Karl Morgan témoin clé de l'histoire du nucléaire

La destruction inutile d'Hiroshima et Nagasaki, l'irradiation délibérée de populations américaines par leur gouvernement, 40 ans d'efforts pour cacher les effets des "faibles" doses: à 84 ans, le professeur KarIZ. Morgan est un témoin extraordinaire d'une dérive tragique, celle d'une science aux ordres du pouvoir nucléaire.

Karl Morgan a été l'un des cinq premiers physiciens spécialistes de la radio-protection. Convaincu que les nazis cherchaient aussi à faire la bombe, il a accepté de se charger de la sécurité des constructeurs des premières bombes atomiques du Manhattan Project. Avec des savants tels qu'Oppenheimer, il a vainement tenté de convaincre le président Truman de faire une démonstration de la bombe en haute mer avant de détruire des villes japonaises. Morgan ne comprenait pas encore le véritable enjeu. En fait, le gouvernement japonais cherchait déjà à se rendre, mais il fallait montrer aux soviétiques qu'on n'hésiterait pas à utiliser cette arme.

Quarante ans plus tard, des documents officiels rendus publics lui révèlent des choses pires encore. Alors qu'il s'acharnait à réduire les risques, les militaires américains relâchaient délibérément 100 000 curies d'iode 131 sur les populations (en premier lieu indiennes) des états de Washington, d'Oregon et d'Idaho, afin de savoir quelles doses leurs propres troupes pourraient supporter sans conséquences immédiates. Aujourd'hui, une étude officielle admet que certains enfants ont ainsi reçu jusqu'à 10 000 rads à la thyroïde (100 rads impliquent déjà un risque élevé de cancer).

La révolte du père

Après la guerre, Morgan fonde l'International Society for Health Physics, devient rédacteur de son journal, et président du CIPR (Commission Internationale de Protection Radiologique) qui fixe les normes d'exposition. Cependant ses recherches sur l'irradiation médicale le troublent de plus en plus.

Le Dr Alice Stewart démontre alors que des radiographies de femmes enceintes pouvaient provoquer des cancers chez le foetus avec une dose de seulement 0,7 rem. Vers la fin des années cinquante, Morgan comprend qu'il n'y a pas de seuil, pas de dose sans danger et il le dit. Morgan devient ainsi déjà gênant pour le lobby nucléaire.

La véritable rupture se fait plus tard. Les normes de l'industrie nucléaire ont été fixées en se référant aux estimations - forcément aléatoires - sur les doses reçues à Hiroshima. Incroyable mais vrai il a fallu attendre 1976 pour la première étude des ouvriers du nucléaire.

Cette étude du Professeur Mancuso, payée par le ministère de l'énergie américain, a démontré que les ouvriers de l'usine nucléaire de Hanford avaient une fréquence plus élevée de cancers avec une exposition de seulement 3 rems par an (la limite de la CIPR étant de 15 puis de 5 rems). La recherche étant scientifiquement correcte, Morgan la publie dans le journal de la "Health Physics Society". Résultat, le gouvernement coupe les fonds du Pr Mancuso et prie Morgan de quitter son poste d'éditeur du journal.

Rejetés par leurs collègues de "l'establishment", Morgan, Mancuso, Stewart, Gofman et quelques autres persistent. Morgan est témoin dans 150 procès concernant les victimes de radiations (ouvriers, mineurs, habitants, etc...) au point que les ministères de l'énergie et de la "justice" organisent des cours pour les avocats chargés de défendre le lobby, afin de limiter les dégâts.

Après Three Miles Island, en 1979, Morgan est le témoin principal d'un procès qui permet d'obtenir 24 millions de dollars de dédommagement, dont une partie est investie dans des recherches sur les faibles doses. Après dix ans supplémentaires de procès, le gouvernement des USA ouvre enfin ses dossiers sur l'irradiation des travailleurs du nucléaire. Les résultats risquent de faire mal.

Malgré tout, les preuves s'accumulent. Des augmentations significatives du nombre de cancers sont constatées même à un niveau de 2 rems. La C1PR est obligée de lâcher du lest. Début 1991, elle a enfin recommandé que les normes pour les travailleurs soient ramenées de 5 à 2 rems. Mais le vieux Morgan a encore des années d'avance. S'il est enfin reconnu qu'il n'y a pas de seuil, que même la dose la plus faible peut provoquer un cancer, on postule encore qu'il s'agit d'une relation linéaire (plus petite est la dose, moins grand est le risque). Morgan ne désarme pas car les recherches récentes montrent que les faibles doses sont proportionnellement beaucoup plus dangereuses que les fortes, telles que celles de Hiroshima, qui ont servi à établir des normes. D'ailleurs, quand on a enfin accepté d'examiner les cas de faibles doses à Hiroshima, on a constaté la même relation supra-linéaire.

Pour quelques dollars de plus...

L'enjeu se chiffre dès lors qu'il est admis que toute irradiation supplémentaire augmente le risque de cancer, on peut chiffrer, à partir des indemnisations accordées par les tribunaux, combien on dépense pour éviter chaque cancer mortel, et ainsi le prix d'une vie pour l'industrie nucléaire. Une étude citée par Morgan fixe la vie humaine à 10$ sur le marché mondial ! Aux Etats-Unis, des normes déjà plus sévères ont gonflé le prix d'une vie jusqu'à 10 000 $ mais Morgan nous a confié qu'il ne vendrait pas la sienne à ce prix, même à son âge avancé !

Selon le risque estimé, l'industrie nucléaire sera obligée d'investir dans des mesures de sécurité extrêmement coûteuses, voire économiquement prohibitives. Morgan estime que même les nouvelles normes de la CIPR (2 rems par an) ne seront pas appliquées avant longtemps. Les autorités les accepteront avec la clause "ALARA", "As Low as Reasonably Achievable", c'est-à-dire au niveau le plus bas qui puisse "raisonnablement" être atteint... Trajectoire à la fois absurde et magnifique, en allant tout droit, Morgan a fait un tour complet. Après cinquante ans de travail pour le nucléaire, il milite pour la fermeture de toutes les usines nucléaires et "un nouveau Manhattan Project.., pour les énergies renouvelables".

La profession de "health Physicist" qu'il a fondée compte 30 000 membres, mais il n'y en a qu'une demi-douzaine qui osent témoigner pour les victimes des radiations. Ces bureaucrates de la science, souvent ses anciens élèves, ont allègrement cassé les carrières des rares chercheurs honnêtes. Aujourd'hui, ils révisent sans gêne leurs opinions, en partie parce qu'un certain nombre contractent à présent des cancers... Morgan, d'une génération pour qui la science avait quelque chose de sacré, trouve cette société bien décadente : "Ce n'est même pas amusant. Pouvoir payer les traites de leur troisième voiture compte plus pour eux que la vérité scientifique". Karl Morgan, un sacré bonhomme.

Olivier De Marcellus, Contratom (Genève), à partir d'une interview réalisé en juin 1991,
Silence n°150, février 1992.

 

 

Quelques publications:

- RISQUES D'ACCIDENTS DANS LES CENTRALES NUCLEAIRES ET CONSEQUENCES POUR LA POPULATION ET LA BIOSPHERE - Karl Z. Morgan.

- DESIRABLE CHANGES IN THE WAY INTERNATIONAL RADIATION PROTECTION STANDARDS ARE ESTABLISHED - Karl Z. Morgan

- RISK ASSESSMENT OF EXPOSURE TO IONIZING RADIATION ANOTHER VIEW - Karl Z. Morgan

- ICRP Risk Estimates - An Alternative View - Karl Z. Morgan - Radiation and Health 1987.

- THE NON-THRESHOLD DOSE-EFFECT RELATIONSHIP by Karl Z. Morgan - School of Nuclear Engineering Georgia Institute of Technology - Atlanta - 27 September 1979.

- Cancer and low level ionizing radiation - Karl Z. Morgan - The Bulletin - September 1978.

- Suggested Reduction of Permissible Exposure to Plutonium and Other Transuranium Elements - Karl Z. Morgan - American Industrial Hygiene Association Journal - August 1975.