Libération, 13 novembre 1990:


L'ancienne propriété de madame Danne. L'actuel propriétaire avait été rassuré par le SCPRI sur l'absence de danger. Pourtant...

 

Gif-sur-Yvette, cité radiante

30 ans après la fermeture de la première usine de radium de Gif-sur-Yvette dans l'Essonne, le Commissariat à l'énergie atomique admet «un état peu satisfaisant» du niveau de décontamination à l'endroit même d'un lotissement. Enquête, compteur à l'appui, dans la cité du radium.

Tout un quartier de Gif-sur-Yvette, dans l'Essonne, va se découvrir un avenir «radieux». Irradiant, même, si l'on en croit la note confidentielle du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) révélée par Libération le 26 octobre dernier. Trois lignes dans un inventaire des sites pollués par des déchets radioactifs, qui indiquent, de façon laconique, qu'à Gif existe un «état peu satisfaisant car il subsiste une contamination résiduelle un peu élevée».

Ces stigmates indélébiles. Gif les doit à une ancienne usine de radium, installée au début du siècle dans ce petit coin de la vallée de Chevreuse. On y a, pendant prés de soixante ans, manipulé une énorme quantité de radioactivité. Aujourd'hui, de coquets pavillons se pressent sur le terrain de l'usine, rasée à la va-vite en 1974 pour cause de promotion immobilière. Avec la bénédiction du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) dirigé par le professeur Pellerin, qui s'est porté garant de la décontamination. Une assurance largement démentie par le document du CEA et par de nombreux témoignages recueillis au cours d'une enquête de plusieurs mois.

Mais la révélation n'étonnera que les naïfs. A Gif, la radioactivité est une vieille habitude. Le CEA et son centre de recherche de Saclay sont implantés depuis 1950 sur des terrains de la commune de Gif. Les 6000 personnes qui y travaillent habitent pour une bonne part les environs, contribuant à la prospérité locale. Et nombre d'élus locaux sont sur les listes du personnel de Saclay. Ici, l'atome est chez lui. Et depuis longtemps. Depuis que Jacques Danne, préparateur au laboratoire de Pierre Curie, à Paris, y a fondé la Société nouvelle du radium, en 1907.

L'usine est alors la première installation industrielle au monde à produire ce radio élément naturel. Le minerai de pechblende provient de Cornouailles. Il est acheminé par train jusqu'à la petite gare de Gif. Déchargé en vrac, puis transporté à la brouette, le long d'un raidillon baptisé «chemin du radium». Après extraction, ce radium est utilisé pour préparer des peintures lumineuses ou des aiguilles à usage médical. Ces aiguilles creuses sont en verre et mesurent quelques centimètres de long. Elles sont remplies à la main de sels de radium et sont ensuite implantées dans le corps des malades, au voisinage des tumeurs ainsi soumises au rayonnement destructeur. Dès 1919, la Société nouvelle du radium détient le monopole pour la fourniture des sources radioactives aux hôpitaux français. Le monde entier découvre la radiothérapie pour le traitement des cancers et les commandes affluent du monde entier. Marie Curie conseille elle-même à tous ses correspondants étrangers de se fournir chez Jacques Danne. Mais, alors que l'on connaît déjà les dangers de la radioactivité, on ne prend à Gif aucune précaution. Le traitement du minerai se fait par une attaque à l'acide, rejeté ensuite dans des canalisations se déversant dans le terrain. Tous les déchets de l'usine sont balancés dans une ancienne carrière de sable toute proche et dans les terrains alentours. Quant aux résidus de traitement du minerai, riches en nitrates, ils sont gracieusement mis à disposition des jardiniers locaux. Ravis, ceux-ci emportent cet engrais radioactif à pleines brouettes.

Avant la Deuxième Guerre, la région est le siège d'un véritable marché libre du radium, organisé autour de l'usine. A cette époque, la société est dirigée par l'épouse de Jacques Danne, le fondateur, mort en 1919. La légende raconte qu'il aimait surprendre les gens en éteignant les lumières des antiques compartiments de train, sur la ligne de Sceaux. Dans l'obscurité du souterrain de la Cité universitaire, les voyageurs pouvaient alors distinguer les dents, devenues fluorescentes à force de fixer du radium, de Jacques Danne. Son frère Gaston, qui avait repris le flambeau, est décédé d'une leucémie, en 1926. Madame Danne soupçonne des vols au sein de l'usine. A l'automne 1933, elle fait appel à l'institut du radium. Marie Curie envoie alors son élève, qui sera d'ailleurs sa dernière thésarde, madame E. Au terme d'une longue et minutieuse série de contrôles, qui l'amène à Gif deux à trois fois par semaine pendant plusieurs mois, madame E. découvre l'incroyable: «Une secrétaire barbotait une partie des aiguilles de radium fabriquées dans les ateliers, pour les revendre à des médecins de la région.» Ceux-ci, véritables apprentis sorciers, se livraient à des essais de traitement de cancer sur leurs patients. «Mal maîtrisée, cette technique a donné des résultats épouvantables», se souvient un ancien responsable du CEA. «Le rayonnement était tellement énergétique qu'il crevait les intestins de ces pauvres femmes.»

Autre spécialité répandue, les pastilles de radium. «Les employés de la société étaient seulement chargés de les placer dans des cafetières à radium que commercialisait un certain monsieur David.» Chacun pouvait ainsi faire à domicile sa petite cure d'eau radioactive dont on ne doutait pas des effets bénéfiques pour la santé. Quant aux conditions de travail, madame E. est l'un des rares témoins de cette époque à pouvoir encore en faire état. «Les protections n'étaient pas bien fameuses. Il y avait bien quelques hottes aspirantes et des briques de plomb. Mais le plus souvent, on se protégeait avec une paire de gants de caoutchouc.»

Laboratoire à l'abandon

Ce sont les restes de ces activités que découvriront les décontaminateurs du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) en 1969. Une découverte toute relative, d'ailleurs, puisque les responsables du Service de protection contre les rayonnements (SPR) de Saclay ont été longtemps des clients de madame Danne. «J'y ai acheté des sources étalon de radioactivité en 1953 », explique ce responsable aujourd'hui retraité. Ce qui ne l'empêche pas de garder une meilleure mémoire que son ancien employeur. La note confidentielle du CEA prétend en effet que l'usine incriminée a cessé toute activité en... 1939. «Les sources étaient livrées dans des emballages de protection en plomb. Mais les conditions de travail étaient si mauvaises dans cette société que les emballages étaient aussi contaminés à l'extérieur qu'à l'intérieur.» Autre scène pittoresque, rapportée par un autre client CEA lors d'une transaction. «Madame Danne est partie dans une autre pièce pour chercher les sources que nous lui achetions. Elle les cachait entre des pots de fleurs. Pendant ce temps, comme nous avions un compteur avec nous, on a mesuré la radioactivité de sa veste posée sur une chaise. Ça crachait drôlement.»

Arrêtées entre 1959 et 1963, les installations restent à l'abandon. Une aubaine pour les bandes de gamins en mal de terrain d'aventure. Comme Gérard - qui exige l'anonymat pour témoigner - et ses copains, des chapardeurs qui écumaient à l'époque les maisons abandonnées de la région. «La porte avait déjà été forcée, mais tout était intact, seulement recouvert par une bonne couche de poussière.» Dans l'entrée, du matériel empilé, comme préparé pour un déménagement qui n'a jamais eu lieu. Ailleurs, de longues tables de laboratoire, des produits chimiques, de la verrerie. Ils reviendront à plusieurs reprises, constatant à chaque fois la disparition d'objets et de matériel. De ces visites répétées, il ne lui reste aujourd'hui que quelques reliques éparses dans le capharnaüm de son appartement. Et comme pour prouver ses dires, Gérard désigne posément des tubes de verre épais, fermés par de gros bouchons de liège et contenant des poudres colorées.

Le compteur utilisé par Libération, de type SPP2 (scintillateur portatif de prospection), le confirme. Le 4 novembre, il enregistre près de 2000 coups par seconde sur ces flacons, alors que dans la région, le niveau moyen normal est de 30 coups. Ces produits sont en sa possession depuis plus de vingt ans, sans qu'il en ait jamais mesuré exactement le danger. Et il n'est sans doute pas le seul dans ce cas. «Nos enfants avaient ramené des bocaux de verre, jolis et anciens, se souvient une voisine. Ils ont aussi trouvé un jour des aiguilles de radium dans un tiroir. » A l'époque, la verrerie ancienne provenant de l'usine faisait fureur. Les couleurs et les formes de ces récipents qui avaient servi à préparer de terribles concentrés de radioactivité étaient en effet très originales. D'autres se sont emparés du plomb de protection. Plusieurs centaines de kilos, revendues à des ferrailleurs de la région. Les éviers, les tables et toute la bibliothèque ont disparu. Tous ces brocanteurs du dimanche ont dispersé ainsi, sans le savoir et sans que personne s'en inquiète, une formidable quantité de radioactivité. Sans compter ceux qui se livrèrent à de grandes batailles dignes des chevaliers du Zodiac à l'aide des produits trouvés sur place. «On lançait des grosses bouteilles sur les murs», raconte l'un de ces ex-héros en culotte courte, devenu respectable artisan. «Il se dégageait d'énormes volutes de fumée rouge, on trouvait ça super.»

Tout cela a duré quelques années, sans doute entre 1965 et 1969, sans que nul ne s'en émeuve. Or, outre les services compétents du CEA, qui connaissaient bien les lieux, la mairie était parfaitement consciente de la situation. Elle avait même pris, le 15 décembre 1959, un arrêté interdisant d'habiter et de démolir les bâtiments de l'usine, compte tenu d'une «radioactivité supérieure à la normale». Il aura donc fallu attendre dix années pour que la première intervention ait lieu. Que sont devenus les témoins, les enfants, les matériaux dispersés entre temps ? Qui possède encore de ces sources de radium ? Jamais le ministère de la Santé, dont c'est l'entière responsabilité, n'a entrepris la moindre étude dans ce sens.

Lotissement contaminé

L'équipe de décontamination viendra donc à Gif, après une énergique mise en demeure de la préfecture de l'Essonne auprès de la Société nouvelle du radium, en date du 9 juin 1969. L'un des responsables des opérations, toujours en activité au CEA, se souvient: «Cette installation aurait dû être mise en sécurité bien avant notre intervention. C'était dans un tel état de contamination... Le premier travail, à la demande du SCPRI, a donc consisté à rendre l'ensemble non dangereux.» Les hommes de Saclay ont ramassé tout ce qui trainaît encore dans les laboratoires. Ils ont également découvert des fûts contenant du minerai en attente de traitement. Les murs ont été grattés, les sols piquetés, les gravats ramassés. Et le tout expédié vers le centre de La Hague. Mission accomplie. Cinq ans plus tard, en juin 1974, la Société nouvelle du radium n'est plus qu'un terrain défoncé par les bulldozers, derrière une pancarte annonçant la réalisation prochaine du «lotissement des Coudraies ».

Un ingénieur du CEA, justement, est intéressé par une belle parcelle. Mais la rumeur court à Saclay. «La décontamination n'a pas été faite correctement.» Ce qu'il vérifie aisément, grâce à un rapide contrôle au moyen d'un compteur emprunté à son bureau. «En certains points du terrain, le taux d'irradiation était de 10 rad, soit 20 fois supérieur au seuil légal », se souvient l'ingénieur. Au cours de ses contrôles, il retrouve même des sources radioactives dans un champ de pommes de terre voisin. Et pourtant, d'autres acquéreurs qui s'étaient avant lui inquiétés de l'état des terrains avaient reçu toute garantie de la part du Service central de protection contre les radiations ionisantes (SCPRI), dirigé par le professeur Pellerin. « Cette propriété n'est actuellement grevée d'aucune servitude du point de vue de la radioactivité», écrit ce dernier en réponse à l'un des acquéreurs dans une lettre datée du 7 juin 1974, une semaine avant les contrôles personnels de l'ingénieur.

Nouvelle intervention des décontamineurs. «Le promoteur avait déjà fait raser les bâtiments sans autre forme de procès», soupire l'ancien responsable. Et personne ne sait aujourd'hui avec exactitude ce que sont devenus les gravats de démolition. «Nous avons décapé la terre», poursuit l'ingénieur du CEA, «et assaini le terrain autant qu'on a pu. A l'endroit du puits qui collectait les eaux usées de l'usine, on a creusé profond mais sans arriver à décontaminer totalement. Alors, on a coulé une dalle de béton et on a refermé. Mais nous avons laissé des zones du terrain, qui ne devaient pas être loties immédiatement, sans traitement, en demandant aux propriétaires de nous avertir. Quant à l'extérieur de la propriété, on a identifié des traces de radioactivité, mais nous ne sommes pas intervenus car cela n'était pas de notre ressort.»

L'ancienne propriété personnelle des Danne, en semble l'exemple type. Dans son jardin, nous avons pu relever la semaine dernière trois points chauds, dont l'un crachant au moins 15000 coups par seconde, sur une surface d'environ 30 cm de diamètre (l'aiguille s'est coincée au maximum sur le SPP2). Le propriétaire actuel, qui savait au moment de l'achat (par adjudication) à qui avait appartenu cette maison, a voulu s'assurer qu'il n'y avait aucun problème de radioactivité. Selon ce qu'il nous a raconté, les services du SCPRI lui ont assuré, au téléphone, «que l'ex-propriété des Danne ne présentait aucun danger». Cela étant, aucun certificat écrit ne lui aurait été fourni, nous a-t-il précisé.

Laboratoire d'essai de la Société nouvelle du radium. Avant la Deuxième Guerre, la région est le siège d'un véritable marché libre du radium, organisé autour de l'usine.

Exclu du nettoyage, également, un petit laboratoire a survécu aux pioches du démolisseur. Il existe toujours, seul vestige des installations de Jacques Danne. Un héritage que ne renie pas le carrelage de l'entrée: lorsque l'on y place un compteur de radioactivité, l'aiguille fait un joli bond. En plusieurs endroits, comme dans le jardin, l'instrument détecte d'autres «points chauds» radioactifs. Les actuels propriétaires ne sont pas inquiets: «On a acheté en 1984, mais avec un certificat de décontamination signé du professeur Pellerin.»

Confidences radioactives

Pourtant, cette année là, l'adjoint de Pellerin, le docteur Moroni, conseillait par téléphone à un acheteur potentiel, Olivier Gateau, de ne pas se porter acquéreur. Confidence obtenue seulement en raison du titre de la personne en question, médecin, et travaillant à l'époque sur les radioéléments dans un laboratoire de la «ferme atomique» de I'Inra (Institut national de recherches agronomiques) à Jouy-en-Josas. «J'avais essayé de me présenter comme un simple curieux», se souvient le Dr. Gateau, «mais dans ce cas, il était impossible d'obtenir le moindre responsable du service».

L'indiscrétion du Dr. Moroni n'a fait que renforcer la conviction du jeune médecin, qui procèdera lui-même à une série de mesures. «Ça crachait presque partout: dans l'entrée, dans la cuisine, au sous sol et aux alentours.» Le propriétaire, qui disposait pourtant d'un certificat de décontamination, a donc fait procéder à un nouveau nettoyage, également certifié. Opération imparfaite, si l'on en croit les indications de notre compteur. Aujourd'hui, deux familles vivent dans les lieux. Sans doute courent-elles un risque assez faible, d'après un spécialiste de radioprotection du CEA. «Mais il faudrait que ces personnes nous contactent pour que l'on procède à des vérifications précises», estime t-il, «et surtout qu'ils s'abstiennent de creuser des trous.»

Jusqu'à présent, Gif s'est surtout abstenu de creuser sa mémoire radioactive. La solidarité nucléaire a parfaitement fonctionné entre SCPRI et CEA. Y compris face aux récentes affaires des décharges radioactives du Bouchet et de Saint-Aubin, dans l'Essonne. Dans les deux cas, le CEA s'est chargé d'expliquer les mesures de radio-activité anormales faites par un laboratoire privé, à l'initiative de deux journalistes du Parisien. Et le SCPRI a délivré des communiqués rassurants quant aux risques encourus, sans attendre d'ailleurs le résultat des contremesures du CEA. Deux dossiers relativement «faciles», concernant deux terrains vagues, clôturés et loin d'habitations. A Gif, la situation présente à l'évidence un autre caractère de gravité. C'est d'un lotissement qu'il s'agit. Bâti avec la garantie du SCPRI, s'appuyant sur les mesures du SPR de Saclay. Le CEA, en reconnaissant sa préoccupation dans sa note confidentielle déjà évoquée, se démarque du SCPRI et de ses déclarations lénifiantes. Un premier accroc à une complicité obligée, dénoncée en secret depuis longtemps par certains ingénieurs du CEA, et qui pourrait se terminer au bout du chemin du radium. Un chemin en forme d'impasse.

Guy BENHAMOU

 


 

Le Monde, 18 mars 1975:

Mauvaise surprise à Gif-sur-Yvette
La villa était construite sur des déchets radioactifs

Une pelleteuse jaune ouvrant le sol devant une coquette villa, une pelouse éventrée en plusieurs endroits, les dalles du garage et de la cave défoncées, des bidons jaunes ici et là qu'on remplit de terre: tel est le spectacle qu'offre aujourd'hui la propriété de M. José Garcia, sur la colline résidentielle au-dessus de la gare de Gif-sur-Yvette (Essonne).

La villa de M. Garcia, teinturier de son état et père de deux enfants, est en cours de décontamination. Sous la pelouse et le garage gisaient depuis des années des déchets radioactifs. Assez radioactifs pour qu'une mise en fûts soit nécessaire et que ces fûts soient transportés dans une décharge particulière.

Depuis que la «dépollution» a commencé, le 4 mars dernier, une quarantaine de fûts ont été remplis et l'opération n'est pas terminée.

Selon les mesures prises par le service central de protection contre les radiations ionisantes, le S.C.P.R.I., dirigé par le professeur Pierre Pellerin, la radioactivité variait selon les endroits entre 0,5 et 2 millirads à l'heure. Ainsi, une personne exposée en permanence à ce rayonnement aurait reçu une dose allant de 4 à 16 rads par an, alors que la dose maximale admissible est de 0,5 rad par an pour le citoyen et 3 rads pour un travailleur nucléaire sous contrôle médical permanent. Heureusement, le sous-sol de la maison de M. Garcia n'était pas habité, et, selon les examens de sang, les doses reçues par les membres de sa famille n'ont pas eu jusqu'ici de conséquences néfastes. La maison n'était pas contaminée.

«Je suis bien content d'avoir été dépollué. Non, le ne suis pas effrayé pour ma famille», dit M. Garcia, avec un grand calme, et après avoir peu à peu étudié et compris le problème. Selon lui, le devis de dépollution se monterait à 50 000 ou 100 000 F. Aujourd'hui, le souci de M. Garcia est que tous les habitants de Gif-sur-Yvette qui pourraient eux aussi vivre à côté de déchets radioactifs soient prévenus, et dépollués si besoin est. Le terrain sur lequel M. Garcia a construit sa demeure appartenait en effet autrefois à la Société nouvelle du radium, qui possédait à proximité un atelier de fabrication d'aiguilles de radium. Cette société déversait une partie de ses déchets (produits radioactifs ou contaminés, gants, éprouvettes...) dans une carrière de sable qui se trouvait en partie devant et sous le garage actuel de M. Garcia.

La société cessa ses activités en 1940. A cette époque, on ne prenait guère de précautions. Plusieurs ouvriers et l'ancien propriétaire des ateliers lui-même, M. Danne, sont morts des suites de la radioactivité à laquelle ils avaient été exposés. Puis, des parcelles de terrain contaminé furent vendues, une à M. Garcia, une autre à M. Morvan, qui a été dépollué il y a un mois.

Les carences officielles

La partie centrale du terrain où se trouvaient les ateliers resta sans occupant. En 1959, un arrêté municipal en interdit l'accès et la vente, mais il ne fut pas clos sérieusement. Pendant des années, et jusqu'à une date récente, des enfants sont venus jouer sur ce terrain planté d'arbres. Ils ont parcouru les bâtiments, emporté des objets, pris des livres dans la bibliothèque, dispersé les produits radioactifs. Or, le radium, qui a une assez longue durée de vie, émet des rayons gamma très pénétrants et se fixe sur les os. Il devient alors très dangereux.

Le maire de Gif-sur-Yvette, M. Robert Trimbach, tout comme le S.C.P R.I. n'ignoraient pas l'histoire de ce terrain. Mais rien ne fut entrepris pour le décontaminer car le devis était levé.

Puis un accord fut conclu entre le Commissariat à l'énergie atomique et la propriétaire, Mme Danne, ancienne collaboratrice de Mme Joliot Curie. Une première décontamination des bâtiments eut lieu vers 1967. On élimina le stock de minerai uranifère dont on extrayait le radium : les aiguilles de radium furent placées dans des fûts et transférées à La Hague. Le coût de cette opération s'éleva à 250 000 F.

Il fallut que Mme Danne mette récemment son terrain en vente pour que certains habitants de Gif dont la villa était proche du terrain découvrent les risques auxquels ils étaient exposés. En 1974, plusieurs acquéreurs se présentent et signent une promesse de vente avec Mme Danne. L'un d'entre eux. M Jean Marc Delrieu, physicien au CEA, est alerté par ses collègues sur l'histoire du terrain. Muni d'un compteur Geiger, il se rend sur place. L'atelier vient d'être livré aux démolisseurs. Mais il subsiste dans le sol une douzaine d'endroits radioactifs (environ 3 millirads à l'heure, soit 24 rade par an)

Pourtant, le futur acquéreur de l'une des parcelles. M. Jean-Paul Renner, a reçu du S.C.P.R.I le 7 juin 1974, une lettre signée de M. Pellerin : «Les arrêtés frappant d'interdiction la vente de la propriété de Mme Danne ont été rapportés (...) après une opération décontamination, suivie d'un contrôle d'exécution. En conséquence, cette propriété n'est actuellement grevée d'aucune servitude du point de vue de la radioactivité.»

A la Défense... et ailleurs

M. Delrieu téléphone alors au S.C.P.R.I., sans obtenir de réponse, puis au C.E.A. On lui explique que la décontamination n'est pas terminée et doit se dérouler en trois phases : d'abord les bâtiments, ce qui a été fait en 1967, puis le contrôle des opérations de démolition, enfin le terrain lui même. M. Delrieu porte alors l'affaire sur la place publique et accuse le S.C.P.R.I. et le Service de protection contre les rayonnements (S.P.R.) du Commissariat à l'énergie atomique (C.E.A), qui mène pour le compte du S.C.P.R.I.. les opérations de décontamination, de ne pas procéder à la recherche systématique des sources radioactives. Le C.E.A. rétorque que la vente du terrain n'est toujours pas autorisée (1) et que M. Delrieu cherche à faire baisser le prix du terrain (250 à 300 francs le mètre carré). M. Pellerin estime, quant à lui, que la radioactivité qui subsiste ne nécessite pas de «mesures dramatiques».

Finalement, le terrain de Mme Danne sera soumis à la décontamination cet été. Des ouvriers équipés à certains moments de scaphandres et de gants de protection enlèvent une couche de terre atteignant parfois 2 mètres d'épaisseur et la remplacent par un mètre de bonne terre. Aujourd'hui on peut lire une pancarte : «Beaux terrains à vendre». Pourtant, le lotissement doit faire l'objet d'un dernier contrôle avant d'être autorisé à la vente.

Toute cette affaire n'a pas incité pour autant le S.C.P.R.I. à contrôler les terrains voisins. Il fallut qu'un ami de M. Garcia, M. André Charbonnel, lui-même conseiller municipal, découvre, avec un compteur Geiger, la radioactivité de la pelouse et du garage. M. Garcia a alors dû demander au maire, M. Trimbach, d'alerter le S.C.P.R.I. Ce dernier a procédé aux premières mesures en novembre 1974. Mais les agents de ce service n'ont pas jugé utile d'aller promener leurs compteurs près de la gare où débarquaient autrefois les minerais uranifères, et où des restes de minerais ont servi à remblayer des trous avant que les terrains ne soient construits, il y a une quinzaine d'années. De peur, sans doute, de voir les prix des terrains baisser et certains propriétaires dans l'incapacité de vendre leurs maisons, ou de susciter trop de craintes. M Trimbach n'a pas informé la population. Mais les habitants des propriétés susceptibles d'être polluées vont être prochainement avertis.

Le cas de Gif-sur-Yvette n'est pas isolé. Il existait d'autres ateliers de radium en France : à Bandol, par exemple, dans le Var ainsi que dans le quartier de la Défense (Hauts-de-Seine). Il semble bien que des mesures de radioactivité viennent d'être faites è Courbevoie, où était installée la Société française d'énergie et de radiochimie. Mais à Bandol ?

La législation en vigueur comporte des lacunes. Le règlement sur les établissements classés n'autorise les organismes officiels de contrôle des rayonnements à ne s'intéresser qu'aux locaux professionnels. Quant aux habitations privées, elles ne peuvent être contrôlées qu'à la demande du propriétaire. Mais comment celui-ci saura-t-il si son terrain ou sa maison sont contaminés ? Les compteurs Geiger ne font pas encore partie de la panoplie domestique de tous les Français... Et dans le cas où une propriété est polluée, c'est en principe le propriétaire qui doit supporter les frais de dépollution. Mais Gif, M. Garcia a été exonéré. Qu'en sera-t-il pour les autres terrains si on découvre d'autres déchets ? Il serait temps de renforcer le pouvoir d'action du S.C.P.R.I. et de lui donner les moyens de dépolluer les propriétés après avoir de lui-même demandé à faire les premières mesures de contrôle.

(1) II est vrai qu'il n'existait à l'époque qu'une promesse de vente entre les propriétaires et les acquéreurs intéressés, sans qu'aucun versement financier ne soit intervenu. Le terrain n'est aujourd'hui toujours pas en vente libre.

Dominique Verguese.

 


 


M. Delrieu porte l'affaire de Gif-sur-Yvette sur la place publique


DELRIEU Jean Marc
4 F Avenue Edouart Herriot
91440 Bures-sur-Yvette

 

Objet: Autorisation de vente de terrains radioactifs donnée par le ministère de la santé publique.

 

Résumé:

La société Difer (128, rue de Paris à Palaiseau) propose à la vente des terrains pollués par des matières radioactives, à l'emplacement d'une ancienne usine de produits radioactifs. Cette société croyait en toute bonne foi, à la véracité de la lettre ci-jointe affirmant l'absence de contamination radioactive résiduelle du terrain possédé par Mme Danne à Gif-sur-Yvette après l'opération de décontamination surveillée par le Ministère de la Santé. En tant que futur acquéreur, à la suite de remarques faites par mes collégues de travail au C.E.A. à Saclay sur l'absence de soins apportés à la décontamination, j'ai effectué un contrôle et j'ai constaté que le 13 juin cette affirmation ["absence de contamination radioactive résiduelle"] était fausse.
Le taux d'irradiation du public est sur ce terrain supérieur au seuil légal de 0,5 rad/an ; il est en certain points de l'ordre de 10 rad/an. A la suite de mon alerte, le C.E.A. chargé du contrôle a répertorié, les sources que j'avais signalé plantant de petits drapeaux sans avoir rien enlevé à la date du 1er juillet ; de plus il en a oublié en dépit de mes appels téléphoniques, de sorte que l'entreprise chargée des travaux de viabilité et de fondations a dispersé des sources, rendant radioactifs des endroit propres. De plus un contrôle rapide m'a permis de trouver une source radioactive dans un champ de pommes de terres d'un voisin (Mr. Morvan). Je demande donc qu'un contrôle sérieux soit effectué chez les voisins de façon à éliminer toutes les sources radioactives qui restent. En particulier dans le passé des morceaux de l'usine ont étés volés qui sont très certainement très radioactifs, de sorte que des personnes sont soumises à des rayonnements sans s'en douter. Rien n'a été fait pour les en informer par la presse.

 

 

Rapport:

Différents acquéreurs (liste ci-jointe), à la suite de la proposition de la société Difer [...] ont signé une promesse de vente pour 9 lots sur le terrain de Mme Danne à Gif-sur-Yvette. Ce terrain était autrefois possédé par la Société Nouvelle du Radium qui y avait construit une usine fabriquant des produits radioactifs [...]. Plusieurs acquéreurs [...] se sont inquiétés de savoir s'il ne restait pas de matières radioactives sur ce terrain, où se trouvait autrefois [cette] usine [...] fonctionnant avant guerre dans des conditions de sécurité à peu près nulles
(une bonne partie des ouvriers et de la famille [de Mme Danne] sont morts de maladies dues aux rayonnements). Toutes les réponses à leurs questions concordaient: il ne restait aucun danger. La lettre ci-jointe du Ministère de la Santé ne laissait aucun doute ; de plus vers le 13 juin 1974 le préfet a accordé 1'autorisation de division sans réserves (comme par exemple: sous réserve de contrôle de tout travaux de terrassements par le S.C.P.R.I. étant donné les risques très sérieux de déterrer des produits radioactifs). Ainsi à la date du 10 juin toutes les personnes concernées croyaient à l'absence de toute radioactivité. En toute bonne foi je fis une option le 10 juin sur le terrain qui m'était proposé exactement à l'emplacement de 1'ancienne usine. Comme par hasard c'était le dernier terrain de libre. Le lendemain mes collégues de travail au C.E.A. m'apprirent que ce terrain était bien connu, très radioactif et que je ferai bien de vérifier s'il était encore radioactif. N'ayant pu obtenir des preuves certaines de ces "ragots", j'ai pris l'appareillage nécessaire à un contrôle rapide (un compteur Geiger à piles et un Babyline donnant une mesure précise de l'intensité des rayons Gamma).

Je fus très surpris de constater les jeudi 13 et vendredi 14 juin 1974 un taux de radioactivité fort à l'emplacement de l'ancienne usine dont les décombres venaient d'être enlevés récemment (taux était supérieur à 3 mrad/heure sur des surfaces de plusieurs mètres carrés ; vivant sur ce terrain pendant un an j'aurais subi une irradiation de 24 rad/an alors que le maximum légal pour le public est de 0,5 rad/an) ; j'ai aussi constaté la présence de quelques sources d'intensité comparable jusqu'à 50 mètres de l'usine ainsi que chez un voisin Mr. Morvan dans un champ de pomme de terre (voir plan ci-joint) ; ce voisin m'a d'ailleurs dit qu'il préférait ne pas se plaindre pour ne pas avoir d'ennuis avec sa voisine.

Ainsi ce terrain en principe propre [...] assure à tout habitant actuellement un taux d'irradiation 48 fois supérieur au maximum légal. J'ai très nettement l'impression que sans mes remarques rien n'aurait été fait pour supprimer cet état de fait dangereux puisque les parties concernées n'en avaient pas conscience, leur contrôle avant les démolitions de l'usine ayant été mal fait.

Après cette constatation j'ai téléphoné au S.C.P.R.I. (ministère de la santé) qui n'a pas été capable de me donner une réponse par téléphone: le responsable Mr. Rebattet était en vacances et un chef de service ne sachant rien m'a conseillé d'écrire le lundi 17 juin.

J'ai aussi téléphoné au chef de service du S.P.R. (Service de Protection des Rayonnements ) au C.E.A. à Saclay qui était chargé par le S.C.P.R.I. de la décontamination pendant la première phase et du contrôle des travaux pendant la deuxième phase. La définition de ces phase ne m'a pas paru très claire au point de vue pratique: aucun niveau limite de radioactivité ne m'a été donné. C'est seulement à la fin de la troisième phase que le terrain deviendrait habitable par le public. Mr. Joffre chef du S.P.R. a été très surpris que le préfet ait donné l'autorisation de division et que les terrains soient en vente ; il n'a jamais dans un rapport déclaré que le terrain était habitable dans son état actuel. En particulier à la fin de la décontamination il avait fait des réserves: le terrain était décontaminé sous réserve de contrôle après les travaux de démolitions. L'entreprise Gailledrat 17 rue P. Rigaud 94 Ivry (tél. 672 41 89) a effectué ces démolitions pendant la première quinzaine du mois de juin sous contrôle du S.P.R. (en principe). Ce contrôle a consisté à dire à l'entreprise que les surperstructures du batiment étaient propres et sans danger à la suite de la décontamination et que "s'ils avaient des doutes sur un objet sorti de terre comme une canalisation d'eaux usées ils n'hésitent pas à appeler le S.P.R. de Saclay". Ainsi pendant la démolition l'entreprise n'a pas eu de "doutes" et le C.E.A. n'est pas venu contrôler une seul fois du 1 au 15 juin avant mon contrôle personnel le 13 juin.

A la suite de mes appels téléphoniques le S.P.R. a controlé les travaux dans la semaine du 17 au 23 juin. En particulier 1'emplacement de l'usine était plein de petits drapeaux repérant l'emplacement des sources radioactives. J'ai remarqué que les sources loin de cet emplacement n'étaient pas marquées comme si le S.P.R. n'avait pas recherché les sources loin de cette usine pensant à priori qu'il n'y avait rien en dépit de mes remarques répétées par téléphone. En particulier une source placée très près du chemin de la terre marnée (voir plan) non repérée par un drapeau a été emportée par les excavateurs qui ont élargi le chemin. A cette date, 29 juin, j'ai retrouvé cette source dissiminée dans les déblais du talus qui sont encore sur place. Le S.P.R. ne s'est nullement inquiété de mes informations ainsi que d'une source dans le champ de pommes de terres voisin de Mr. Morvan. Le S.P.R. ne peut intervenir que sur demande expresse du propriétaire qui refuse pour ne pas avoir d'ennuis avec sa voisine Mme Danne. Une autre source non marquée risque dans les quelques jours qui suivent d'être dispersée sans contrôle par 1'entreprise Gailledrat, par suite de l'absence d'information par le S.P.R. de la présence [de cette] source radioactive.

Ainsi il n'y a eu aucune recherche systématique de toutes les sources radioactives pouvant être répandues aux alentours du terrain alors que l'on savait que des fioles de matières radioactives avaient été emportées, cassées, et même volées dans le passé (c'est l'interprétation officielle de la présence de sources en dehors de l'emplacement de l'usine). Je pense aussi que la poussière associée à la démolition des murs de l'usine a contribuée aussi à répandre ces sources sur le terrain et les environs en dépit du la décontamination préalable du S.P.R.. D'autre part le S.P.R. a refusé de prêter un compteur Geiger à l'entreprise Gailladrat chargée des démolitions et des travaux dans la terre pour qu'elle puisse avoir "des doutes" et appeler le S.P.R.. Il parait que la possession d'un compteur Geiger est plus dangereux que de ne pas en avoir, par suite de la difficultée à s'en servir ; cependant l'utilisation est plus simple que celle d'un poste de radio ordinaire.

En résumé pendant les travaux aucun contrôle n'a été fait avant que je contrôle moi-même de sorte que des sources radioactives ont été dissiminées sans contrôle (la décharge où ont été déposés les déblais devrait être controlée).

De plus actuellement on laisse l'entreprise manipuler la terre sans pratiquement de contrôle, une source radioactive ayant été emportée sans que l'entreprise sans rende compte.

Dans cette affaire l'autorisation de diviser le terrain a été donné par le S.C.P.R.I. sans que l'on soit sûr d'arriver un jour à supprimer toute radioactivité sur le terrain. Le S.P.R. a été incapable de me dire quand le terrain sera sans danger ; c'est seulement à la fin de la troisième phase que cela se passera [...] et dépend de ce que on trouvera sous terre en creusant les fondations et les tranchées. Ainsi chaque futur propriétaire devra posséder un compteur Geiger et contrôler la terre qu'il remue chaque fois qu'il creuse un trou. Il me semble inadmissible que le S.P.R. refuse de préter un compteur Geiger à l'entreprise chargée des terrassement qui continue apparemment à ne pas "avoir de doutes". Les ouvriers chargés des démolitions n'étaient pas prévenus du danger et n'ont pas été controlés au spectromètre Gamma à la fin des travaux. La poussière particulièrement [importante] entraînée par les démolitions pouvait contenir des poussières radioactives (ou même le gaz radon), susceptibles d'être inhalées ou mangées par les ouvriers. Mr. Joffre m'a affirmé que de telles poussières n'étaient pas possibles mais comme il a été surpris qu'il y ait des poussières radioactives après démolitions, le doute est permis. La facilité d'un contrôle des ouvriers ne permet pas d'hésiter.

Je suis d'autre part très surpris qu'il n'y ait aucune recherche systématique des sources radioactives qui peuvent être répandues dans les environs comme celle que j'ai trouvée chez Mr. Morvan au cours d'un contrôle très rapide.


Liste partielle des futurs acquéreurs voisins du terrain qu'on m'a propose: [...]