Extrait de "Le KGB à Tchernobyl" de Galia Ackerman, 2026:

Un document extraordinaire, qui en dit long sur les us et coutumes soviétiques, concerne l'élevage de poissons destinés à la consommation dans le bassin de refroidissement de la centrale. Ce document daté du 12 mars 1981est signé par le major général N. Vakoulenko, chef de la direction du KGB de l'Ukraine pour la ville de Kiev et sa région.

À la centrale nucléaire de Tchernobyl, le refroidissement de l'eau qui baigne le réacteur est assuré par un bassin de refroidissement d'une superficie de plus de 15 km2, explique le haut fonctionnaire. Étant donné que la température moyenne annuelle de l'eau y est d'environ 24 °C, le Soviet du district de Tchernobyl a décidé en 1978 d'utiliser ce bassin pour la production industrielle de poissons.

Pour ce faire, un accord de coopération scientifique et technique a été conclu en 1980 entre la Direction générale de la pêche des eaux intérieures de l'Ukraine et l'Institut de recherche nucléaire de l'Académie des sciences de l'URSS, en accord avec la Direction générale du ministère de la Santé de l'URSS. Dans l'esprit productiviste usuel, on décide d'évaluer « la possibilité d'utiliser la chaleur rejetée par la centrale nucléaire pour l'élevage industriel de poissons dans le bassin de refroidissement de la centrale nucléaire de Tchernobyl ».

Mais la poissonnerie industrielle d'Ivankov n'attend pas les résultats de cette évaluation. Dès 1979, elle organise la pêche dans l'étang de refroidissement et «vend le poisson à la population sans analyse ni autorisation correspondante de la station sanitaire et épidémiologique ».

Malgré les dénégations du directeur de la poissonnerie, le major général rapporte :

Au cours de la vérification des données reçues, des témoins ont déclaré qu'à l'heure actuelle, 41 filets de pêche de 60 à 80 mètres chacun sont installés sur l'étang de refroidissement, à l'aide desquels la pêche est pratiquée deux à trois fois par semaine. Dans le même temps, il a été établi que, dans certains cas, sur instruction personnelle du chef d'atelier de la poissonnerie, le poisson est vendu en espèces à des particuliers.

Or « la direction de la centrale nucléaire n'a pas rendu d'avis favorable sur la possibilité d'utiliser le bassin de refroidissement pour la production de poissons, car elle ne pouvait garantir l'exclusion de rejets accidentels d'eau radioactive ». Mais l'appât du gain est trop grand. Surtout lorsqu'il provient de la vente à des particuliers et promet des espèces sonnantes et trébuchantes qui, bien entendu, sont partagées entre les intéressés sans passer par les caisses de l'État. Qui pour s'émouvoir de la contamination radioactive? Il faudrait pour cela avoir une vague idée du bien commun - une idée parfaitement étrangère à l'Homo sovieticus.

C'est le KGB qui tire la sonnette d'alarme.

Le service sanitaire de la centrale a procédé, à notre demande, à une analyse de contrôle du poisson pêché le 4 février 1981.[...] Les résultats de l'analyse indiquent que la teneur en radionucléides dans le poisson (strontium 90) recommandé par la commission nationale de protection contre les rayonnements de l'URSS a été atteint. Par conséquent, le service sanitaire a émis une ordonnance interdisant la pêche dans l'étang de refroidissement et ordonnant la destruction du lot de poissons pêchés le 4 février de cette année. Cependant, en violation de cette injonction, la pêche s'est poursuivie et le poisson a continué d'être vendu à la population, ce qui [...] risque d'entraîner un dépassement de la dose d'irradiation admissible de la population.

Mais sonner l'alarme ne sert à rien. Après cette interdiction, le directeur de la poissonnerie interdit tout simplement l'accès au terrain de pêche à toute personne qu'il juge «non autorisée ». Et tout ce que peut faire le KGB, c'est « informer à titre indicatif» en « signalant le fait au Comité régional du PC de Kiev ». On retrouvera en un sens cette même logique lorsqu'il s'agira de ne pas «gâcher » la viande d'animaux lourdement contaminés, abattus après la catastrophe de Tchernobyl.