Extrait de Plutopia, une histoire des premières villes atomiques, Kate Brown Actes Sud, 2024:

Le régime des calamités

Le 10 juin 1948, le physicien Igor Kurchatov était assis dans la salle de contrôle du premier réacteur de production de plutonium soviétique - le A, ou "Anouchka", comme on l'appelait affectueusement - quand, avec un an de retard, il a actionné l'interrupteur qui a sorti les barres de contrôle de la face du réacteur(1). Les scientifiques présents ont applaudi en voyant les indicateurs de puissance s'envoler. Pour eux, les cadrans qui s'agitaient sous leurs yeux étaient les premières étincelles de vie du "bouclier nucléaire" soviétique. Pour le reste du monde, l'annonce de cet événement inaugurait la coûteuse et dangereuse course aux armements qu'allaient se livrer les Américains et les Soviétiques. Pour la postérité, les premiers vrombissements des turbines d'Anouchka ont craché un geyser d'isotopes radioactifs, nés d'une technologie nucléaire arrimée à la pauvreté endémique du pays.

[photo rajoutée par Infonucléaire. Juin 1948, le réacteur A destiné à la production de plutonium de qualité militaire était mis en service.]

Le 19 juin, alors que le réacteur avait été entièrement chargé en combustible, Kurchatov - qui admettrait plus tard avoir agi dans la précipitation - a ordonné son fonctionnement à plein régime
(2). Le même soir, il a appelé Beria pour lui annoncer qu'Anouchka était totalement opérationnelle. C'était un peu prématuré, car, moins de vingt-quatre heures plus tard, un opérateur a remarqué que l'eau qui s'écoulait du réacteur était trente fois plus radioactive que le niveau autorisé. Apparemment, le niveau de l'eau était descendu trop bas dans plusieurs canaux de refroidissement, ce qui avait provoqué la surchauffe des crayons de combustible, la rupture de leur gaine et le rejet consécutif de vapeur radioactive. Craignant l'explosion, Kurchatov a déclenché l'arrêt d'urgence du réacteur, avant d'appeler Beria pour l'en avertir. Celui-ci se serait contenté de lui demander brutalement la date de son redémarrage.

Durant trois semaines, les scientifiques de l'usine se sont creusé la tête pour élucider le problème de la rupture des crayons de combustible, subissant nuit et jour les radiations gamma émises par l'uranium irradié
(3). Beria n'avait cure de la santé des travailleurs. En règle générale, les dirigeants du projet atomique soviétique avaient un certain dédain pour les risques radioactifs. Le général Zaveniagin, par exemple, pouvait très bien s'asseoir sur un tabouret dans la salle du réacteur, en tenue de ville, et y manger une mandarine sortie de sa poche. À côté de lui, le directeur de la centrale, Boris Muzrukov, était conscient du danger, mais ne pouvait pas s'autoriser l'impair de s'éloigner de son supérieur. Plus tard, les relevés dosimétriques de son domicile indiqueraient une exposition dix fois supérieure à la norme autorisée(4). Le risque d'excéder la dose admissible faisait partie du code tacite de la centrale.

À la mi-juillet, Kurchatov a relancé le réacteur à pleine puissance, sans avoir pour autant résolu le problème de rupture des crayons de combustible
(5). Dix jours plus tard, d'autres crayons se sont déformés sous l'effet de la chaleur et ont explosé, donnant lieu à une nouvelle crise et à l'envoi de télégrammes vers Moscou. Mais, cette fois, Kurchatov n'a pas coupé le réacteur - en dépit des isotopes radioactifs qui s'en échappaient - et l'a laissé fonctionner jusqu'en janvier 1949, date à laquelle les scientifiques soviétiques ont estimé avoir suffisamment de plutonium pour fabriquer la première bombe. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'Anouchka a été éteinte. Les ingénieurs ont calculé qu'il leur faudrait un an pour démonter le réacteur et le réparer. Beria leur a donné deux mois.

Les équipes scientifiques ont dû trouver un moyen pour sortir du réacteur les éléments de combustible endommagés. En temps normal, l'ensemble des crayons irradiés seraient tombés dans une piscine de refroidissement située sous le réacteur. Mais, à l'époque, le stock entier d'uranium de l'Union soviétique était chargé dans Anouchka. Si tous les crayons étaient plongés dans la piscine, les bons comme les mauvais, les opérateurs n'auraient plus eu de combustible pour produire le plutonium nécessaire à la fabrication d'une deuxième puis d'une troisième bombe. Plutôt que de gaspiller le précieux combustible,
Beria et Vannikov ont ordonné de décharger le réacteur à la main, d'isoler les crayons fissurés et de recharger les crayons intacts(6). Il est difficile d'imaginer le courage qu'il a fallu pour s'approcher de la face du réacteur et en retirer à la main les crayons irradiés. Tout le monde a été mis à contribution : prisonniers, déportés, soldats, opérateurs, chefs d'équipe, scientifiques. Même Kurchatov a mis un masque à gaz et est entré dans la salle en courant. De retour de la face du réacteur, les hommes avalaient un verre de vodka purificateur, tout en luttant contre une sensation de vertige et de haut-le-coeur(7).

Au cours des trente-quatre premiers jours de 1949, Kurchatov et ses équipes ont déchargé et rechargé trente-neuf mille crayons d'uranium irradié. Des centaines de travailleurs ont souffert de nausées et de saignements de nez, suivis d'intenses douleurs et d'un épuisement à ne plus pouvoir tenir debout. À l'époque, la dose de tolérance officielle aux irradiations était de 30 rems par an. Les doses reçues par les "nettoyeurs" d'Anouchka allaient de 100 à 400 rems
(8) : une dose de 400 rems suffit à provoquer un vieillissement prématuré, susceptible de se conclure - après une période d'épuisement chronique, de douleurs articulaires et d'effritement osseux - par un cancer ou une maladie du coeur ou du foie.

Une fois le tri effectué, un premier lot d'uranium irradié a été refroidi dans l'eau. Les ingénieurs savaient qu'il était préférable de les laisser dans la piscine durant cent vingt jours pour diviser par mille la quantité d'iode radioactif et d'autres isotopes dangereux à courte durée de vie. Mais les dirigeants de l'usine ont décidé de réduire cette période à trente jours, obligeant les ingénieurs à traiter un combustible hautement radioactif
(9). Après ce bref intermède, lesdits crayons ont été envoyés dans la zone B pour les phases de dissolution (dans l'acide nitrique) et d'extraction du plutonium. Malheureusement, l'usine de traitement - l'usine n° 25 - n'était pas encore opérationnelle. Ses ingénieurs étaient toujours en train de travailler à sa mise en route. Faina Kuznetsova, une laborantine, raconte comment les services secrets ont fait pression sur son responsable pour qu'il vienne à bout de son travail. Ils lui ont confisqué son laissez-passer et l'ont obligé à demeurer dans l'usine jusqu'à ce qu'elle soit en état de fonctionner : "Que pouvait-il faire tout seul ? se souvient-elle. Bien sûr, nous sommes tous restés pour l'aider." Il leur a fallu douze jours et douze nuits pour achever les derniers préparatifs et ouvrir les portes de l'atelier(10).

À la fin des années 1940, les biophysiciens soviétiques pensaient que les travailleurs de l'industrie chimique ne couraient aucun risque à travailler au contact du plutonium et de ses dérivés à longue durée de vie, au motif que ces éléments n'émettent pas de rayons gamma, mais des rayonnements alpha et bêta qui, rappelons-le, ne peuvent pas traverser la peau [pour les alpha oui, les bêta traversent]. Pour eux, le danger venait uniquement des réacteurs, qui émettent des rayons gamma suffisamment puissants pour traverser la peau et irradier les organes vitaux. Ils avaient pu constater que les effets des rayons gamma sur la santé étaient immédiats (une personne exposée à une forte dose de rayons gamma se sentait tout de suite mal) et que des doses plus importantes provoquaient la mort des souris, des rats et des chiens de laboratoire
(11). Il leur a fallu plusieurs années pour comprendre les effets nocifs de l'ingestion de substances radioactives. Malheureusement, avant cette prise de conscience, ce sont principalement de jeunes femmes, tout juste sorties du secondaire, qui ont été embauchées dans l'usine de traitement chimique(12). Pour celles qui avaient déjà travaillé dans des usines chimiques conventionnelles - où elles avaient appris à assimiler le danger au feu, aux fumées et aux odeurs nocives -, les usines de traitement chimique semblaient sûres. Elles les mettaient par ailleurs à l'abri des machines-outils qui rendent si dangereux le quotidien des ouvriers d'usine. En outre, au sortir de la guerre, les jeunes femmes constituaient des travailleuses de choix : elles étaient généralement célibataires, disciplinées, précises et responsables(13). Mieux encore, elles étaient disponibles.

En décembre 1948, l'usine n° 25 était donc prête pour le traitement du plutonium. Ses concepteurs avaient voulu la rendre invisible du ciel. Aussi, plutôt que de copier les plans de l'usine T de Hanford, qui s'étalait en longueur, ils ont réduit son empreinte au sol en empilant les chambres de traitement et en faisant courir les tuyaux d'évacuation des solutions radioactives et les conduits d'évacuation des gaz radioactifs le long des murs et des plafonds. En conséquence, toute fuite ou accident dans les étages risquait d'entraîner un écoulement de substances radioactives vers les postes de travail des niveaux inférieurs et d'étendre la propagation de la contamination de manière significative.

L'usine comportait un bâtiment traversé sur toute la longueur par un véritable canyon en béton, dans lequel les solutions radioactives étaient transportées d'un atelier à l'autre par des convoyeurs pilotés à distance. Lors de la construction du bâtiment, le canyon avait été fermé par d'épaisses "dalles" de sûreté en béton, destinées à rester en place définitivement une fois le traitement enclenché. Malheureusement, les ingénieurs soviétiques ne savaient pas comment produire des métaux résistant à la chaleur et au caractère corrosif des solutions radioactives. Ils ont plaqué d'or, d'argent et de platine des béchers, des tasses et autres équipements de laboratoire en espérant les voir résister aux substances radioactives.

Mais les métaux précieux, ainsi que les bouchons et les joints en caoutchouc, se désagrégeaient sous l'effet de la chaleur, des substances chimiques et des particules alpha des solutions radioactives(14). Un mois après le démarrage de l'usine, un tuyau contenant une solution radioactive s'est fissuré au-dessus d'une porte et s'est mis à fuir sur les gardes qui la surveillaient. Rapidement, les fuites se sont multipliées dans toute l'usine(15).

De nombreux déversements ont eu lieu à l'intérieur des tranchées hermétiques. Comme ils contenaient du plutonium, ô combien précieux, les patrons ont exigé des employés qu'ils aillent récupérer les solutions en les épongeant. Pénétrer dans ces lieux hautement radioactifs violait les règles de sécurité les plus élémentaires, mais les ouvriers n'ont pas eu le choix : ils ont fait rouler les dalles de béton, qui n'ont jamais plus été remises en place, et sont descendus dans les corridors: "Tout le monde y est entré, et de nombreuses fois, se souvient Fana Kuznetsova. Cela semble étrange aujourd'hui, mais il n'existait aucun protocole de sécurité pour nettoyer les déversements accidentels : rien n'avait été prévu. Nous n'avions que des gants de toilette, des seaux et parfois des gants en caoutchouc. Nous épongions et versions ce que nous récupérions dans de grandes bouteilles en verre. C'était un composé si précieux qu'on attendait de nous que nous en récupérions chaque goutte. Les déversements de mon département n'étaient pas trop importants, de 50 à 100 litres, mais aux premiers stades du traitement les fuites pouvaient être de 2 ou 3 tonnes. Il était impossible de récupérer de tels déversements avec des gants de toilette. Là, c'était une vraie catastrophe(16). »

Pourquoi y a-t-il eu autant d'accidents ? Dans son témoignage, Faina Kuznetsova a mis en cause non seulement la précipitation avec laquelle les choses étaient effectuées, mais aussi l'atmosphère de secret et de peur qui régnait. S'ils étaient pris en train de violer les règles procédurales ou s'ils commettaient des erreurs, les jeunes techniciens, inexpérimentés, risquaient d'être transférés dans les camps de travail de la zone et d'y subir deux à cinq ans de travaux forcés(17) : "Lorsqu'ils nous ont embauchés pour travailler à Mayak, raconte-t-elle, ils ne nous ont rien dit de la radioactivité. Nous ne savions même pas ce que c'était. C'est pourquoi nous manipulions les solutions radioactives. Nous n'avions peur que du KGB [le successeur du NKVD]. Tout était supervisé par L. P. Beria et ses émissaires, qui condamnaient les employés à la moindre erreur. Et donc la peur poussait les gens à prendre des décisions accidentogènes. En plus de cela, nous travaillions avec du matériel et des produits chimiques très coûteux. Ils surveillaient de près les machines, les récipients de laboratoire en or et en argent. Ils se souciaient beaucoup plus des équipements et du produit fini que de nous(18). »

Beria n'avait pas oublié la facilité avec laquelle David Greenglass, un simple ouvrier de Los Alamos, avait reproduit et transmis des documents techniques aux officiers traitants soviétiques. Il ne voulait pas que ses employés en fassent autant avec les plans et les formules de son usine. Il a donc interdit les cartes ou les manuels destinés à guider les travailleurs. Il ne devait rien y avoir de copiable. Les employés devaient mémoriser les réseaux de plomberie, les schémas électriques et le fonctionnement des machines de leur secteur. Ils devaient également retenir l'ensemble des procédures de leur journée de travail. "Les travailleurs étaient dans un état de stress permanent, souligne Faina Kuznetsova, effrayés à l'idée d'oublier quelque chose d'important - ce qui arrivait souvent, surtout dans les premiers temps
(19). » Mais la fréquence des accidents avait aussi d'autres causes. Les responsables de la propagande soviétique avaient l'habitude de placarder ce slogan sur le côté des bâtiments : "Les cadres font toute la différence." Il rappelait que les problèmes rencontrés lors de la construction de l'usine avaient été le fait de travailleurs-prisonniers, de gardes illettrés, de chimistes diplômés d'écoles de cuisine et d'ingénieurs qui réparaient des machines hors de prix à coups de marteau(20). Selon l'histoire officielle, l'usine de Mayak n'aurait connu que trois accidents au cours de ses quatre décennies d'exploitation(21). En réalité, les accidents n'ont pas cessé de s'y succéder.

Après le processus de séparation du plutonium de l'uranium, la solution de plutonium devait rejoindre le secteur V, où les ouvriers la transformeraient en lingots, avant d'en faire des sphères de la taille d'une grosse boule de pétanque destinées à occuper le coeur des bombes. En février 1949, les premières fioles de concentré de plutonium étaient prêtes à faire ce voyage, mais l'usine chimico-métallurgique du complexe était encore en construction. Dès lors, plutôt que d'attendre, les responsables de l'usine ont ordonné la construction d'une usine métallurgique provisoire à partir de deux anciens entrepôts situés dans un village voisin
(22).

Ces ateliers, n°4 et 9, ressemblaient à n'importe quel autre laboratoire chimique, avec des tables en bois, des armoires en verre, des béchers et des éviers en inox. Les laborantin(e)s, principalement des jeunes femmes, traitaient les solutions radioactives à la main dans des armoires ventilées ou simplement sur des tables. Faute de tabourets pour travailler, elles se reposaient sur les caisses en bois où étaient stockés les déchets radioactifs. Elles transvasaient elles-mêmes les solutions des cuves dans les béchers, et des béchers dans les tubes à essai. Elles remuaient les matières visqueuses coagulées dans des coupes en platine. Elles broyaient les matières radioactives sur des tables hautes. Lors-qu'elles rejoignaient les brûleurs et les fours destinés à sécher et à calciner les solutions de plutonium, elles se déplaçaient dans les couloirs, les produits radioactifs à la main, passant devant des toilettes, des salles de cantine, des bureaux. Et elles en faisaient tout autant lorsqu'elles descendaient les seaux de déchets radioactifs.

Tous ces employés avaient l'habitude de travailler dur. Ils le faisaient depuis qu'ils étaient enfants. Mais ils oeuvraient ici comme dans n'importe quelle usine ou n'importe quelle exploitation agricole.
Les équipes chargées des déchets transportaient les barils de substances radioactives jusqu'à la forêt, non loin de l'usine, et en brûlaient les amas composites visqueux comme n'importe quel autre déchet. Ils se tenaient au-dessus des feux, les tisonnaient et en récupéraient les cendres, qu'ils jetaient ensuite dans des fosses peu profondes(23). Ces ouvriers ne savaient pas qu'ils travaillaient avec des solutions radioactives. Ils ne connaissaient les produits que par leur numéro codé, à l'instar des jeunes laborantines qui n'avaient connaissance que des instructions élémentaires qui leur avaient été données pour remuer les solutions, les chauffer et les verser dans différents contenants. Il existait bien un manuel complet de production, de couleur bleu pâle, mais il était enfermé dans un coffre-fort, et seuls les chefs d'équipe habilités y avaient accès(24). Cependant, avec les rumeurs qui circulaient, beaucoup se doutaient qu'ils travaillaient à la fabrication d'une bombe atomique(25). Lorsque l'inquiétude des laborantines a commencé à croître, les responsables de l'usine leur ont assuré qu'il n'y avait aucune inquiétude à avoir. Dans tous les cas, même pleinement avertis des dangers, tous ces jeunes employés auraient probablement continué à travailler par devoir patriotique. Leurs supérieurs leur martelaient que le pays était toujours en guerre : "Des gens sont morts au front, disaient-ils. Ici aussi, vous êtes au front(26). »

À chaque étape de la production du plutonium, les travailleurs soviétiques étaient exposés à des contaminants radioactifs et à d'autres produits toxiques. Un grand nombre des dispositifs et des technologies mis au point - fruits d'employés harcelés, exténués, qui travaillaient dans l'urgence et sans budgets significatifs - sont tombés en panne ou n'ont jamais vraiment fonctionné. Quand les chariots automatisés qui transportaient les solutions radioactives vers l'usine de traitement chimique n'avançaient plus, les ouvriers se faufilaient sous les rails radioactifs pour les réparer. Quand, dans certains passages étroits et sinueux, les tuyauteries remplies d'effluents radioactifs se bouchaient, ils les ouvraient afin de pousser les solutions mortelles à l'aide de tiges d'acier(27). Les défauts de conception des boîtes à gants de laboratoire obligeaient souvent les employés à passer leur tête à l'intérieur et à inhaler des substances toxiques, si bien qu'ils ont fini par s'en passer, laissant le plutonium s'évaporer en plein air(28). Des déchets radioactifs étaient abandonnés dans les pièces où les employés travaillaient et des équipements radioactifs étaient distribués sans plus de précautions. Dans certaines de ces pièces, la radioactivité atteignait 100 microrcentgens par seconde : autrement dit, le personnel y était exposé à une dose dix fois supérieure au généreux seuil de tolérance de l'époque(29). Au cours des dix-huit premiers mois, 85% de tous les travailleurs ont été exposés à des doses qui dépassaient cette limite. Les expositions sont devenues si critiques qu'en mai 1949 un médecin de l'usine, A. P. Egorova, a eu la hardiesse d'écrire à Beria pour se plaindre du fait que "les dirigeants de la Chose sous-estim[ai]ent le niveau d'irradiation des travailleurs(30)''.

Confrontés à ces difficultés technologiques, les jeunes employés, à peine formés, se précipitaient pour tenir les délais, au risque de laisser tomber sur le sol en pierre un bécher rempli de solution, de renverser un seau de déchets radioactifs, de toucher une solution par inadvertance, de laisser une vanne ouverte, au risque de provoquer une explosion en plaçant deux barils de déchets trop près l'un de l'autre
(31). Le personnel avait tendance à qualifier ces rejets radioactifs non classifiés de façon déguisée, parlant selon les cas de "déversements" (utechki), d'émiettements" (possypi), de "dispersions" (vybrosy), de "foyers" (otchagz) ou de "tapes" (khlopki). Par peur des représailles, beaucoup de ces événements étaient passés sous silence et n'entraînaient aucune mesure de contrôle ou de surveillance. Ils représentaient la dure et périlleuse réalité du travail en usine. Mais le fait qu'ils se produisent dans la deuxième usine de plutonium du monde aurait progressivement une dangereuse et invisible incidence à l'extérieur de l'usine.

Les jeunes travailleurs ne se lavaient pas les mains ni ne se changeaient avant d'aller manger. Lors de ces moments de convivialité, ils riaient et parlaient entre eux. En fin de journée, la plupart rentraient chez eux dans leur tenue de travail, répandant quantité de contaminants radioactifs sur leur chemin. Les employés de l'usine n° 25 vivaient dans la ville atomique naissante. Les opérateurs de l'usine n° 20 résidaient quant à eux dans leur propre village, Tatysh, à dix minutes de là. Larisa Sokhina évoque avec tendresse la beauté de cette petite localité et l'abondance qui y régnait : "Le village était entouré de lacs et au milieu d'une forêt pleine de champignons et de baies. Le lac Kyzyltash, au bord duquel l'usine s'était installée, était le plus poissonneux. Les pêcheurs aimaient cet endroit, même s'ils ne pouvaient plus y pêcher depuis longtemps(32). » Contrairement à de nombreuses villes industrielles de l'Oural, plongées dans un épais brouillard de pollution, la zone tampon de 25 kilomètres créée autour de la ville s'est inopinément transformée en réserve naturelle. "Il ne faut pas croire que nous étions déprimés, découragés et effrayés, se souvient Larisa Sokhina. Nous étions jeunes pour la plupart, énergiques, joyeux et pleins de vie." Après les terribles années de guerre, ces jeunes employés jouaient au volley-ball, au basket-ball, organisaient des compétitions de ski, des randonnées, des barbecues. Ils ont également donné vie à un orchestre d'instruments à vent et mis au point des fêtes et des danses collectives qui transformaient les samedis soir en heureux temps d'oubli. Loin de leurs proches, ils ont renoué avec la famille de la manière la plus simple et la plus immédiate qui soit : les couples se mariaient en organisant de modestes noces, les jeunes épouses tombaient enceintes, mais continuaient de travailler, et leurs ventres s'arrondissaient audessus des tables d'atelier.

 
Deux employés de l'usine de plutonium photographiés après leur mariage secret à l'église, 1948. (Avec l'aimable autorisation d'OGACh0.)

Tout cela, le village qui jouxtait l'usine de traitement d'un combustible hautement radioactif, les laboratoires de fortune dépourvus de dispositifs de sécurité, les ouvriers rentrant chez eux dans des tenues irradiées et contaminant tout sur leur passage, les feuilles des bouleaux du village qui scintillaient sous l'effet des rayons gamma qu'elles avaient absorbés, tout cela dessinait les contours d'une calamité née de l'ignorance, de la précipitation et du sentiment d'accomplir une mission d'intérêt national qui prévalait sur la sécurité individuelle. Les jeunes employés, dans leur village enveloppé du lourd silence neigeux de la forêt russe, ne se doutaient pas que leur destin était scellé.


1) L. D. Riabev, Atormnyi proekt SSSR, vol. II, livre 2, op. cit., p. 83-85.
2) Ibid., p. 451-456.
3) Josephson, Red Atom, op. cit. p. 88-90.
4) V. B. Larin, Kombinat « Maiak », op. Cit., p. 77.
5) L. D. Riabev, Atoimnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op. cit., p. 459-460.
6) Sergei Parfenov, "Kaskad zamedlennogo deistviia", Ural, 8(3), 2006.
7) Alexei Mitiunin, "Natsionl' nye osobennosti likvidatsii radiatsionnoi avarii", Nezavisimaia gazeta, 15 avril 2005.
8) S. Parfenov, "Kaskad zamedlennogo deistviia", art. cité.
9) Ia. P. Dokuchaev, "Ot plutoniia k plutonievoi bombe", in Istoriia Sovetskogo atomnogo proekta, op. cit., p. 291.
10) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 87-88.
11) Vladimir Gubarev, "Glavnii ob'ekt derzhavy: po stranitsam « Atomnogo proekta SSSR »", Vsiakaia vsiachina: bibliotechka raznykh statei, mai 2010, http://wsyachina.com.
12) L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op. cit., p .425 ; L. R Sokhina, Plutonii y devich'ikh rukakh, op. cit., p. 40-42. Sur la reconnaissance tardive des dangers de l'ingestion des substances radioactives, voir A. K. Gus'kova, Atomnaia otrasl' strany glazami vracha, Real'noe vremia, Moscou, 2004, p. 101.
13) N. Rabotnov, "Publitsitsika-Sorokovka", art. cité, p. 165
14) L. D. Riabev, Atomnyi proekt SSSR, vol. II, livre 4, op. cit., p. 338-339.
15) Vladyslav B. Larin, "Mayak's Walking Wounded", Bulletin of the Atomic Scientists, septembre-octobre 1999, P. 23.
16) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 85-87.
17) Ia. P. Dokuchaev, "Ot plutoniia k plutonievoi bombe", in Istoriia Sovetskogo atomnogo proekta, op. cit., p. 291.
18) V. B. Larin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 86.
19) Ibid., p. 87.
20) "Zasedanie partiinogo aktiva", 6 juillet 1951, OGACh0, P-1137/1/31, P. 162-168.
21) V. B. Latin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 47.
22) L. P. Sokhina, "Trudnosti puskogovo perioda", in Nauka i obshchestvo, istoriia Sovetskogo atomnogo proekta (40e-50-e gody), Izdat, Moscou, 1997, p. 139-140.
23) V. B. Latin, Kombinat "Maiak", op. cit., p. 113.
24) Mikhail Gladyshev, Plutonii dlia atomnoi bomby: Direktor plutonievogo zavoda delitsia vospominaniiami, éd. non identifié, Tcheliabinsk, 1992, p. 6.
25) L. P. Sokhina, Plutonii y devich'ikh rukakh, op. cit., p. 97.
26) Ibid., p. 71-74.
27) V. B. Larin, "Mayak's Walking Wounded", art, cité, p. 22 et 24.
28) L. P. Sokhina, "Trudnosti puskogovo perioda", in Nauka i obshchestvo, istoriia Sovetskogo atomnogo proekta (40e-50-egody), op. cit., p. 144.
29) Id., Plutonii v devich'ikh rukakh, op. cit., p. 92-93.
30) V. Novoselov & V. S. Tolstikov, Taina "Sorokovki", op. cit., p. 148-149.
31) V. B. Larin, Kombinat Maiak", op. cit., p. 26.
32) L. P. Sokhina, Plutonii y devich'ikh rukakh, op. cit., p. 37-38.