
JDD, 15/1/2009:
La Cour européenne des droits de l'homme
a ordonné jeudi à la Russie de mettre en application
les décisions de justice délivrées à
ses ressortissants. Depuis 2002, près de 200 arrêts
de la Cour ont condamné Moscou pour ce même motif.
Le Russe Anatoli Tikhonovitch Bourdov, irradié alors qu'il
participait d'octobre 1986 à janvier 1987 aux travaux de
confinement de la centrale nucléaire de Tchernobyl, avait
été le premier, en mai 2002, à faire condamner
son pays pour non versement des prestations sociales qui lui avaient
été accordées. La Russie dispose d'un délai
de six mois pour exécuter cet arrêt, dès lors
que celui-ci sera devenu définitif, soit dans trois mois
si elle n'en fait pas appel.
Pour le physicien bélarusse Gueorgui Lepnine qui a travaillé sur le réacteur numéro 4 "Selon mon décompte, le nombre de « liquidateurs » décédés atteint aujourd'hui près de 100.000 personnes, alors qu'un million de personnes au total ont travaillé à la centrale de Tchernobyl " après l'accident, a estimé M. Lepnine. "Aujourd'hui, les médecins tentent d'expliquer ces morts par le stress, les maladies cardio-vasculaires. Mais pourquoi ces maladies sont-elles apparues?", s'interroge M. Lepnine. "Il n'y a aucune statistique sur le décès des "liquidateurs", personne ne les publie", a-t-il souligné. Selon le physicien bélarusse, la mortalité parmi les "liquidateurs" de Tchernobyl est 75 fois plus élevée que parmi les catégories comparables de la population.
Selon
Wladimir Tchertkoff qui a filmé la conférence
de l'OMS à KIEV en 2001 (Cf. le documentaire Controverses Nucléaires): « L'estimation
du nombre total des liquidateurs, appelés de toute l'Union
Soviétique à construire le "sarcophage"
et à décontaminer les territoires, varie entre 600
000 et 800 000 jeunes hommes en pleine santé (certaines
associations de défense de leurs droits avancent le chiffre
de un million). Leur âge moyen était de 33 ans en
1986. Les informations concernant la catastrophe de Tchernobyl
étant couvertes du secret d'état pendant les 4 premières
années (les dernières de l'existence de l'URSS),
et les doses d'irradiation qu'ils ont reçues étant
systématiquement diminuée [...]. Les survivants
de cette armée sont dispersés sur les 11 fuseaux
horaires de l'ex-Union Soviétiques, nombreux sont inconnus
des statisticiens et grâce à la désinformation,
planifiée conjointement par le Krémlin et par les
agences nucléaires de l'ONU, ils ne savent pas pourquoi
ils sont malades et de quoi ils meurent si jeunes. Le chiffre officiel enregistré
par la Fédération de Russie permet donc d'évaluer
à 200 000 - 300 000 le nombre total des liquidateurs invalides
et à 60 000 -100 000 les décédés,
à ce jour. »
A la conférence de l'OMS
à Kiev en juin 2001, le Ministre de la Santé
d'Ukraine a déclaré que dans
la plupart des républiques de l'ancienne Union Soviétique,
la proportion des invalides
parmi les liquidateurs dépassait les 30% !
S.I. Ivanov,
Médecin chef de la Fédération de Russie a déclaré que: "Plus de 200.000 Russes ont été
engagés dans les travaux de liquidation... Selon le Registre officiel, 50.000
sont invalides et 15.000 déjà morts."
| "Le sacrifice" (youtube) A voir absolument, le documentaire de 24 mn de Wladimir Tchertkoff (2003), prix du meilleur documentaire scientifique et d'environnement. Dans les mois qui suivirent la catastrophe de Tchernobyl,un million de liquidateurs ont été réquisitionnés pour tenter de confiner le réacteur en feu. Le témoignage de quelques-uns d'entre eux, la mort de la plupart dans l'indifférence générale. En format Windows Media Player: 251 kb (41 Mo) |
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22/9/2005 - Deux
Russes, qui étaient intervenus sur la centrale nucléaire
de Tchernobyl après la catastrophe de 1986, ont obtenu
gain de cause jeudi devant la Cour européenne des droits
de l'homme qui a reconnu Moscou coupable d'avoir tardé
à verser les pensions d'invalidité dont ils avaient
obtenu la revalorisation.
Viktor Boutsev et Vladimir Denissenkov, deux ressortissants russes
âgés aujourd'hui d'une cinquantaine d'années,
avaient participé en 1987 à des interventions sur
le site contaminé de Tchernobyl, rappelle la Cour dans
son arrêt.
Tous deux se virent accorder au milieu des années 1990
une indemnisation, à verser mensuellement, pour les problèmes
de santé qu'ils connurent à la suite de leur exposition
à des émissions radioactives provoquées par
l'explosion de la centrale nucléaire.
Ils attaquèrent chacun l'autorité locale responsable
des pensions car ils estimaient que le montant de l'indemnisation
qu'ils devaient percevoir n'avait pas été fixé
correctement, poursuit la Cour européenne.
Les tribunaux leur octroyèrent une indemnisation qui devait
être indexée sur les augmentations du salaire mensuel
minimum mais, d'après les requérants, les sommes
leur furent versées avec plusieurs années de retard.
La Cour européenne a estimé que les autorités
russes avaient ainsi notamment violé l'article 6 §
1 (droit à un procès équitable dans un délai
raisonnable) et alloué respectivement 4.500 euros et 3.000
euros à MM. Boutsev et Denissenkov pour dommage moral.
28/5/2005
- Une centaine de "liquidateurs"
de Tchernobyl, des personnels ayant travaillé sur la zone
contaminée après l'accident de 1986, ont manifesté
samedi à Moscou pour réclamer le maintien de leurs
avantages sociaux, supprimés récemment par la loi.
Réunis devant le siège du gouvernement, ces "liquidateurs"
qui souffrent des conséquences de l'irradiation, ont réclamé
la restitution de l'aide médicale gratuite, des transports
gratuits et d'avantages en matière de services publics
(électricité, gaz, téléphone) dont
ils bénéficiaient jusqu'au 31 décembre 2004.
"Députés de Russie unie (le parti pro-Poutine)
ne tuez pas vos électeurs", clamait une pancarte brandie
par les manifestants. "Nous sommes venus protester contre
la politique anti-sociale du gouvernement", a déclaré
Iouri Semionov, président de l'association de victimes
"Tchernobylets".
Des dizaines de milliers de personnes avaient été
envoyées en avril 1986 sur les lieux de la catastrophe
de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, alors république
soviétique, pour y procéder à des travaux
d'urgence et en "liquider" les conséquences,
dans des conditions de sécurité dérisoires.
Viatcheslav Kitaïev, qui dirige une autre association "L'Union
Tchernobyl-Russie", affirme que près de 150.000 liquidateurs vivent encore
en Russie, dont un tiers sont malades.
Parmi les manifestants, Evgueni Keriouchkine, un ancien officier
de 52 ans, affirmait être en procès depuis deux ans
avec le ministère de la Défense pour obtenir une
indemnité de 33.000 roubles (environ 1000 dollars). "Ce
n'est pas une vie, c'est une lutte pour la survie, mais l'espoir
que le gouvernement nous entendra est très faible",
a-t-il déclaré.
Voir les info du JT sur Dailymotion.
27/4/2005 - Trente deux Bélarusses, Ukrainiens et Russes, dont deux journalistes, ont été condamnés mercredi à des peines de 8 à 15 jours de prison après avoir pris part à une manifestation de l'opposition mardi à Minsk pour le 19e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl. Les accusés, 13 Bélarusses - et fait rare dans ce pays où les arrestations d'opposants locaux sont fréquentes - 14 Russes et 5 Ukrainiens, ont tous été condamnés par un tribunal de Minsk pour "violations à la tenue de manifestations", selon un journaliste de l'AFP sur place. Ils avaient tous été arrêtés la veille lors d'une manifestation près du palais de l'autoritaire président Alexandre Loukachenko, où avaient été brandis des drapeaux russes et bélarusses et des pancartes avec des slogans tels que "Ukraine aujourd'hui, Bélarus demain" ou "pour notre liberté et la vôtre". Les cinq Ukrainiens, membres de l'organisation de jeunesse "Alliance nationale", ont été condamnés à des peines de 10 à 15 jours de prison. Les Russes ont eux été condamnés à huis-clos. Le chef de file de l'organisation de jeunesse "Ceux qui marchent sans Poutine", Vadim Rezvyi, a été condamné à dix jours de prison, selon Vladimir Labkovitch, responsable de l'organisation de défense des droits de l'Homme Vesna. Le journaliste de l'hebdomadaire Rousskii Newsweek Alexeï Ametov a écopé d'une peine identique et le correspondant du quotidien Moskovskii Komsomolets Mikhaïl Romanov s'est vu infliger huit jours de prison. Les 11 autres Russes ont été condamnés à des peines de 10 à 15 jours de prison. Les Bélarusses ont été condamnés à des peines de 10 à 15 jours de prison eux aussi, à l'exception de l'opposante Marina Bogdanovitch, condamnée à payer 3,5 millions de roubles bélarusses (plus de 1.600 dollars, dans ce pays où le salaire mensuel moyen est de 180 dollars).
Les
Ukrainiens commémorent le 19e anniversaire de la catastrophe
de TchernobylKIEV, Ukraine (26/4/2005) - Des centaines de parents et de proches de victimes
ont posé des fleurs et allumé des bougies tôt
mardi devant un monument érigé dans la capitale
ukrainienne de Kiev à l'occasion du 19e anniversaire de
la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986.
Samedi, plusieurs centaines de survivants de Tchernobyl avaient
défilé dans le centre de Kiev pour exiger une meilleure
indemnisation pour les victimes de l'accident nucléaire
survenu il y a 19 ans.
Les personnes présentes demandaient aussi une meilleure
prise en charge médicale. Nombre d'entre elles portaient
les photos de proches ayant succombé aux suites de l'accident
de 1986.
KIEV (24 avril 2005) - Plusieurs centaines de survivants de Tchernobyl ont
défilé dans le centre de Kiev samedi pour exiger
une meilleure indemnisation pour les victimes de l'accident nucléaire
survenu il y a 19 ans.
Les personnes présentes demandaient aussi une meilleure
prise en charge médicale. Nombre d'entre elles portaient
les photos de proches ayant succombé aux suites de l'accident
de 1986. L'une des banderoles disait: "Tchernobyl est fermé,
les problèmes de Tchernobyl sont-ils oubliés?"
La police a estimé la foule à environ 700 personnes.
L'explosion de l'un des quatre réacteurs de Tchernobyl
le 26 avril 1986 a provoqué un nuage radioactif qui a contaminé
par ses retombées une partie de l'Ukraine et surtout de
la Biélorussie, ainsi qu'une bonne partie du Nord de l'Europe.
On estime à Kiev que 3,3 millions d'Ukrainiens, dont 1,5
million d'enfants, ont été affectés.
17/3/2005 - Deux
"nettoyeurs" de la centrale nucléaire de Tchernobyl
intervenus après la catastrophe de 1986 ont obtenu gain
de cause jeudi devant la Cour européenne des droits de
l'homme qui a reconnu la Russie coupable d'avoir tardé
à verser les pensions d'invalidité dont ils avaient
obtenu la revalorisation.
Dimitri Ivanovitch Gorokhov et Rostislav Vladimirovitch Roussyaïev,
deux Moscovites âgés aujourd'hui de 53 et 44 ans,
avaient participé aux opérations de nettoyage du
site de Tchernobyl. Le statut d'invalide leur avait été
reconnu mais les deux hommes avaient ensuite engagé une
procédure pour demander une revalorisation de leurs pensions
d'invalidité. Deux décisions judiciaires de janvier
et juin 2001 leur avaient effectivement accordé une majoration
de 58 % et 50 % des montants qu'ils avaient perçus jusqu'alors.
Les jugements furent exécutés le 1er novembre 2002.
La cour européenne des droits de l'homme a jugé
que les décisions en faveur des deux invalides n'ont pas
été exécutées dans un "délai
raisonnable", en violation de l'article 6 de la Convention
européenne des droits de l'homme. Les juges de Strasbourg
ont également estimé que "l'impossibilité
pour les intéressés d'obtenir l'exécution
de ces décisions a porté atteinte à leur
droit au respect de leurs biens et emporté violation de
l'article 1 du Protocole n° 1" de la Convention (protection
de la propriété). Les autorités russes ont été condamnées
à verser 900 euros à chacun pour préjudice
moral (bref pas chère
la vie d'un liquidateurs).
Libération, 8/3/2005 :
Moscou - Une
réforme accentue le dénuement de ceux qui avaient
participé au nettoyage du site. «Lui est mort il
y a deux ans, lui vient juste de mourir, lui a eu une hémorragie
cérébrale...» Dans le petit local de l'Union
des Tchernobyl de Moscou, entre malades et cafards qui trottent
sur les murs, l'ambiance est un peu plus morbide de mois en mois.
Viatcheslav Kitaïev, président de l'association moscovite
des «liquidateurs» de Tchernobyl, envoyés nettoyer
les abords de la centrale nucléaire après l'explosion
le 26 avril 1986 du réacteur numéro 4, montre les
photos de ses amis, décédés dernièrement.
Au total, quelque 600 000
«héros» de l'Union soviétique, soldats
et civils, furent envoyés à Tchernobyl dans les
mois et les années qui suivirent l'explosion du réacteur.
La moitié d'entre eux seraient aujourd'hui gravement malades
ou déjà morts, selon les estimations de l'Union
russe des liquidateurs. «Et la moitié
de ceux qui sont encore vivants sont aujourd'hui en procès
pour toucher les indemnités qui leur sont dues ! Ça
vous paraît normal ?» s'insurge Viatcheslav Kitaïev.
Autour de lui, une rangée d'hommes, visage rouge et mains
tremblantes, murmurent : «On nous a volé notre vie
(...). Et maintenant, on nous cambriole.»
Une récente «réforme des avantages sociaux»
entrée en vigueur en Russie le 1er janvier vient de priver
les liquidateurs de Tchernobyl de toute une série d'avantages
en nature (réduction de charges communales et de frais
de transport, séjours annuels en sanatorium...). Quelques
dizaines d'anciens liquidateurs, souvent déjà gravement
malades, ont fait plusieurs semaines de grève de la faim
dans plusieurs villes de Russie. Plusieurs manifestations ont
rassemblé quelques centaines de liquidateurs. La plupart,
trop faibles ou trop habitués à être oubliés,
sont restés chez eux, où ils se laissent mourir
dans des douleurs souvent atroces. «Il n'y a pas de maladie
Tchernobyl proprement dite, assure le docteur Elena Chirokova,
responsable d'un institut spécialisé dans l'accueil
des liquidateurs, à Moscou. Simplement, avec l'âge,
ils développent quantité de maladies très
diverses, cardio-vasculaires, digestives, nerveuses.» Même
dans ce centre moscovite, les médecins avouent n'avoir
pas toujours assez de médicaments pour soulager leurs patients.
«Souvent les financements manquent, laissent-ils entendre
à mi-mots. Et pourtant, c'étaient nos héros,
qui ont sacrifié leur vie pour nous sauver de dégâts
encore plus grands.»
Pavel Markine 41 ans : «Nous étions des héros»
«J'ai été envoyé en juillet 1986 à Tchernobyl. Arrivé sur place, j'ai appris qu'il était interdit d'envoyer ceux qui n'avaient pas encore d'enfant, mais je suis resté car il fallait bien tout de même faire ce travail, nous étions des héros ! On enlevait la terre contaminée, à 300 mètres du quatrième réacteur : on faisait ça deux à cinq minutes par jour, la règle étant de ne pas recevoir plus de 1,5 röntgen (1,5 fois la dose max. annuelle des travailleurs du nucléaire) par jour. Mais les temps de trajet jusqu'à la centrale n'étaient pas comptés. Autour de nous, la forêt était de couleur orange, il y avait des arbres avec des fruits énormes et des chiens à moitié chauves. Je portais un dosimètre, mais il ne marchait pas tout le temps. Officiellement, ils ont noté que j'avais reçu 21,13 röntgens, mais je suis sûr d'en avoir reçu beaucoup plus. J'ai commencé à me sentir mal à partir de 1989. J'ai d'affreuses douleurs à la tête, les médecins parlent d'encéphalopathie, de gastrites, j'ai les vaisseaux sanguins qui rétrécissent. Le médecin me conseille de temps en temps de faire une pause dans la prise de médicaments et de faire passer les douleurs à la vodka. De toute façon, les médicaments que nous recevons gratuitement sont les moins efficaces. Ceux qui me soulagent vraiment, je dois les acheter moi-même : 1 000 roubles environ tous les mois [28 euros]. Je touche 1 700 roubles [47 euros] de pension d'invalidité et 1 200 roubles [33 euros] d'indemnités par mois. D'après la loi, je devrais toucher 14 000 roubles [390 euros]. Je suis en procès pour un total de 380 000 roubles [10 555 euros] que l'Etat me doit depuis 1996. Avec la réforme entrée en vigueur en janvier, ils nous ont supprimé toute une série d'avantages... L'Etat russe se fout de nous, il nous crache dessus.»
Vladimir Vassine 45 ans : «On nous réduit en poussière»
«Vous avez cru que j'étais saoul
? Tout le monde pense ça, à cause de mon visage
rouge. Ça fait quinze ans que j'ai le visage et le corps
de plus en plus rouges. Pourtant, je ne bois pratiquement pas.
Mes autres symptômes : des douleurs atroces à la
tête et aux oreilles, dans les bras et les jambes. Ça
a commencé dès 1987, quand j'ai fait un petit infarctus.
Et j'ai aussi un morceau de l'os du genou qui s'est détaché.
C'est en juin 1986 que j'ai été envoyé à
Tchernobyl. J'étais ouvrier, je ne voulais pas y aller.
Mais ils m'ont menacé de licenciement, puis de prison,
et puis ils m'ont offert un triple salaire, alors j'ai fini par
céder. On devait construire un mur pour empêcher
l'eau de la nappe phréatique de se jeter dans la rivière.
A la fin, ils ont écrit que j'avais reçu 0,00001
microröntgen.
Il fallait bien que quelqu'un fasse ce travail, mais quand même
je regrette parce que j'aurais bien aimé avoir des petits-enfants.
Je viens d'avoir un bébé, il y a un an, après
des années de traitement de la prostate. Nous vivons à
trois dans une pièce de 33 m2. D'après la loi, nous
avons droit à 66 m2, mais je vais encore devoir me battre
au tribunal pour l'obtenir. Avec les indemnités, c'est
pareil : j'ai dû faire un procès de plusieurs années
pour obtenir une indemnité mensuelle de 24 000 roubles
[666 euros] et maintenant, avec la réforme entrée
en vigueur en janvier, ils ne me la versent plus depuis trois
mois ! On nous réduit en poussière ! C'est une honte
pour notre pays. Tout dernièrement, le médecin a
écrit sur mon dossier que j'aurais besoin de soins psychiatriques.
C'est bizarre car jusqu'à présent le psychiatre
m'avait toujours déclaré normal. Je me demande si
ce n'est pas un ordre du ministère de la Santé,
pour nous priver de nos droits civiques si nous continuons à
protester.»
Lorraine Millot
Libération, mercredi 17 novembre 1999
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Toula envoyé spécial
Sergueï Vorobiov, vice-président du comité Tchernobyl de Toula, exhibe le télégramme signé par le ministre du Travail, Kalachnikov, envoyé le 6 septembre à 15h39 : cinq lignes certifiant que le gouvernement russe n'appliquera pas son arrêté du 1er juin avant son examen par la Cour suprême de Russie et, pour l'heure, «propose de ne pas changer le paiement des indemnités aux invalides de Tchernobyl».
Cet arrêté avait choqué les «liquidateurs» de Tchernobyl. Les termes en étaient alambiqués et abscons, mais ils ont appris à lire de tels textes : «nous avons dû devenir des spécialistes du droit russe, j'ai honte de le dire», rage Vorobiov (moineau, en russe). Après décryptage, ils en avaient mesuré «la perversité». Sous des atours avantageux, le texte revenait à rendre plus sélectifs les critères d'attribution des avantages sociaux accordés par l'Etat. Pour la plupart des liquidateurs, cela revenait à réduire de fait leur indemnité mensuelle pourtant souvent modeste, autour de 500 roubles (120 F). On leur demandait en effet d'apporter la preuve de leur maladie, ou, quatorze ans après, de prouver qu'ils avaient bien travaillé dans la «zone 3» (la plus sensible) alors que les preuves ont «curieusement» disparu des archives de l'état-major militaire à Moscou. C'en était trop.
Aucune allocation. Le 23 août dernier, 185 liquidateurs de la région de Toula (à environ 200 km de Moscou) entamaient une grève de la faim. 185 «invalides» de Tchernobyl dont une trentaine ont dû être hospitalisés. La grève a été «suspendue» après la décision du gouvernement de geler l'arrêté et d'entamer des discussions. Lesquelles sont en cours au ministère des Affaires sociales. «Une victoire», souffle Vorobiov, sans triomphalisme aucun, dans le bureau du comité Tchernobyl de Toula, modeste local au rez-de-chaussée d'un immeuble krouchtchévien. Une victoire? C'était encore l'été, c'est déjà l'hiver. Un mois après, la victoire s'est effilochée. A Toula, où la mobilisation a été forte, les fonctionnaires restent prudents mais dans d'autres régions ils appliquent l'arrêté, pourtant déclaré anticonstitutionnel sur plusieurs points par la Cour suprême - le ministère du Travail a fait appel. Une commission bipartite entre le ministère et les comités Tchernobyl doit reprendre ses travaux ces jours-ci. Il n'empêche, depuis le début septembre les liquidateurs de Toula n'ont reçu aucune allocation.
Volontaires. L'atmosphère dans leur local est morose, comme la vie de ces invalides de 70 à 100 %. Tous viennent là, dans ce lieu, tuer comme ils peuvent un peu de leur temps de vie bousillée par les radiations. 2 650 hommes de la région de Toula sont partis à Tchernobyl après l'explosion du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986. On a d'abord envoyé des mineurs - fer de lance de la fierté soviétique - Sergueï et Evguéni faisaient partie des 285 volontaires venus des mines de charbon de la région. «Le parti nous avait éduqués comme ça, on est partis là-bas par patriotisme, j'avais 33 ans, se souvient Sergueï, on a sauvé la patrie, mais on a aussi sauvé l'Europe.» Puis sont venus ceux que l'on a expédiés sur le site «en mission» sans leur demander leur avis, comme Igor, 37 ans à l'époque. «Dans mon entreprise, on était deux à être désignés, la femme de l'autre est tombé malade alors il n'est pas parti.»
Voir
la vidéo en petit mp4.
«Les cinq premiers jours on avait conscience du danger et puis on oubliait, poursuit Igor. Je devais revenir au bout de deux mois, je suis resté trois mois et demi. On reconnaissait les bleus au fait qu'ils portaient le masque sur la figure. Nous, on s'en était débarrassés en le portant dans le dos, on sentait le danger en respirant ou en salivant, un goût d'iode qui venait du réacteur.» «Toute la nature vivait au ralenti. Les lézards étaient sans force, on pouvait les prendre dans la main, les oiseaux s'écrasaient sur le pare-brise des camions même quand on roulait à petite vitesse», se souvient Evguéni. «Moi j'étais un grand sportif, je suis revenu avec une hépatite, adieu la boxe, la natation», soupire Vorobiov. Le retour fut rarement glorieux pour ces sauveurs de la patrie.
En 1986, dans la foulée de la catastrophe, le gouvernement, alors soviétique, déclara prendre en charge l'ensemble des gens de Tchernobyl. Il a fallu attendre 1991 pour voir voter une première loi concernant «la protection sociale des personnes ayant souffert de Tchernobyl», un an de plus pour son application. «Ce n'est qu'au bout de quatre ou cinq ans que l'on s'est rendu compte des conséquences. Des hommes ont commencé à mourir», explique Vorobiov. 260 liquidateurs sont ainsi décédés dans la région de Toula, aucun n'avait plus de 40 ans. Parmi eux, certains avaient préféré se suicider. Parce qu'ils ne pouvaient plus avoir d'enfants, parce qu'ils souffraient trop.
Suicide à la grenade. Le liquidateur ukrainien Vladimir Serguienko avait, lui, survécu. Le 27 août dernier, une grenade à la main, il est entré dans le bureau du procureur de Dmitrov, à l'ouest de l'Ukraine. Il en avait assez de vivre misérablement, il voulait 50 000 dollars, on ne les lui a pas donnés, il a dégoupillé la grenade et s'est fait exploser.
A Toula, ville de huit cent cinquante-deux ans d'âge (un an de plus que Moscou) au Kremlin chatoyant, sous une carte du site de Tchernobyl coloriée zone par zone, Sergueï Vorobiov parle de dignité humaine. «Nous n'avons pas besoin d'aide humanitaire, ce dont on rêve c'est de travail, que Renault ouvre ici une usine. Mais aucune entreprise n'a besoin de gens invalides comme nous. Comme il y a des élections qui approchent en Russie, aujourd'hui les partis politiques viennent nous voir. Les communistes, les fascistes, tous. Ils veulent tous nous aider. Mais on n'attend plus rien. On se débrouillera seuls.».
JEAN-PIERRE THIBAUDAT
L'Express du 25/4/1996
Il n'a pas été volontaire, Igor, pour aller faire le sale boulot, là-bas à Tchernobyl. Il a obéi aux ordres. Sans savoir que l'air qu'il respirait, le sol sur lequel il marchait, le sable qu'il touchait étaient empoisonnés. Il y a dix ans, Igor Brekov fut l'un des premiers liquidateurs à arriver sur place - ceux qui ont participé au contrôle de l'accident ou au nettoyage de la région. Aujourd'hui, à 30 ans, handicapé à vie, l'il sombre, la parole hésitante, il raconte comment, de la base secrète de Tchernobyl 2, où il faisait son service militaire, à 7 kilomètres de la centrale, il a regardé «Atomka», le surnom affectueux qu'il donnait à la centrale, s'embraser dans la nuit du 25 au 26 avril 1986. Comment, des jours durant, le nez au vent dans une Jeep, sans aucune protection, il est allé sur les bords de la rivière Pripyat remplir des sacs de sable - déjà hautement radioactif - qui servaient à étouffer l'incendie. En l'espace de quelques jours, il a vu les officiers et leur famille quitter la base. Lui, on lui a demandé de rester. Un mois plus tard, rapatrié à Serpoukhov, près de Moscou, il est tombé gravement malade. Des semaines entre la vie et la mort. Diagnostic: une grave affection cérébrale - la maladie de Wilson - déclenchée par les radiations. Igor, qui ne connaîtra jamais la dose qu'il a reçue, a été officiellement classé victime de Tchernobyl en 1991. En veut-il à son pays? Même pas; il faisait son devoir. Mais plus jamais il n'appellera une centrale nucléaire «Atomka».
Françoise Harrois-Monin