Extrait de Plutopia,
une histoire des premières villes atomiques, Kate
Brown Actes Sud, 2024:
Le 10 juin 1948, le physicien Igor Kurchatov était assis dans la salle de contrôle du premier réacteur de production de plutonium soviétique - le A, ou "Anouchka", comme on l'appelait affectueusement - quand, avec un an de retard, il a actionné l'interrupteur qui a sorti les barres de contrôle de la face du réacteur(1). Les scientifiques présents ont applaudi en voyant les indicateurs de puissance s'envoler. Pour eux, les cadrans qui s'agitaient sous leurs yeux étaient les premières étincelles de vie du "bouclier nucléaire" soviétique. Pour le reste du monde, l'annonce de cet événement inaugurait la coûteuse et dangereuse course aux armements qu'allaient se livrer les Américains et les Soviétiques. Pour la postérité, les premiers vrombissements des turbines d'Anouchka ont craché un geyser d'isotopes radioactifs, nés d'une technologie nucléaire arrimée à la pauvreté endémique du pays.
[photo rajoutée par Infonucléaire.
Juin 1948, le réacteur A destiné à
la production de plutonium de qualité militaire était
mis en service.]
Le 19 juin, alors que le réacteur avait été
entièrement chargé en combustible, Kurchatov - qui
admettrait plus tard avoir agi dans la précipitation -
a ordonné son fonctionnement à plein régime(2). Le même soir, il a appelé Beria pour
lui annoncer qu'Anouchka était totalement opérationnelle.
C'était un peu prématuré, car, moins de vingt-quatre
heures plus tard, un opérateur a remarqué que l'eau
qui s'écoulait du réacteur était trente fois
plus radioactive que le niveau autorisé. Apparemment, le
niveau de l'eau était descendu trop bas dans plusieurs
canaux de refroidissement, ce qui avait provoqué la surchauffe
des crayons de combustible, la rupture de leur gaine et le rejet
consécutif de vapeur radioactive. Craignant l'explosion,
Kurchatov a déclenché l'arrêt d'urgence du
réacteur, avant d'appeler Beria pour l'en avertir. Celui-ci
se serait contenté de lui demander brutalement la date
de son redémarrage.
Durant trois semaines, les scientifiques de l'usine se sont creusé
la tête pour élucider le problème de la rupture
des crayons de combustible, subissant nuit et jour les radiations
gamma émises par l'uranium irradié(3). Beria n'avait cure de la santé des travailleurs.
En règle générale, les dirigeants du projet
atomique soviétique avaient un certain dédain pour
les risques radioactifs. Le
général Zaveniagin, par exemple, pouvait très
bien s'asseoir sur un tabouret dans la salle du réacteur,
en tenue de ville, et y manger une mandarine sortie de sa poche.
À côté de lui, le directeur de la centrale,
Boris Muzrukov, était conscient du danger, mais ne pouvait
pas s'autoriser l'impair de s'éloigner de son supérieur. Plus tard, les relevés dosimétriques
de son domicile indiqueraient une exposition dix fois supérieure
à la norme autorisée(4).
Le risque d'excéder la dose admissible faisait partie du
code tacite de la centrale.
À la mi-juillet, Kurchatov a relancé le réacteur
à pleine puissance, sans avoir pour autant résolu
le problème de rupture des crayons de combustible(5). Dix jours plus tard, d'autres crayons se sont déformés
sous l'effet de la chaleur et ont explosé, donnant lieu
à une nouvelle crise et à l'envoi de télégrammes
vers Moscou. Mais, cette fois, Kurchatov n'a pas coupé
le réacteur - en dépit des isotopes radioactifs
qui s'en échappaient - et l'a laissé fonctionner
jusqu'en janvier 1949, date à laquelle les scientifiques
soviétiques ont estimé avoir suffisamment de plutonium
pour fabriquer la première bombe. Ce n'est qu'à
ce moment-là qu'Anouchka a été éteinte.
Les ingénieurs ont calculé qu'il leur faudrait un
an pour démonter le réacteur et le réparer.
Beria leur a donné deux mois.
Les équipes scientifiques ont dû trouver un moyen
pour sortir du réacteur les éléments de combustible
endommagés. En temps normal, l'ensemble des crayons irradiés
seraient tombés dans une piscine de refroidissement située
sous le réacteur. Mais, à l'époque, le stock
entier d'uranium de l'Union soviétique était chargé
dans Anouchka. Si tous les crayons étaient plongés
dans la piscine, les bons comme les mauvais, les opérateurs
n'auraient plus eu de combustible pour produire le plutonium nécessaire
à la fabrication d'une deuxième puis d'une troisième
bombe. Plutôt que de gaspiller le précieux combustible,
Beria et Vannikov ont ordonné
de décharger le réacteur à la main, d'isoler
les crayons fissurés et de recharger les crayons intacts(6). Il est difficile d'imaginer le courage
qu'il a fallu pour s'approcher de la face du réacteur et
en retirer à la main les crayons irradiés. Tout
le monde a été mis à contribution : prisonniers,
déportés, soldats, opérateurs, chefs d'équipe,
scientifiques. Même Kurchatov a mis un masque à gaz
et est entré dans la salle en courant. De retour de la
face du réacteur, les hommes avalaient un verre de vodka
purificateur, tout en luttant contre une sensation de vertige
et de haut-le-coeur(7).
Au cours des trente-quatre premiers jours de 1949, Kurchatov et
ses équipes ont déchargé et rechargé
trente-neuf mille crayons d'uranium irradié. Des centaines
de travailleurs ont souffert de nausées et de saignements
de nez, suivis d'intenses douleurs et d'un épuisement à
ne plus pouvoir tenir debout. À l'époque, la dose
de tolérance officielle aux irradiations était de
30 rems par an. Les doses reçues par les "nettoyeurs"
d'Anouchka allaient de 100 à 400 rems(8) : une dose de 400 rems suffit à provoquer un
vieillissement prématuré, susceptible de se conclure
- après une période d'épuisement chronique,
de douleurs articulaires et d'effritement osseux - par un cancer
ou une maladie du coeur ou du foie.
Une fois le tri effectué, un premier lot d'uranium irradié
a été refroidi dans l'eau. Les ingénieurs
savaient qu'il était préférable de les laisser
dans la piscine durant cent vingt jours pour diviser par mille
la quantité d'iode radioactif et d'autres isotopes dangereux
à courte durée de vie. Mais les dirigeants de l'usine
ont décidé de réduire cette période
à trente jours, obligeant les ingénieurs à
traiter un combustible hautement radioactif(9).
Après ce bref intermède, lesdits crayons ont été
envoyés dans la zone B pour les phases de dissolution (dans
l'acide nitrique) et d'extraction du plutonium. Malheureusement,
l'usine de traitement - l'usine n° 25 - n'était pas
encore opérationnelle. Ses ingénieurs étaient
toujours en train de travailler à sa mise en route. Faina
Kuznetsova, une laborantine, raconte comment les services secrets
ont fait pression sur son responsable pour qu'il vienne à
bout de son travail. Ils lui ont confisqué son laissez-passer
et l'ont obligé à demeurer dans l'usine jusqu'à
ce qu'elle soit en état de fonctionner : "Que pouvait-il
faire tout seul ? se souvient-elle. Bien sûr, nous sommes
tous restés pour l'aider." Il leur a fallu douze jours
et douze nuits pour achever les derniers préparatifs et
ouvrir les portes de l'atelier(10).
À la fin des années 1940, les biophysiciens soviétiques
pensaient que les travailleurs de l'industrie chimique ne couraient
aucun risque à travailler au contact du plutonium et de
ses dérivés à longue durée de vie,
au motif que ces éléments n'émettent pas
de rayons gamma, mais des rayonnements alpha et bêta qui,
rappelons-le, ne peuvent pas traverser la peau [pour les alpha
oui, les bêta traversent]. Pour eux, le danger venait uniquement
des réacteurs, qui émettent des rayons gamma suffisamment
puissants pour traverser la peau et irradier les organes vitaux.
Ils avaient pu constater que les effets des rayons gamma sur la
santé étaient immédiats (une personne exposée
à une forte dose de rayons gamma se sentait tout de suite
mal) et que des doses plus importantes provoquaient la mort des
souris, des rats et des chiens de laboratoire(11). Il leur a fallu plusieurs années pour comprendre
les effets nocifs de l'ingestion de substances radioactives. Malheureusement,
avant cette prise de conscience, ce sont principalement de jeunes
femmes, tout juste sorties du secondaire, qui ont été
embauchées dans l'usine de traitement chimique(12). Pour celles qui avaient déjà travaillé
dans des usines chimiques conventionnelles - où elles avaient
appris à assimiler le danger au feu, aux fumées
et aux odeurs nocives -, les usines de traitement chimique semblaient
sûres. Elles les mettaient par ailleurs à l'abri
des machines-outils qui rendent si dangereux le quotidien des
ouvriers d'usine. En outre, au sortir de la guerre, les jeunes
femmes constituaient des travailleuses de choix : elles étaient
généralement célibataires, disciplinées,
précises et responsables(13). Mieux
encore, elles étaient disponibles.
En décembre 1948, l'usine n° 25 était donc prête
pour le traitement du plutonium. Ses concepteurs avaient voulu
la rendre invisible du ciel. Aussi, plutôt que de copier
les plans de l'usine T de Hanford, qui s'étalait en longueur,
ils ont réduit son empreinte au sol en empilant les chambres
de traitement et en faisant courir les tuyaux d'évacuation
des solutions radioactives et les conduits d'évacuation
des gaz radioactifs le long des murs et des plafonds. En conséquence,
toute fuite ou accident dans les étages risquait d'entraîner
un écoulement de substances radioactives vers les postes
de travail des niveaux inférieurs et d'étendre la
propagation de la contamination de manière significative.
L'usine comportait un bâtiment traversé sur toute la longueur par un véritable canyon en béton, dans lequel les solutions radioactives étaient transportées d'un atelier à l'autre par des convoyeurs pilotés à distance. Lors de la construction du bâtiment, le canyon avait été fermé par d'épaisses "dalles" de sûreté en béton, destinées à rester en place définitivement une fois le traitement enclenché. Malheureusement, les ingénieurs soviétiques ne savaient pas comment produire des métaux résistant à la chaleur et au caractère corrosif des solutions radioactives. Ils ont plaqué d'or, d'argent et de platine des béchers, des tasses et autres équipements de laboratoire en espérant les voir résister aux substances radioactives.
Mais les métaux précieux, ainsi que les bouchons et les joints en caoutchouc, se désagrégeaient sous l'effet de la chaleur, des substances chimiques et des particules alpha des solutions radioactives(14). Un mois après le démarrage de l'usine, un tuyau contenant une solution radioactive s'est fissuré au-dessus d'une porte et s'est mis à fuir sur les gardes qui la surveillaient. Rapidement, les fuites se sont multipliées dans toute l'usine(15).
De nombreux déversements ont eu lieu
à l'intérieur des tranchées hermétiques.
Comme ils contenaient du plutonium, ô combien précieux,
les patrons ont exigé des employés qu'ils aillent
récupérer les solutions en les épongeant.
Pénétrer dans ces lieux hautement radioactifs violait
les règles de sécurité les plus élémentaires,
mais les ouvriers n'ont pas eu le choix : ils ont fait rouler
les dalles de béton, qui n'ont jamais plus été
remises en place, et sont descendus dans les corridors: "Tout
le monde y est entré, et de nombreuses fois, se souvient
Fana Kuznetsova. Cela semble étrange aujourd'hui, mais
il n'existait aucun protocole de sécurité pour nettoyer
les déversements accidentels : rien n'avait été
prévu. Nous n'avions que des gants de toilette, des seaux
et parfois des gants en caoutchouc. Nous épongions et versions
ce que nous récupérions dans de grandes bouteilles
en verre. C'était un composé si précieux
qu'on attendait de nous que nous en récupérions
chaque goutte. Les déversements de mon département
n'étaient pas trop importants, de 50 à 100 litres,
mais aux premiers stades du traitement les fuites pouvaient être
de 2 ou 3 tonnes. Il était impossible de récupérer
de tels déversements avec des gants de toilette. Là,
c'était une vraie catastrophe(16). »
Pourquoi y a-t-il eu autant
d'accidents ? Dans son témoignage, Faina Kuznetsova a mis
en cause non seulement la précipitation avec laquelle les
choses étaient effectuées, mais aussi l'atmosphère
de secret et de peur qui régnait. S'ils étaient
pris en train de violer les règles procédurales
ou s'ils commettaient des erreurs, les jeunes techniciens, inexpérimentés,
risquaient d'être transférés dans les camps
de travail de la zone et d'y subir deux à cinq ans de travaux
forcés(17) : "Lorsqu'ils nous ont embauchés pour travailler
à Mayak, raconte-t-elle, ils ne nous ont rien dit de la
radioactivité. Nous ne savions même pas ce que c'était.
C'est pourquoi nous manipulions les solutions radioactives. Nous
n'avions peur que du KGB [le successeur du NKVD]. Tout était
supervisé par L. P. Beria et ses émissaires, qui
condamnaient les employés à la moindre erreur. Et
donc la peur poussait les gens à prendre des décisions
accidentogènes. En plus de cela, nous travaillions avec
du matériel et des produits chimiques très coûteux.
Ils surveillaient de près les machines, les récipients
de laboratoire en or et en argent. Ils se souciaient beaucoup
plus des équipements et du produit fini que de nous(18). »
Beria n'avait pas oublié la facilité avec laquelle
David
Greenglass, un simple ouvrier de Los Alamos, avait reproduit
et transmis des documents techniques aux officiers traitants soviétiques.
Il ne voulait pas que ses employés en fassent autant avec
les plans et les formules de son usine. Il a donc interdit les
cartes ou les manuels destinés à guider les travailleurs.
Il ne devait rien y avoir de copiable. Les employés devaient
mémoriser les réseaux de plomberie, les schémas
électriques et le fonctionnement des machines de leur secteur.
Ils devaient également retenir l'ensemble des procédures
de leur journée de travail. "Les travailleurs étaient
dans un état de stress permanent, souligne Faina Kuznetsova,
effrayés à l'idée d'oublier quelque chose
d'important - ce qui arrivait souvent, surtout dans les premiers
temps(19). » Mais la fréquence
des accidents avait aussi d'autres causes. Les responsables de
la propagande soviétique avaient l'habitude de placarder
ce slogan sur le côté des bâtiments : "Les
cadres font toute la différence." Il rappelait que
les problèmes rencontrés lors de la construction
de l'usine avaient été le fait de travailleurs-prisonniers,
de gardes illettrés, de chimistes diplômés
d'écoles de cuisine et d'ingénieurs qui réparaient
des machines hors de prix à coups de marteau(20). Selon l'histoire
officielle, l'usine de Mayak n'aurait connu que trois accidents
au cours de ses quatre décennies d'exploitation(21).
En réalité, les accidents n'ont pas cessé
de s'y succéder.
Après le processus de séparation du plutonium de
l'uranium, la solution de plutonium devait rejoindre le secteur
V, où les ouvriers la transformeraient en lingots, avant
d'en faire des sphères de la taille d'une grosse boule
de pétanque destinées à occuper le coeur
des bombes. En février 1949, les premières fioles
de concentré de plutonium étaient prêtes à
faire ce voyage, mais l'usine chimico-métallurgique du
complexe était encore en construction. Dès lors,
plutôt que d'attendre, les responsables de l'usine ont ordonné
la construction d'une usine métallurgique provisoire à
partir de deux anciens entrepôts situés dans un village
voisin(22).
Ces ateliers, n°4 et
9, ressemblaient à n'importe quel autre laboratoire chimique,
avec des tables en bois, des armoires en verre, des béchers
et des éviers en inox. Les laborantin(e)s, principalement
des jeunes femmes, traitaient les solutions radioactives à
la main dans des armoires ventilées ou simplement sur des
tables. Faute de tabourets pour travailler, elles se reposaient
sur les caisses en bois où étaient stockés
les déchets radioactifs. Elles transvasaient elles-mêmes
les solutions des cuves dans les béchers, et des béchers
dans les tubes à essai. Elles remuaient les matières
visqueuses coagulées dans des coupes en platine. Elles
broyaient les matières radioactives sur des tables hautes.
Lors-qu'elles rejoignaient les brûleurs et les fours destinés
à sécher et à calciner les solutions de plutonium,
elles se déplaçaient dans les couloirs, les produits
radioactifs à la main, passant devant des toilettes, des
salles de cantine, des bureaux. Et elles en faisaient tout autant
lorsqu'elles descendaient les seaux de déchets radioactifs.
Tous ces employés avaient l'habitude de travailler dur.
Ils le faisaient depuis qu'ils étaient enfants. Mais ils
oeuvraient ici comme dans n'importe quelle usine ou n'importe
quelle exploitation agricole. Les
équipes chargées des déchets transportaient
les barils de substances radioactives jusqu'à la forêt,
non loin de l'usine, et en brûlaient les amas composites
visqueux comme n'importe quel autre déchet. Ils se tenaient
au-dessus des feux, les tisonnaient et en récupéraient
les cendres, qu'ils jetaient ensuite dans des fosses peu profondes(23). Ces ouvriers
ne savaient pas qu'ils travaillaient avec des solutions radioactives.
Ils ne connaissaient les produits que par leur numéro codé,
à l'instar des jeunes laborantines qui n'avaient connaissance
que des instructions élémentaires qui leur avaient
été données pour remuer les solutions, les
chauffer et les verser dans différents contenants. Il existait
bien un manuel complet de production, de couleur bleu pâle,
mais il était enfermé dans un coffre-fort, et seuls
les chefs d'équipe habilités y avaient accès(24). Cependant, avec les rumeurs qui circulaient, beaucoup
se doutaient qu'ils travaillaient à la fabrication d'une
bombe atomique(25). Lorsque l'inquiétude
des laborantines a commencé à croître, les
responsables de l'usine leur ont assuré qu'il n'y avait
aucune inquiétude à avoir. Dans tous les cas, même
pleinement avertis des dangers, tous ces jeunes employés
auraient probablement continué à travailler par
devoir patriotique. Leurs supérieurs leur martelaient que
le pays était toujours en guerre : "Des gens sont
morts au front, disaient-ils. Ici aussi, vous êtes au front(26). »
À chaque étape de la production
du plutonium, les travailleurs soviétiques étaient
exposés à des contaminants radioactifs et à
d'autres produits toxiques. Un grand nombre des dispositifs et
des technologies mis au point - fruits d'employés harcelés,
exténués, qui travaillaient dans l'urgence et sans
budgets significatifs - sont tombés en panne ou n'ont jamais
vraiment fonctionné. Quand
les chariots automatisés qui transportaient les solutions
radioactives vers l'usine de traitement chimique n'avançaient
plus, les ouvriers se faufilaient sous les rails radioactifs pour
les réparer. Quand, dans certains passages étroits
et sinueux, les tuyauteries remplies d'effluents radioactifs se
bouchaient, ils les ouvraient afin de pousser les solutions mortelles
à l'aide de tiges d'acier(27). Les défauts de conception des boîtes à
gants de laboratoire obligeaient souvent les employés à
passer leur tête à l'intérieur et à
inhaler des substances toxiques, si bien qu'ils ont fini par s'en
passer, laissant le plutonium s'évaporer en plein air(28). Des déchets radioactifs étaient
abandonnés dans les pièces où les employés
travaillaient et des équipements radioactifs étaient
distribués sans plus de précautions. Dans certaines
de ces pièces, la radioactivité atteignait 100 microrcentgens
par seconde : autrement dit, le personnel
y était exposé à une dose dix fois supérieure
au généreux seuil de tolérance de l'époque(29). Au cours des dix-huit premiers mois, 85% de tous
les travailleurs ont été exposés à
des doses qui dépassaient cette limite. Les expositions
sont devenues si critiques qu'en mai 1949 un médecin de
l'usine, A. P. Egorova, a eu la hardiesse d'écrire à
Beria pour se plaindre du fait que "les dirigeants de la
Chose sous-estim[ai]ent le niveau d'irradiation des travailleurs(30)''.
Confrontés à ces difficultés technologiques,
les jeunes employés, à peine formés, se précipitaient
pour tenir les délais, au risque de laisser tomber sur
le sol en pierre un bécher rempli de solution, de renverser
un seau de déchets radioactifs, de toucher une solution
par inadvertance, de laisser une vanne ouverte, au risque de provoquer
une explosion en plaçant deux barils de déchets
trop près l'un de l'autre(31). Le
personnel avait tendance à qualifier ces rejets radioactifs
non classifiés de façon déguisée,
parlant selon les cas de "déversements" (utechki),
d'émiettements" (possypi), de "dispersions"
(vybrosy), de "foyers" (otchagz) ou de "tapes"
(khlopki). Par peur des représailles, beaucoup de ces événements
étaient passés sous silence et n'entraînaient
aucune mesure de contrôle ou de surveillance. Ils représentaient
la dure et périlleuse réalité du travail
en usine. Mais le fait qu'ils se produisent dans la deuxième
usine de plutonium du monde aurait progressivement une dangereuse
et invisible incidence à l'extérieur de l'usine.
Les
jeunes travailleurs ne se lavaient pas les mains ni ne se changeaient
avant d'aller manger. Lors de ces moments
de convivialité, ils riaient et parlaient entre eux. En fin de journée, la plupart
rentraient chez eux dans leur tenue de travail, répandant
quantité de contaminants radioactifs sur leur chemin. Les employés de l'usine n° 25 vivaient
dans la ville atomique naissante. Les opérateurs de l'usine
n° 20 résidaient quant à eux dans leur propre
village, Tatysh, à dix minutes de là. Larisa Sokhina
évoque avec tendresse la beauté de cette petite
localité et l'abondance qui y régnait : "Le
village était entouré de lacs et au milieu d'une
forêt pleine de champignons et de baies. Le lac Kyzyltash, au bord duquel
l'usine s'était installée, était le plus
poissonneux. Les pêcheurs aimaient cet endroit, même
s'ils ne pouvaient plus y pêcher depuis longtemps(32). » Contrairement à de nombreuses
villes industrielles de l'Oural, plongées dans un épais
brouillard de pollution, la zone tampon de 25 kilomètres
créée autour de la ville s'est inopinément
transformée en réserve naturelle. "Il ne faut
pas croire que nous étions déprimés, découragés
et effrayés, se souvient Larisa Sokhina. Nous étions
jeunes pour la plupart, énergiques, joyeux et pleins de
vie." Après les terribles années de guerre,
ces jeunes employés jouaient au volley-ball, au basket-ball,
organisaient des compétitions de ski, des randonnées,
des barbecues. Ils ont également donné vie à
un orchestre d'instruments à vent et mis au point des fêtes
et des danses collectives qui transformaient les samedis soir
en heureux temps d'oubli. Loin de leurs proches, ils ont renoué
avec la famille de la manière la plus simple et la plus
immédiate qui soit : les couples se mariaient en organisant
de modestes noces, les
jeunes épouses tombaient enceintes, mais continuaient de
travailler, et leurs ventres s'arrondissaient audessus des tables
d'atelier.
Deux employés de l'usine de plutonium
photographiés après leur mariage secret à
l'église, 1948. (Avec l'aimable autorisation d'OGACh0.)
Tout cela, le village qui jouxtait l'usine de traitement d'un
combustible hautement radioactif, les laboratoires de fortune
dépourvus de dispositifs de sécurité, les
ouvriers rentrant chez eux dans des tenues irradiées et
contaminant tout sur leur passage, les feuilles des bouleaux du
village qui scintillaient sous l'effet des rayons gamma qu'elles
avaient absorbés, tout cela dessinait les contours d'une
calamité née de l'ignorance, de la précipitation
et du sentiment d'accomplir une mission d'intérêt
national qui prévalait sur la sécurité individuelle.
Les jeunes employés, dans leur village enveloppé
du lourd silence neigeux de la forêt russe, ne se doutaient
pas que leur destin était scellé.
1) L. D. Riabev, Atormnyi proekt SSSR, vol. II, livre 2, op. cit., p. 83-85.
2) Ibid., p. 451-456.
3) Josephson, Red Atom, op. cit. p. 88-90.
4) V. B. Larin, Kombinat « Maiak », op. Cit., p. 77.
5) L. D. Riabev, Atoimnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op. cit., p. 459-460.
6) Sergei Parfenov, "Kaskad zamedlennogo deistviia", Ural, 8(3), 2006.
7) Alexei Mitiunin, "Natsionl' nye osobennosti likvidatsii radiatsionnoi avarii", Nezavisimaia gazeta, 15 avril 2005.
8) S. Parfenov, "Kaskad zamedlennogo deistviia", art. cité.
9) Ia. P. Dokuchaev, "Ot plutoniia k plutonievoi bombe", in Istoriia Sovetskogo atomnogo proekta, op. cit., p. 291.
10) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 87-88.
11) Vladimir Gubarev, "Glavnii ob'ekt derzhavy: po stranitsam « Atomnogo proekta SSSR »", Vsiakaia vsiachina: bibliotechka raznykh statei, mai 2010, http://wsyachina.com.
12) L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op. cit., p .425 ; L. R Sokhina, Plutonii y devich'ikh rukakh, op. cit., p. 40-42. Sur la reconnaissance tardive des dangers de l'ingestion des substances radioactives, voir A. K. Gus'kova, Atomnaia otrasl' strany glazami vracha, Real'noe vremia, Moscou, 2004, p. 101.
13) N. Rabotnov, "Publitsitsika-Sorokovka", art. cité, p. 165
14) L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op. cit., p. 338-339.
15) Vladyslav B. Larin, "Mayak's Walking Wounded", Bulletin of the Atomic Scientists, septembre-octobre 1999, P. 23.
16) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 85-87.
17) Ia. P. Dokuchaev, "Ot plutoniia k plutonievoi bombe", in Istoriia Sovetskogo atomnogo proekta, op. cit., p. 291.
18) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 86.
19) Ibid., p. 87.
20) "Zasedanie partiinogo aktiva", 6 juillet 1951, OGACh0, P-1137/1/31, P. 162-168.
21) V. B. Latin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 47.
22) L. P. Sokhina, "Trudnosti puskogovo perioda", in Nauka i obshchestvo, istoriia Sovetskogo atomnogo proekta (40e-50-e gody), Izdat, Moscou, 1997, p. 139-140.
23) V. B. Latin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 113.
24) Mikhail Gladyshev, Plutonii dlia atomnoi bomby: Direktor plutonievogo zavoda delitsia vospominaniiami, éd. non identifié, Tcheliabinsk, 1992, p. 6.
25) L. P. Sokhina, Plutonii y devich'ikh rukakh, op. cit., p. 97.
26) Ibid., p. 71-74.
27) V. B. Larin, "Mayak's Walking Wounded", art, cité, p. 22 et 24.
28) L. P. Sokhina, "Trudnosti puskogovo perioda", in Nauka i obshchestvo, istoriia Sovetskogo atomnogo proekta (40e-50-egody), op. cit., p. 144.
29) Id., Plutonii v devich'ikh rukakh, op. cit., p. 92-93.
30) V. Novoselov & V. S. Tolstikov, Taina "Sorokovki", op. cit., p. 148-149.
31) V. B. Larin, Kombinat Maiak", op. cit., p. 26.
32) L. P. Sokhina, Plutonii y devich'ikh rukakh, op. cit., p. 37-38.