Décontamination de Maïak, le sort de 92 % des liquidateurs n'a jamais été consigné dans aucun registre.


Monument aux liquidateurs de l'accident nucléaire de Kyshtym

 

Extrait de Plutopia, une histoire des premières villes atomiques, Kate Brown, Acte Sud 2013:

Trois jours après l'explosion. Le taux de radioactivité sur zone oscillait entre 4 000 à 6 000 microrcentgens par seconde - il était donc des centaines de fois supérieur au niveau autorisé(1). Sur les toits, il atteignait un maximum de 10 000 microroentgens par seconde ; au bord du cratère, il culminait à 100 000 microroentgens par seconde. L'accident avait dispersé sur le site, sous forme de pâte liquide, 18 millions de curies, composés pour moitié de strontium 90 et de césium 137, des isotopes qui se fixent sur les os et les muscles, et ont une demi-vie de trente ans(2). [...] Au cours des premières semaines, peu de travailleurs disposaient de combinaisons spéciales. En conséquence, ils étaient nombreux, après leur journée de travail, à retourner en ville dans leurs vêtements de travail contaminés(3).

Il a fallu un an pour commencer à contenir les 18 millions de curies de radioactivité crachés par l'explosion. [...] Au bout du compte, parmi les travailleurs, ce sont surtout les employés peu qualifiés de l'usine et les ouvriers du bâtiment qui ont été mis à contribution
(4). Les dosimétristes - des femmes, le plus souvent - n'ont pas compté leurs heures. Des étudiants, recrutés dans les instituts locaux, ont également participé à l'effort collectif. Selon les estimations, entre 7 500 et 25 000 soldats ont été mis à contribution(5). Il est difficile d'en être sûr, car il n'y a pas eu de véritable comptabilité des "liquidateurs", pas plus qu'il n'y a eu d'enregistrement des doses de radioactivité auxquelles les travailleurs non qualifiés ont été exposés. Les personnes les plus exposées étaient celles qu'on contrôlait le moins(6). Cette fois, le turn-over propre à l'emploi de soldats et de prisonniers avait un avantage : il permettait aux directeurs de l'usine de tenir la ligne officielle selon laquelle l'accident n'avait tué "personne" - entendre, parmi les employés rémunérés(7). Les témoins directs ont attesté autre chose : dans les hôpitaux et les dispensaires locaux, tous les lits étaient occupés par des liquidateurs à l'agonie(8). Après leur traitement, les soldats ont été renvoyés dans leur foyer, et les prisonniers ont bénéficié d'une libération anticipée(9). Le sort de 92 % des liquidateurs n'a jamais été consigné dans aucun registre(10).

1) N. G. Sysoev, "Armiia y ekstremalnykh situatsiiakh", arch, citée, p. 40-43.
2) Zores A. Medvedev, Ural n°4 avril 1991 (page 108)
3) "Protokol piatogo plenuma gorkoma", arch. citée, p. 100.
4) Ibid., P. 101-103.
5) A. Mitiunin, "Natsional'nye osobennosti likvidatsii radiatsionnoe avarii", art. cité ; L. Timonin, Pisma iz zony, op. cit., p. 123.
6) Mira Kossenko, "Where radiobiology began in Russia", Defense Threat Reduction Agency, Fort Belvoir, VA, 2011, P. 50.
7) "Zasedanie II-oi gorodskoi partinoi konferentsii gorkoma Ozerska", arch,citée, p.1-3 ; V. N. Novoselov & V. S. Tolstikov, Atomnyisledna Urale, op. cit., p. 126.
8) Entretien de l'autrice avec Galina Petruva et Sergei Aglushenkov, 26 juin 2010, Kychtym ; V. Boldn & M. Kamys, "Posledstviia avarii na kombinate « Maiak »", art. cité. Plus tard, de nombreux prisonniers diraient être tombés malades ("Spravka o rabote nabliudatelnoi komissii", 9 janvier 1960, OGAChO, 2469/3/3, p. 59-64).
9) V. Kazansky, "Mayak nuclear accident remembered", art, cité, p. 12.
10) M. Kossenko, "Where radiobiology began in Russia", art, cité, p. 50.