Le Monde, 17/06/2007: 

Un "Jardin des énergies" compromis pour raisons de sécurité nucléaire

La centrale nucléaire de Cattenom (Moselle), cernée d'un haut grillage, est posée au milieu d'un paysage de forêt. Le village (2 400 habitants) qui lui a donné son nom est à moins de 2 kilomètres. De l'autre côté de la route qui fait le tour de la centrale, un lac artificiel d'une centaine d'hectares, celui de Mirgenbach, a été créé en barrant une vallée.

Il est alimenté par l'eau de la Moselle : c'est une "source froide de secours" pour les réacteurs. Le lac est la propriété d'EDF. La température de son eau ne descend jamais au-dessous de 10 °C, même dans les hivers les plus rigoureux et peut frôler les 30 °C en cas de canicule.

Sur la rive, de nombreux pêcheurs attrapent perches et carpes de belle taille. On aperçoit au loin des véliplanchistes. L'été, il n'est pas rare de voir des baigneurs. C'est sur ces rives que devait s'implanter un "jardin des Energies". Projet aujourd'hui bloqué par la direction régionale de l'industrie, de la recherche et de l'environnement (Drire), relayée par le préfet de Lorraine, pour des questions de sécurité liées à la centrale. La construction d'une école au centre d'un lotissement, à la périphérie de Cattenom, semble se heurter aux mêmes problèmes.

"Longtemps nous nous sommes demandé si vivre à proximité du nucléaire était dangereux. On en était arrivé à répondre par la négative. Nous nous reposons aujourd'hui la question", indique Philomène Régina, secrétaire générale de la communauté de communes de Cattenom. Une interrogation qui rejoint celle de ses habitants.

Ce jardin des Energies s'inscrivait dans le cadre d'un projet transfrontalier qui a fait éclore un certain nombre de parcs dans le département de la Moselle, au Luxembourg et dans la Sarre. Ces "jardins sans limites" sont soutenus par des fonds européens qui financent 50 % de ces nouvelles réalisations - le jardin de Pange, conçu par Louis Benech, ou celui de Schengen par Hella Kreiselmeyer.

C'est pourquoi la communauté de communes de Cattenom, présidée par René Baryga (PS), lance en 1999 un concours international pour aménager un jardin dans une vaste prairie située entre la route qui longe la centrale et le lac. Avec la bénédiction d'EDF, prête à financer une partie du projet, dont le coût est évalué à 1,8 million d'euros.

Le projet de Pascal Cribier, paysagiste réputé (les Tuileries, le jardin d'eau d'Auvers-sur-Oise) est retenu. Il a pourtant délibérément tourné le dos au cahier des charges du concours. Au lieu d'installer son jardin sur la prairie prévue, il le déplace au fond du lac, sur une parcelle mieux exposée, qu'il coupe par un canal pour en faire une île de plus de 5 hectares. Le paysagiste entend utiliser la centrale plutôt que de la nier. "Un paysage et un jardin racontent toujours la société dans laquelle on vit", explique-t-il.

Dans son équipe, on trouve des biologistes, des botanistes, un ingénieur agronome. Leur but est de décliner les différents types d'énergie que peut dégager un jardin. Pascal Cribier propose de récupérer l'humus des fossés creusés dans les forêts proches ; il veut utiliser des déchets de centrales thermiques et les boues déposées au fond du lac pour les terrassements dont il a besoin pour son île. Il entend aussi profiter de la température de l'eau pour faire pousser des plantes tropicales ou semi-tropicales.

"ZONE D'ALERTE D'URGENCE"

"Le but du jardin de Cattenom est de faire comprendre aux visiteurs, à travers les plantes, les formes d'énergie différentes qui existent sur la planète", explique Pascal Cribier. Si les visiteurs doivent emprunter un bateau pour se rendre dans l'île, celle-ci est reliée à la terre par un gué, aisément franchissable à pied en cas d'urgence.

Le paysagiste et son équipe entrent en contact avec la Drire et avec les ingénieurs de la centrale. Un dialogue s'instaure. Le projet commence à prendre forme quand René Baryga reçoit, le 15 décembre 2005, une note urgente de la Drire émettant un avis défavorable à la création envisagée, car "le jardin est susceptible d'avoir un impact à la fois sur la sûreté et sur les mesures de protection physique de la centrale nucléaire". Le 16 février 2006, le préfet de Lorraine confirme le refus, invoquant l'Autorité de sûreté nucléaire dont l'objectif, depuis une circulaire du 10 mars 2000, "est d'éviter que soit construit tout bâtiment ou équipement qui ne permettrait pas la mise à l'abri immédiate des populations concernées" dans une "zone d'alerte d'urgence", soit 2 kilomètres autour de la centrale.

Mais une bonne partie du village de Cattenom se trouve à l'intérieur de la zone d'alerte et le blocage concernant la nouvelle école, après celui du jardin, correspond aux mêmes impératifs de sécurité. "Jamais nous n'avions entendu parler de mesures aussi restrictives", indique René Baryga, qui a toujours en travers de la gorge le dossier du jardin des Energies : "Je ne peux comprendre qu'un dossier lancé par le nucléaire soit retoqué par le nucléaire après six ans d'études." Pascal Cribier espère que le nouveau ministre chargé de l'environnement rouvrira le dossier.

 

Lire: Aquaculture à Gravelines et culture d'algues à Cattenom et Tihange (en PDF, Science et Vie n°879, décembre 1990)