Extrait de Plutopia, une histoire
des premières villes atomiques, Kate Brown, Acte Sud 2013:
Les premières années, les chercheurs
de Hanford n'ont mené que peu d'expériences de biologie
humaine, car ce champ d'étude n'intéressait pas
General Electric(1). Mais, à partir
des années 1960, lorsque l'entreprise leur a donné
les fonds et le droit d'effectuer des tests sur les humains, de
nouvelles expériences ont vu le jour. Pour calibrer leur cabine d'anthropogammamétrie,
ils ont fait ingérer, inhaler ou ont injecté à
des employés du prométhium, du fer, du technétium
et du phosphore radioactifs. Certains volontaires ont bu du lait
de vaches nourries à l'herbe radioactive. D'autres ont
dû ingérer de petites quantités de plutonium
et manger chaque semaine une demi-livre de poisson du fleuve Columbia(2). Mais la plus grande étude de General Electric
a eu lieu dans la prison d'État de Walla Walla, au sous-sol
de laquelle les chercheurs s'étaient fait aménager
en 1965 un laboratoire de recherche médicale(3). Là, une cellule fortifiée avait été
préparée pour accueillir les prisonniers volontaires.
Les expérimentateurs les faisaient s'allonger à
plat ventre sur des lits trapézoïdaux, qui permettaient
de leur attacher les jambes et de positionner leurs testicules
à l'intérieur d'une petite boîte en plastique
remplie d'eau à température scrotale. Les assistants
actionnaient ensuite un interrupteur qui projetait des rayons
X de part et d'autre des testicules(4).
Les cobayes étaient payés 5 dollars par mois pour
leur participation, 25 dollars pour chaque biopsie, et 100 dollars
pour la vasectomie obligatoire de fin d'étude.
Les dommages sont apparus
dès les plus faibles doses de rayonnement, à savoir
10 rads. À 20 rads, les prisonniers
devenaient "azoospermiques" (autrement dit, stériles).
Bien que la preuve fût établie que les faibles doses
tuaient tous les spermatozoïdes, les docteurs Alvin Paulsen
de l'université de Washington et Carl Heller de l'université de l'Oregon ont
prolongé l'expérience à 25 rads, 40 rads,
60 rads, jusqu'à 600 rads, avec
toujours le même résultat(5).
Cent trente et un prisonniers ont participé à ces
expériences, dix années durant, sur simple reconduction
de contrat(6). Pourtant, la mort des spermatozoïdes
n'était pas une découverte médicale. En 1945,
déjà, des études avaient mis en évidence
que des injections de microcuries de plutonium provoquaient la
rupture du flagelle des spermatozoïdes et leur disparition(7).
1) "Minutes of the 66th meeting Advisory Committee for Biology
and Medicine (ACBM)", arch. citée.
2) R. F. Foster & J. F. Honstead, "Accumulation of zinc-65
from prolonged consumption of Columbia River fish", Health
Physics, 13(1), 1967, p. 39-43; "Internal depositions
of radionuclides in men", février 1967, PRR, PNL 9287;
"Whole body counting, project proposal", mars 1966,
PNL 9293 ;"Excretion rates vs. lung burdens in man",
avril 1966, PNL 9294 ; J. F. Honstead & D. N. Brady, "Report:
the uptake and retention of P32 and Zn65 from the consumption
of Columbia River fish", document BNSA- 45, 7 octobre 1969,
http://guindibrary.oregonstate.edu/specialcollections/ colliatomic/catalogue/atomic-hanford_1-10.html
[lien désormais inactif].
3) K. L. Swinth à W. E. Wilson, 11 avril 1967, PRR, PNL
9669.
4) R. Baltzo à R. Cunningham, 6 avril 1966, PRR, PNL 9086.
5) Alvin Paulsen, "Study of irradiation effects on the human
testes", 12 mars 1965, PRR, PNL 9081 DEL.
6) Carl Heller, "Effects of ionizing radiation on the testicular
function of man", mai 1972, DoE Opennet, HW 709914, p. 3.
7) R. Fink à H. Friedell, 5 décembre 1945, NAA,
RG 326 8505, box 54, MD 700.2.