in Russia",
Defense Threat Reduction Agency, Fort Belvoir, VA, 2011, P. 50.
7) "Zasedanie II-oi gorodskoi partinoi konferentsii gorkoma
Ozerska", arch,citée, p.1-3 ; V. N. Novoselov &
V. S. Tolstikov, Atomnyisledna Urale, op. cit., p. 126.
8) Entretien de l'autrice avec Galina Petruva et Sergei Aglushenkov,
26 juin 2010, Kychtym ; V. Boldn & M. Kamys, "Posledstviia
avarii na kombinate « Maiak »", art. cité.
Plus tard, de nombreux prisonniers diraient être tombés
malades ("Spravka o rabote nabliudatelnoi komissii",
9 janvier 1960, OGAChO, 2469/3/3, p. 59-64).
9) V. Kazansky, "Mayak nuclear accident remembered",
art, cité, p. 12.
10) M. Kossenko, "Where radiobiology began in Russia",
art, cité, p. 50.