Extrait de "Le KGB à Tchernobyl" de Galia Ackerman, Premier Parallèle, 2026:

Une fois n'est pas coutume, il faut remercier le KGB d'avoir conservé ce document, qui en dit long sur la vie quotidienne des liquidateurs et sur l'ambiance qui règne parmi eux. Beuveries, travail bâclé, désir, malgré le danger, de profiter de tout avantage - une insouciance et un fatalisme typique de l'Homo sovieticus. Malgré l'interdiction formelle, ces hommes se baignent et pêchent dans la rivière contaminée, mangent des champignons contaminés et des fruits contaminés. Ils portent en outre des tenues qui ne les protègent absolument pas de la poussière radioactive.

Le quotidien des liquidateurs

Le 10 novembre 1987, le KGB local transmet à quelques officiers la lettre interceptée d'un liquidateur nommé Sergueï, qui date du 6 novembre. Un an et demi après la catastrophe, voici ce qu'écrit Sergueï, qui ne se doutait certainement pas que sa lettre (comme probablement toutes les lettres venant de la région de Tchernobyl) serait ouverte par les petites mains du KGB:

« Le quatrième bloc (ou plutôt ce qu'il en reste) est maintenant recouvert d'un « sarcophage » ; tout le site de la centrale est recouvert d'une couche de sable et de gravier de deux mètres d'épaisseur et asphalté [...]. Parmi les objets « dangereux », il ne reste plus que la salle des machines [commune aux 3ème et 4ème réacteurs]. Sur son toit, les niveaux atteignent 100 R/h [soit 1Sv/h]. À mon avis, pour l'instant, personne ne sait vraiment quoi en faire, mais on continue à la nettoyer. Il y a encore bien sûr beaucoup de travail à faire ici. Mais ce n'est plus aussi spectaculaire. C'est pourquoi les huiles de l'administration, qui dirigent ici les opérations de liquidation de l'accident, essaient de tout boucler et d'annoncer la fin des travaux (en gros) pour avant les fêtes. Leurs subordonnés sentent leur désir de se barrer, et tout le travail est bâclé. Les cadres, contre-maîtres, chefs d'équipe et chefs de district, picolent régulièrement, bien que la prohibition soit en vigueur dans la zone de 30 km et que, à l'entrée de la zone, au poste de contrôle, la police vérifie les bagages et procède à des fouilles.

La plupart des travailleurs ici sont des soi-disant «partisans»*. Ce sont des réservistes appelés à la formation militaire et envoyés ensuite ici, pour deux à trois mois. Leur vie est semi-militaire et, bien sûr, ils ne sont pas venus ici de leur plein gré. Mais il y a aussi des civils. Ils sont payés décemment, même à l'heure actuelle, entre 1 000 et 2 000 roubles par mois, ce qui attire des candidats.

Le tableau des moeurs est très curieux. L'appareil bureaucratique est assez lourd (le nombre des travailleurs diminue, mais pas celui des chefs et des sous-fifres). Naturellement, pour tous - petits et grands chefs - le salaire est calculé comme s'ils travaillaient en permanence à la centrale. Ils jouissent d'un coefficient multiplicateur : le salaire normal de ceux qui sont censés travailler à la centrale est multiplié par 5, 6 ou 7, par 2 pour ceux qui travaillent dans la zone. En réalité, peu d'entre eux se rendent à la centrale, et ceux qui s'y rendent n'y passent sûrement pas les 6 heures par jour réglementaires. Je pense que ces gars-là ne veulent vraiment pas que cette aubaine prenne fin. D'autant plus qu'il est très pratique, du moins pour l'instant, de bâcler son travail et de paresser sous le couvert d'un « régime spécial » (aussi paradoxal que cela puisse paraître).

Comme il n'est pas d'usage de se promener en civil à Tchernobyl (à la centrale, c'est tout simplement interdit), un style vestimentaire propre s'est développé ici. Le chic consiste à porter des tenues « afghanes » (Tenue vestimentaire des troupes soviétiques en Afghanistan - en fait, une tenue de camouflage). Comme les autres vêtements de travail, elles arrivent ici en grande quantité, mais il n'y en a bien sûr pas assez pour tout le monde. C'est pourquoi ce sont les chefs et les employés qui boivent avec eux - ressources humaines, approvisionnement, administration, comptabilité, et les bonnes femmes qui (désolé) couchent avec les chefs, etc. - qui les reçoivent les premiers. Tout ce beau monde se comporte ici de manière assez arrogante, copiant apparemment en quelque sorte le comportement de leurs prédécesseurs, qui ont dû faire face à un travail vraiment intense. Mais à la moindre pression, ils reculent - je pense qu'ils sentent qu'ils ne méritent pas leur salaire, qu'ils ne veulent pas perdre leur place et que le temps manque pour former une puissante coalition, en raison de la rotation du personnel. Cependant, certaines mafias se sont déjà formées ici. Par exemple, dans le département de contrôle dosimétrique où nous travaillons, une équipe qui vient entièrement de la ville d'Arzamas s'est solidement implantée.

Généralement, notre travail n'est pas bien fatiguant. Nous sommes de garde par roulement à la station. Nous contrôlons les niveaux d'irradiation du personnel. [...] Nous vivons dans l'ancienne résidence universitaire du lycée professionnel, à trois dans une chambre. On nous nourrit très bien. C'est gratuit, pratiquement sans restriction de quantité et de très bonne qualité. Cela s'explique, je pense, par le fait qu'il est tout à fait inutile de voler des produits ici (je parle des employés des cantines). Dans la zone, on ne peut pas les vendre, car personne n'en a besoin, et on ne peut pas les en sortir.

Il y a des jardins tout autour car, dans la ville de Tchernobyl, la plupart des maisons sont de plain-pied. Il y a donc des pommes et des poires en abondance. Nous avons beaucoup de temps libre. Valera passe son temps à pêcher, Youra et moi l'accompagnons parfois. Les lieux sont tout simplement magnifiques. De splendides plages de sable blanc où poussent des saules bordent la rivière de Pripiat. Tout autour, des forêts de pins regorgent de champignons. J'ai fait la connaissance d'un couple âgé. Ce sont des habitants de longue date de Tchernobyl, tous deux à la retraite, qui n'ont pas voulu vivre à Belaïa Tserkov, où ils ont été réinstallés, et qui ont trouvé un emploi ici (comme gardiens) et vivent dans leur maison [les "revenants" on les appelle "Samossiols"]. Comme ils parlent de leur région ! Comme ils se lamentent que tout cela ait été détruit !

Un sombre calembour m'est venu à l'esprit : Tchernobyl, la ville du futur. Je crains que la réalité ne nous rattrape ! »


*
« partisans », allusion à un comportement souvent agressif et abusif des partisans soviétiques vis-à-vis des populations locales pendant la Seconde Guerre mondiale.