Il faut sortir de l'impasse nucléaire avant la catastrophe.
C'est possible !

(Ce dossier est très long, il est préférable d'imprimer le PDF de 28 pages pour le lire)

I - L'électronucléaire dans le monde.

II - Les illusions du dossier nucléaire

III - Où en est le dossier nucléaire en 1997 ?

IV - La gestion des déchets nucléaires est dans une impasse

V - Les accidents catastrophiques font maintenant partie des perspectives nucléaires

VI - La gestion des crises nucléaires peut-elle être démocratique et prendre en compte la protection sanitaire de la population ?

VII - Sortir rapidement de l'impasse nucléaire : une nécessité

VIII - Sortir rapidement la France de l'impasse nucléaire est possible. Avec quels critères ?

IX - État du parc de production électrique français (état au 31-12-1995)

X - Des arguments fallacieux

XI - L'énergie nucléaire dans les options politiques

XII - La sortie rapide de l'impasse nucléaire pose un problème politique.

Annexe 1

Quelles sont les possibilités des éoliennes ?

Annexe 2

Production d'électricité par les énergies renouvelables (hors les grosses installations hydrauliques) pour quelques pays industrialisés.

Postface





Il faut sortir de l'impasse nucléaire avant la catastrophe.

C'est possible !

Roger Belbéoch
Bella Belbéoch

 

François Partant

 

Le développement de l'électronucléaire a été présenté comme inéluctable dans une perspective de progrès, comme une nécessité du monde industriel.

C'est en France que ces thèses ont été le plus développées, dans une optique cohérente, puisque prévoyant une pénurie d'uranium suite au développement foudroyant de l'industrie nucléaire, nos décideurs se plaçaient seuls en tête de "l'après-uranium" en lançant le programme de la surgénération par le plutonium. Les mésaventures de Superphénix dont il est admis officiellement qu'il est incapable de produire de l'énergie électrique d'une façon industrielle montrent bien la fragilité des fondements de la politique énergétique française.

Les accidents majeurs sur nos réacteurs sont désormais reconnus comme étant possibles. C'est l'ampleur de leurs conséquences qui doit être l'élément clé du dossier nucléaire concernant l'acceptabilité de cette énergie.

 

I - L'électronucléaire dans le monde.

 

1 - L'importance prise par l'électronucléaire en France cache le fait que ce type d'énergie représente une très faible partie (4,5%) de l'énergie totale consommée dans le monde.

L'extension au monde entier d'un programme identique au nôtre, ce qui serait encore loin de couvrir tous les besoins en énergie, relève du délire à la fois quant aux investissements nécessaires, à la capacité technique des divers pays, et surtout aux énormes dangers que cela ferait courir aux populations.

Si certains pays, peu ou pas développés, désirent s'équiper en centrales nucléaires ce n'est certainement pas dans une perspective de développement mais en vue d'une image de marque et surtout en vue du plutonium et de ses applications militaires.

2 - Dans les pays industriels l'énergie nucléaire est très diversement développée.

Le tableau I donne pour les principaux pays industrialisés deux indicateurs qui permettent d'évaluer l'importance respective de l'électronucléaire : le nombre d'habitants par réacteur et le nombre d'habitants par GWé installé (1 Gigawattélectrique = 1 million de kilowattélectrique). Dans le tableau I ces indicateurs sont calculés au 31-12-1995.

 

Tableau I

 

 

 

 

 

Nombre de réacteurs en activité

 

Habitants par

réacteur

(millions)

 

Habitants par

GWé

(millions)

 

Superficie par

réacteur

(km2)

 

Part du

nucléaire

(%)

 

Allemagne

 

(21)

 

20

 

4,1

 

3,7

 

17 850

 

29,9

 

Belgique

 

(7)

 

7

 

1,5

 

1,8

 

4 350

 

55,3

 

Espagne

 

(9)

 

9

 

4,4

 

5,5

 

54 700

 

32,9

 

États-Unis

 

(112)

 

109

 

2,4

 

2,6

 

85 900

 

22,5

 

France

 

(56)

 

56

 

1,0

 

1,0

 

9 820

 

76,0

 

Japon

 

(42)

 

52

 

2,4

 

3,1

 

7 160

 

33,0

 

Royaume-Uni

 

(37)

 

35

 

1,6

 

4,2

 

6 980

 

* 27,2

 

Suisse

 

(5)

 

5

 

1,4

 

2,3

 

8 260

 

38,9

Densité des parcs électronucléaires de différents pays industriels en 1995

En italique : données de 1991

* : valeur 1993 pour le Royaume-Uni

 

Au 1er janvier 1996 le parc électronucléaire français comprenait 56 tranches couplées au réseau : 54 réacteurs à eau pressurisée PWR (34 dans la gamme des 900 MWé et 20 dans la gamme des 1300 MWé) et 2 réacteurs à neutrons rapides (Superphénix 1200 MWé et Phénix 233 MWé).

Ainsi la France a 1 réacteur par million d'habitants alors que les USA ont 1 réacteur pour 2,4 millions d'habitants. Il apparaît clairement que la France est de loin le plus électronucléarisé des pays industriels : 4,1 fois plus que l'Allemagne, 2,4 fois plus que les USA et le Japon, 1,6 fois plus que le Royaume-Uni.

Le nombre d'habitants par GWé intallé est encore plus significatif car il tient compte de la puissance des réacteurs nucléaires. Cet indicateur traduit une disparité plus grande dans la répartition de l'énergie nucléaire au sein du monde industriel.

La même disparité se retrouve dans la part de l'électricité nucléaire rapportée à la production totale d'électricité. La France avec 76% d'électricité nucléaire arrive largement en tête devant l'Allemagne (29,9%), le Royaume-Uni (27,2%), les USA (22,5%). Signalons cependant que la France ne tient que la deuxième place mondiale derrière les 87,5% de la Lituanie !

On voit donc que la place tenue par l'électronucléaire ne reflète pas du tout le niveau de développement technique des divers pays industrialisés. Et pourtant il arrive encore que l'on entende à la radio " c'est le nucléaire ou la bougie " !

 

3 - Les perspectives mondiales de l'électronucléaire.

Le tableau II donne une image du développement de l'énergie nucléaire pour quelques pays industrialisés.

 

 

Tableau II

Évolution des parcs électronucléaires

 

 

 

 

Dernière

commande

 

Nombre de réacteurs

en 1991

 

Nombre de réacteurs

en 1995

 

Nombre

prévu
 

 

en cours

 

const.

 

com.

 

projet

 

const.

 

com.

 

projet

 

en 2010
       

 

Allemagne

 

1980

 

0

 

0

 

2

 

0

 

0

 

1

 

(21)

 

19

       

 

Belgique

 

1974

 

0

 

0

 

0

 

0

 

0

 

0

 

(7)

 

5

       

 

Espagne

 

1975

 

2

 

1

 

0

 

0

 

0

 

0

 

(9)

 

8

       

 

États-Unis

 

1973

 

8

 

0

 

0

 

1

 

0

 

0

 

(112)

 

90

       

 

France

 

1993

 

5

 

0

 

5

 

4

 

0

 

8

 

(56)

 

61

       

 

Japon

 

1994

 

11

 

2

 

32

 

2

 

2

 

27

 

(42)

 

62

       

 

Royaume-Uni

 

1980

 

1

 

0

 

1

 

0

 

0

 

0

 

(37)

 

13

       

 

Suisse

 

1973

 

0

 

0

 

0

 

0

 

0

 

0

 

(5)

 

1

       

En italique : le nombre de réacteurs en activité en 1991

(const. : nombre de réacteurs en construction, com. : nombre de réacteurs en commande)

 

 

Pour la France, 1 des 5 réacteurs en projet en 1991 a été mis en construction (Civaux-2) et 4 réacteurs supplémentaires ont été ajoutés aux projets.

Les 8 réacteurs en projet concernent les sites de Penly, Flamanville, Saint-Alban et Le Carnet avec deux réacteurs de 1450 MWé sur chaque site.

État des 4 réacteurs qui étaient en construction en 1995  :  le réacteur B1 de Chooz a été couplé au réseau fin août 1996, le couplage de Chooz B2 devrait avoir lieu ce printemps, celui de Civaux -1 est prévu à la fin de l'automne 1997 et celui de Civaux -2 à la fin de l'automne 1998.

Concernant les États-Unis, il y avait au 31décembre 1991, 8 réacteurs en construction. Au 31 déc. 1995 il n'y en a plus qu'un et entre-temps 3 réacteurs du parc américain ont été mis à l'arrêt.

Le sort des 8 réacteurs qui étaient en construction en 1991 est le suivant en 1995 :

       

      - 1demeure en construction (début des travaux en 1973)

      - 1 a été couplé au réseau en 1993 (commandé en 1972, début des travaux en 1975)

      - 6 réacteurs ont été arrêtés définitivement (2 en 1993 et 4 en 1994) alors que les travaux avaient démarré entre 1974 et 1977.

 

Aucun réacteur n'est en projet aux États-Unis. Seuls la France et le Japon ont des réacteurs en projet et prévoient d'accroître leur parc électronucléaire d'ici 2010. Les autres pays envisagent une réduction du nombre de leurs réacteurs.

Ainsi, l'état des travaux en cours, la date des dernières commandes et les projets mentionnés au tableau II montrent bien une stagnation, voire une régression de l'énergie nucléaire dans le monde industriel à l'exception de la France et du Japon.

Contrairement à l'idée dominante en France cette analyse montre bien que l'énergie nucléaire n'est pas une nécessité du monde moderne. Elle ne reflète pas le niveau industriel d'un pays.

 

4 - L'exemple des États-Unis

Il est intéressant de suivre l'évolution des commandes de réacteurs nucléaires aux États-Unis, ce pays servant généralement de référence, voire de modèle pour l'industrie mondiale :

- Tous les réacteurs actuellement en fonctionnement (et celui qui est encore en travaux) ont été commandés avant 1974 (figure 1).

- Toutes les commandes passées entre 1974 et 1978 ont été annulées, aucune commande n'a été passée après 1978. Au total, 138 commandes ont été annulées (38 BWR, 91 PWR, 8 HTGR, 1 rapide). Sur ces 138 annulations, 36 ont concerné des réacteurs qui étaient en cours de travaux (figure 2).

- Aucun réacteur n'a été mis en chantier après 1978.

- Si l'on suit l'évolution des commandes au cours du temps, on constate une montée rapide en 1966, un maximum en 1967 avec 31 commandes suivi d'une décrue, puis une nouvelle remontée en 1971 avec un pic de 45 commandes en 1973 suivi d'une chute brutale : encore 27 en 1974 mais ensuite 5 puis 3, puis 4 et il n' y eut que 2 commandes en 1978 (figure 2).

On voit ainsi que l'accident de Three Mile Island (mars 1979) a peut-être été le coup de grâce pour l'énergie nucléaire américaine mais il a frappé une industrie déjà mal en point dont le déclin était amorcé en 1974.

L'exemple des États-Unis est la preuve que l'électricité nucléaire n'est pas une énergie d'avenir et cela est apparent depuis une vingtaine d'années.

Si l'on examine dans le tableau II la date des dernières commandes en cours, les accidents nucléaires tant de Three Mile Island (mars 1979) que de Tchernobyl (avril 1986) ne semblent pas avoir été déterminants dans l'évolution du parc électronucléaire mondial ni pour la France et le Japon qui veulent développer encore leur nucléarisation, ni pour les autres pays industriels (États-Unis et Allemagne en tête) qui ont dans les faits programmé une décroissance lente.

Signalons qu'étant donné l'allongement de la durée des travaux aux USA, 49 récteurs commandés avant 1974 ont été couplés au réseau depuis 1980 dont 21 depuis Tchernobyl.

Cette politique d'arrêt à long terme n'est pas satisfaisante car elle ne prend pas en compte les conséquences des accidents catastrophiques alors que ceux-ci sont intégrés dans les plans des autorités de la sécurité civile.

 

 

II - Les illusions du dossier nucléaire

Dès l'irruption de l'énergie nucléaire en 1945 le nucléaire civil a été présenté comme l'énergie de l'avenir, abondante à l'infini, parfaitement sûre, une énergie sans déchets.

En France l'électronucléarisation prend une accélération spectaculaire en 1974 (alors qu'aux USA les industriels sont méfiants et prudents). Le dossier nucléaire qui est présenté aux élus et à la population est des plus rassurants. Des scientifiques réputés se portent garants, tous les problèmes sont ou seront résolus. Le corps médical quant à lui assure que les rayonnements ne présentent aucun danger.

La précipitation du programme EDF de 1974 prenait prétexte de la crise pétrolière. En réalité la nucléarisation de la France se préparait depuis fort longtemps par la mise en place dès les années 50 d'une Commission gouvernementale pour la "Production d'Énergie d'Origine Nucléaire" (Commission PÉON) constituée de représentants de la technocratie de l'État et de l'industrie privée. Cette commission a défini le cadre et les responsabilités des différents partenaires nucléaires : l'État et les industriels.

L'activité de cette commission n'a guère eu d'écho dans les médias ou dans les institutions représentatives de la nation.

La technologie nucléaire était totalement maîtrisée, tel était le crédo de base du dossier de l'énergie nucléaire en 1974. Elle devait servir de référence de perfection technologique dont toutes les autres industries devaient s'inspirer. Il en découlait que :


1- les accidents graves n'étaient pas possibles
. Les réacteurs n'étaient finalement que des "cocottes-minute" (Interview accordée à Énerpresse le 25 janvier 1975 par André Giraud, administrateur général du CEA puis ministre de l'industrie, puis ministre des armées). A la même époque en URSS les responsables soviétiques de culture différente de la nôtre assimilaient les réacteurs à des "samovars" (voir le testament de Legassov).


2 - EDF garantissait une sécurité absolue
par la mise en place de sa "défense en profondeur". Une "triple barrière" entre le combustible et l'environnement devait assurer la protection de la population contre tout rejet intempestif.

Cela revenait à reconnaître la possibilité d'accident sur les installations puisqu'il fallait des "barrières" de protection mais cela ne fut guère remarqué.


3 - Les effets biologiqes du rayonnement étaient considérés comme négligeables,
voire inexistants et même bénéfiques pour les faibles doses de rayonnement.

L'existence d'un seuil de dose en dessous duquel il n'y avait aucun effet biologique était largement admise par la communauté scientifique. Les quelques chercheurs indépendants qui contestaient ce seuil n'eurent guère d'impact et furent mis sur des listes noires sans que leurs collègues protestent au nom de la liberté de discussion dans la communauté scientifique.


4 - L'existence supposée de ce seuil
[bien qu'il fût affirmé par ailleurs que par mesure de précaution on dirait qu'il n'y en avait pas] était à la base de tout le système de radioprotection et servit de justification à des pratiques qui eurent des conséquences désastreuses (cancers) dans bien des services de recherche et dans l'industrie.


5 - Les déchets ne devaient pas poser de problème
. Les rejets radioactifs des réacteurs nucléaires n'étaient pas évoqués et dans l'opinion publique ils n'existaient pas.

En ce qui concernait les coeurs usés certains ont même affirmé qu'une bonne partie pourrait être utilisée comme médicaments (cela aurait transformé l'ensemble de la population en site de stockage ! ) Quant à ce qui n'était pas utilisable leur volume serait négligeable (l'équivalent en volume d'1/100ème de cachet d'aspirine par habitant au bout de dix ans d'après le Professeur Pellerin, le responsable de la santé). Des solutions seraient trouvées en laissant travailler tranquillement les chercheurs du CEA. Des scientifiques (Le Prince-Ringuet sur ce sujet était en pointe) avançaient la possibilité d'envoyer ces déchets dans le soleil, de les mettre sur la calotte glaciaire, de les introduire subrepticement entre les plaques continentales en glissement. Il serait assez curieux de ressortir cette littérature "scientifique" fantasmatique.

Il faut tout de même préciser que parmi les décideurs il y avait des gens beaucoup plus réalistes, soit sur la gestion des déchets nucléaires, soit sur la possibilité des catastrophes nucléaires. Mais ils furent suffisamment discrets et les médias suffisamment peu curieux pour que cela ne perturbât pas le consensus populaire.

Donnons-en deux exemples :

- Les déchets nucléaires.

En 1974 la revue Science et Vie publiait une polémique entre le physicien Hannes Alfen (prix Nobel 1970) et Marcel Boiteux, directeur général d'EDF, considéré comme le père du nucléaire français.

Ainsi, Alfen affirmait : " Le réacteur à fission produit à la fois de l'énergie et des déchets radioactifs : et nous voudrions nous servir maintenant de l'énergie et laisser nos enfants et nos petits-enfants se débrouiller avec les déchets. Mais cela va à l'encontre de l'impératif écologique "Tu ne lègueras pas un monde pollué et empoisonné aux générations futures" .

A cette position morale, sans nier qu'il n'y avait pas de solution satisfaisante pour éliminer les déchets, le responsable du programme nucléaire français, Marcel Boiteux répliquait : " N'est-ce pas une évidente et dangereuse illusion que de vouloir extirper de notre héritage toutes difficultés, toutes responsabilités, que de vouloir transmettre à nos descendants un monde sans problèmes ". En somme, on pouvait considérer l'absence de solution pour éliminer les déchets nucléaires comme une bénédiction pour nos descendants, une garantie de santé mentale. Marcel Boiteux a dû se réjouir en 1986 car Tchernobyl allait laisser un héritage particulièrement difficile à gérer et pour longtemps...

- Les accidents nucléaires graves

Avant de s'engager sérieusement dans des programmes électronucléaires importants, les industriels, gens prévoyants et prudents, exigèrent d'être assurés contre les effets d'accidents graves qu'ils estimaient possibles. Ils firent voter des lois limitant la responsabilité des exploitants nucléaires en cas d'accident. Dès 1957 le Congrès des États-Unis votait une loi (le Price-Anderson Act) qui limitait la responsabilité civile des exploitants en cas d'accident nucléaire ; une nouveauté dans le droit de la responsabilité civile.

En Europe, le 29 juillet 1960 était signée la "Convention de Paris" par 16 pays européens définissant la "responsabilité objective et exclusive" mais "limitée" [souligné par nous] en cas d'accident grave nucléaire. Il s'agissait d'après les termes de la convention de prendre " les mesures nécessaires pour éviter d'entraver le développement de la production et des utilisations de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques ".

C'est en 1968 (loi du 30 octobre 1968) qu'ont été précisées en France les modalités de l'application de la convention de Paris.

Il est intéressant de mentionner l'intervention au Sénat le 17 octobre 1968 de M. Pierre Mailhe, le rapporteur de la commission des lois :

" Dès l'instant que les hommes, dans leur quête incessante du progrès, avaient libéré des forces d'énergie dépassant très largement les données de la science jusqu'alors connues ou à peine explorées, il tombait sous le sens que leurs nouvelles activités devaient être réglementées (...). Ce domaine des activités humaines étant, à beaucoup d'égards, exceptionnel, il n'est pas surprenant que la législation qui s'y attache soit elle-même exceptionnelle et, dans une large mesure, dérogatoire au droit commun de la responsabilité ". On s'attend à un ajustement du droit à ce nouveau risque pour une protection correcte de la population. " La notion de l'exceptionnel nous est donnée par la dimension que pourrait atteindre ce qu'on appelle "un accident nucléaire", à la vérité un désastre national,  voire international " [souligné par nous] (J.O du 18 oct. 1968, p. 831).

Cet élu de la nation avait la prémonition de Tchernobyl et d' une version française possible. Avec le droit sur la responsabilité civile admise habituellement, l'accident nucléaire pouvait se doubler d'un désastre financier pour l'industrie nucléaire. Il fallait à tout prix éviter un tel "désastre". Il est probable que la Commission PÉON n'a pas été étrangère à l'introduction de cette responsabilité "limitée" préalable au développement de l'industrie nucléaire en France.

Lors de la discussion de cette loi le 2 avril 1968 à l'Assemblée Nationale, Maurice Schumann, ministre d'État chargé de la recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales, précisait dans son exposé des motifs que " l'exploitant d'une installation nucléaire est seul responsable des accidents nucléaires survenus dans son installation ". Cela garantissait une immunité totale aux sous-traitants en cas de malfaçon grave non détectée lors de la construction. Il semble bien que ceux-ci ne se sentaient pas capables d'assumer une technologie totalement parfaite. Le Price-Anderson Act américain ne prévoyait pas une telle limitation et les fournisseurs de composants de réacteurs pouvaient être tenus pour responsables au même titre que les exploitants.

Cette loi de 1968 fut modifiée le 16 juin 1990. Elle précisait dans son article 3 que " le montant maximum de la responsabilité de l'exploitant est fixé à 600 millions de francs pour un même accident nucléaire ".

Fixons quelques grandeurs. L'incendie du siège du Crédit Lyonnais en 1996 a coûté 1,6 milliards de francs aux compagnies d'assurances. En clair, une catastrophe nucléaire devrait coûter moins cher à EDF pour indemniser les victimes qu'un demi-incendie du Crédit Lyonnais !

On peut remarquer, tant en ce qui concerne les déchets nucléaires, que les accidents désastreux de l'industrie nucléaire, qu'il y avait une vision assez claire et réaliste de la situation chez les décideurs, que des mesures ont été mises en place pour permettre à l'industrie nucléaire de se développer à l'abri de toute responsabilité mais que cela n'a guère transpiré dans le débat nucléaire. Les textes existaient, aucune censure ne s'est exercée mais les instances représentatives de la démocratie française les ont ignorés, voire étouffés, afin d'obtenir un large consensus de l'opinion publique, garantie d'un développement sans problème de l'industrie nucléaire. Ceci est une des composantes majeures du bas coût du nucléaire français en comparaison avec ses concurrents étrangers. C'est ce qu'affirmait cyniquement Marcel Boiteux le patron d'EDF le 6 décembre 1984 dans l'Événement du Jeudi. A la question " Mais pourquoi les autres pays ont-ils réduit la fabrication des centrales nucléaires ? ", il répond " Parce que chez nous le nucléaire est bon marché, alors que les pays qui n'ont pas pu pour des raisons diverses résister aux attaques de la contestation, le nucléaire est devenu très cher ".

La contestation fait monter le prix de l'électricité nucléaire, exigeant une réglementation pointilleuse, le respect de cette réglementation et des autorités de sûreté ayant un réel pouvoir sur les exploitants. L'absence de contestation permet une exploitation des installations avec de faibles contraintes. La France est devenue le rêve des promoteurs du nucléaire du monde entier. Pendant longtemps ce fut l'URSS qui eut ce privilège jusqu'à la survenue de Tchernobyl.

Marcel Boiteux, en lançant le programme d'électronucléarisation massive de la France, n'excluait pas l'éventualité du "pire", il l'admettait. Dans la polémique évoquée plus haut, (datant de 1974) Hannes Alfen précisait : " Il n'est pas exact de prétendre que les réacteurs offrent une sécurité parfaite, parce qu'il n'existe pas de produit technologique qui soit sûr, ni de technicien infaillible. Il n'est pas loyal de prétendre que les accidents de réacteur doivent être acceptés de la même manière que les accidents de train ou d'avion, étant données les conséquences beaucoup plus graves d'un accident de réacteur ".

Marcel Boiteux très au fait du dossier nucléaire ne réfutait pas les arguments de Alfen sur la possibilté d'un accident nucléaire catastrophique. Il répliquait : " Jamais la crainte du pire n'a retardé longtemps l'humanité ".

Non seulement Marcel Boiteux ne craignait pas le pire mais il se voyait en représentant de l'humanité. C'est ce genre de personnage qui fit la loi nucléaire en France avec l'accord et même le respect des pouvoirs politiques et l'indulgence des médias.

Enfin notre père du nucléaire français avait une vision assez lucide de l'impact que devait avoir son programme nucléaire sur l'organisation sociale par les contraintes inévitables sur la vie des citoyens. Marcel Boiteux, toujours dans l'article de Science et Vie de 1974, précisait : " Il est certes peu attrayant de s'acheminer vers un monde où un strict contrôle des activités dangereuses s'imposera de plus en plus aux nations et aux individus. Mais n'est-ce pas le sens constant de l'évolution d'aller vers une complexité et une organisation croissantes ? ". Et il ajoutait cyniquement " Et, si paradoxal soit-il, n'est-ce pas là la condition d'une plus grande liberté "intérieure" ".

Ainsi pour lui les contraintes sociales qu'impose l'industrie nucléaire aux individus seraient la condition pour leur "liberté intérieure". Vive la liberté intérieure dans une société nucléaire policière. Ce représentant de l'establishment nucléaire avait parfaitement conscience du slogan jadis lancé "société nucléaire, société policière". Curieusement c'était pour lui la condition de notre liberté intérieure. Concernant notre liberté "extérieure" il ne donnait aucune précision. Aujourd'hui des antinucléaires s'étonnent et protestent contre certaines contraintes sociales imposées par l'industrie nucléaire ; par exemple les itinéraires et les horaires des transports du combustible MOX (qui contient du plutonium) sont maintenus secrets pour des raisons de sécurité. Ils oublient que ces contraintes sociales sont inéluctables, et pire encore, nécessaires pour réduire les risques de catastrophe.

 

 

III - Où en est le dossier nucléaire en 1997 ?

1- Les effets biologiques du rayonnement ont été réévalués à la hausse par les experts internationaux. Cela les a conduits à recommander des limites de dose "acceptables" en baisse. La Commission des Communautés européennes a entériné ces recommandations dans sa Directive du 13 mai 1996 avec cette réserve curieuse : "Actes dont la publication n'est pas une condition de leur applicabilité".

Il faut signaler que cette directive est directement inspirée des recommandations de 1990 de la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) dans sa publication CIPR 60. Il aura fallu 6 ans à Bruxelles pour décrypter les recommandations de 1990 de la CIPR. Il faudra encore 4 ans pour que les États mettent en application la directive européenne. La CIPR reconnaît en 1990 que le facteur de risque cancérigène du rayonnement est plus élevé qu'en 1977 mais il faudra encore 10 ans pour que l' application concrète s'ensuive.

La directive européenne omet de mentionner certains concepts assez nouveaux de la CIPR. En particulier la CIPR réfute dans plusieurs de ses articles le concept de dose en dessous de laquelle il n'y aurait aucun effet biologique. Pour la CIPR toute dose de rayonnement aussi faible soit-elle comporte un risque cancérigène et génétique et ce risque augmente avec la dose. Elle affirme que " la limite de dose est largement, mais d'une façon erronée, considérée comme une ligne de démarcation entre l'"inoffensif" et le "dangereux" " (Art. 124).

Pourtant, si l'on compare les facteurs de risque cancérigène et génétique de 1977 à ceux de 1990 on s'aperçoit que les nouvelles limites que la commission recommande, bien qu'à la baisse, tiennent compte de la "protection" de l'industrie nucléaire bien plus que de la protection sanitaire de la population. Les limites de dose auraient dû être beaucoup plus basses encore, si la CIPR avait maintenu les niveaux de risque qu'elle considérait comme "acceptables" en 1977.

On retiendra que pour la commission aucune dose n'est sans danger et que les limites de dose qu'elle recommande sont davantage des limites d'"inacceptabilité" que des limites "acceptables".

La CIPR reconnaît qu'il n'est pas possible de fonder la radioprotection sur des critères uniquement sanitaires ou scientifiques. Les critères économiques doivent intervenir. Dans ce cas on ne voit pas ce qui pourrait justifier l'existence d'une commission d'experts scientifiques pour établir des normes de radioprotection. Si ces normes dépendent de conditions socio-économiques c'est à l'ensemble de la société de les déterminer. La CIPR bien sûr ne va pas jusque là, demander aux citoyens d'établir les normes qui devraient les protéger.

 

2 - Les défauts répertoriés dans la technologie nucléaire sont de plus en plus nombreux

- Les matériaux des installations nucléaires sont soumis à des conditions très dures : contraintes de pression, températures élevées, cyclages thermiques, flux intenses de neutrons. Les qualités métallurgiques des aciers et alliages résistent mal à ces contraintes et se détériorent notablement au cours du vieillissement des installations. De plus, les grandes dimensions des équipements ne permettent pas de garantir les mêmes qualités que celles qu'on peut obtenir en laboratoire sur des échantillons de petites dimensions.

Les études de tenue des matériaux aux conditions de fonctionnement très dures des réacteurs nucléaires ont été trop superficielles notamment en ce qui concerne la durée de vie des réacteurs pour pouvoir garantir une fiabilité suffisante. Des études correctes auraient mis en évidence l'impossibilité de réaliser une telle fiabilité. Par exemple ce n'est qu'en fin de vie d'une cuve de réacteur que l'on peut analyser comment les défauts métallurgiques inhérents à la fabrication de la cuve se sont comportés sous irradiation et les comparer aux échantillons de petites dimensions qui servent de contrôle. Mais les résultats obtenus sur une cuve particulière ne peuvent être étendus à une autre cuve dont les conditions de fabrication auront été différentes. Ces études ne peuvent fournir que des indications, jamais de certitude. Encore faut-il que cette "fin de vie" ne soit pas une catastrophe !

La volonté de lancer rapidement et d'une façon irréversible le programme d'électronucléarisation massive de la France, a favorisé les techniciens ultra-optimistes se satisfaisant d'études partielles et rudimentaires, les techniciens plus rigoureux étant destinés à la "mise au placard".

Monsieur Pierre Tanguy découvre en 1991 cet aspect de la sûreté nucléaire dans son "Rapport de l'Inspection générale pour la sûreté nucléaire (EDF)". A la page 9 on peut lire : " Certains problèmes que nous avons rencontrés ces dernières années peuvent se relier à un manque de curiosité des équipes qui doivent apporter un soutien technique à l'exploitation, un excès de confiance chez nos experts, et une détermination insuffisante dans les études et réalisations ". Il s'agit là d'un manque manifeste de ce que P. Tanguy appelle la "culture de la sûreté".

- Des erreurs de conception. Depuis quelques années il apparaît que de nombreuses erreurs de conception ont été commises pour la construction des réacteurs. Ce n'est pas forcément la compétence technique qui dans ce cas est en cause. Il s'agit là, pour certains techniciens, de leur incapacité à envisager que les problèmes pourraient être plus complexes que ce qu'ils croient et que dans certaines situations il n'y a peut-être pas de solution qui satisfasse de façon rigoureuse les critères de sûreté absolue qu'il est nécessaire de remplir compte tenu de l'ampleur des dégâts que peuvent causer les accidents nucléaires graves.

- La nécessité de réduire les coûts de production a conduit à adopter des procédures de fabrication insuffisamment testées. Les remèdes technologiques se sont à plusieurs reprises révélés pires que les défauts que l'on voulait corriger. L'industrie nucléaire a été présentée à l'opinion publique comme parfaite, la technologie nucléaire étant synonyme de référence de perfection. C'était ignorer les contraintes industrielles sur les coûts et les délais qui réagissent directement sur l'orientation des recherches technologiques et le comportement des techniciens. C'était ignorer l'ampleur et la complexité des problèmes à résoudre notamment en métallurgie.

- Absence de maîtrise des problèmes métallurgiques.

Études insuffisantes, mauvais choix de matériaux et des procédés de fabrication illustrent la précipitation dans le démarrage du programme électronucléaire français. Depuis quelques années le manque de maîtrise des problèmes métallurgiques a été mis en évidence. Donnons pour exemple les phénomènes de corrosion sous contrainte de l'alliage "Inconel 600" responsables des fissurations observées sur certains éléments du circuit primaire essentiels du point de vue de la sûreté. Citons à nouveau Pierre Tanguy dans son rapport de 1991 : " Le deuxième exemple est celui de l'Inconel 600 dont on peut se demander si la confiance imperturbable [souligné par nous] qu'ont contribué à lui attribuer les experts, tant à EDF qu'à Framatome d'ailleurs, malgré tous les déboires qu'il a entraînés, reflète bien cette attitude interrogative que l'on attend des individus, et si ce n'est pas plutôt un refus de se remettre en cause et d'admettre qu'on a pu se tromper (...) ou n'y a-t-il pas là une lacune dans la culture de sûreté de nos experts " (page 71).

- Des fissurations importantes ont été trouvées sur des parties critiques du réacteur : les lignes de vapeur principales du circuit secondaire, les tubes de générateur de vapeur, les adaptateurs des couvercles de cuve.

Depuis quelque temps les "ennuis" de nos réacteurs ne sont guère rapportés dans les médias, ni les "ennuis" des réacteurs étrangers d'ailleurs. Qui a commenté la rupture d'un tube de générateur de vapeur sur le réacteur de Tihange chez nos voisins belges ?

Pourtant, en décembre 1996, il a été fait état au Conseil Supérieur de la Sûreté et de l'Information Nucléaire (CSSIN) de fissurations sur les protections thermiques des pompes primaires. C'est un point faible sur nos réacteurs, très préoccupant du point de vue de la sûreté car il peut conduire à une perte de réfrigérant du circuit primaire.

- Des anomalies sur les grappes de commande

Elles doivent être citées comme faisant partie des avatars récents et très sérieux. Ce sont en effet les barres de contrôle, qui, en chutant rapidement dans le coeur du réacteur sont censées calmer la réaction en chaine en cas d'accident. Or des blocages de grappes ont été constatés et pour certains incidents l' origine des anomalies est inconnue.

A propos du démarrage de CHOOZ B1 il est dit dans le compte-rendu du CSSIN du 24 septembre 1996, qu'une augmentation "inexpliquée" des "performances hydrauliques" " pourrait avoir des conséquences défavorables sur la sûreté : augmentation du temps de chute des grappes d'arrêt de la réaction nucléaire, maintien mécanique insuffisant des assemblages combustibles ". Les conséquences en cas de situation accidentelle ne sont pas mentionnées. C'est sur la chute rapide de ces grappes que l'on compte pour arrêter la réaction en chaîne des réacteurs en cas d'urgence.

- L'acier des cuves de réacteur

L'acier des cuves est caractérisé par une température de transition : au dessus de cette température l'acier est ductile (non fragile) et en dessous de cette température, il devient cassant. Il faut toujours maintenir la cuve en zone ductile. Au départ cette température de transition fragile-ductile est très basse, - 20C. Quelles que soient les conditions de fonctionnement l'acier est donc toujours au dessus de - 20C dans la bonne zone (non fragile).

Sous irradiation neutronique l'acier des cuves vieillit mal car il se fragilise : au cours des ans (et donc de la quantité de neutrons qui ont frappé la cuve) les qualités de l'acier évoluent à cause des défauts créés par irradiation et la température de transition s'élève. Lorsqu'elle atteint 90C la cuve devrait, d'après les estimations des experts officiels, être en fin de vie car elle résisterait mal à des chocs thermiques. Cela veut dire que si la température de la cuve descend rapidement en dessous de 90C [comme ce serait le cas en situation d'urgence lors d'un abaissement brutal de température par aspersion d'eau] des fissurations peuvent se propager rapidement dans l'acier devenu fragile et aboutir à la fracturation de la cuve. Or pour certains réacteurs (Fessenheim-1 et Bugey-5) la température de transition ductile-fragile serait voisine de 90C après 20 ans seulement de fonctionnement. Mais la mise à l'arrêt définitif de ces réacteurs n'est pas envisagée.

- Des barres d'ancrage antisismiques qui sont desserrées, des bétons qui fluent, la qualité nucléaire fait défaut dans de nombreux endroits.

Il n'est pas possible de faire rapidement un inventaire exhaustif de tous les problèmes qui sont apparus sur les réacteurs, signe d'un vieillissement prématuré alors qu'EDF a en projet de faire durer ses réacteurs pendant 40 ans. Certains exploitants envisagent même d'aller jusqu'à 60 ans...

- La situation psychologique dans les centrales nucléaires est très préoccupante.

Les contraintes économiques imposées par les gestionnaires nucléaires conduisent de plus en plus à l'utilisation de sous-traitances à plusieurs niveaux et de ce fait difficilement contrôlables, à des comportements négligents vis-à-vis de la sécurité pour améliorer la rentabilité, à un dialogue de plus en plus difficile entre les directions et les employés EDF ce qui peut conduire à des actes de malveillance (sabotage) ressentis comme seule alternative à une situation conflictuelle.

 

 

IV - La gestion des déchets nucléaires est dans une impasse

Aucune solution n'a été trouvée pour l'"élimination" de ces déchets. Devant la grande quantité déjà produite et qui ne fera qu'augmenter si le programme nucléaire ne s'arrête pas, les discours farfelus d'il y a vingt ans ont cessé.

La seule solution envisagée par les autorités est d'enfouir les déchets le plus rapidement possible et le plus profondément possible pour qu'on les oublie. Les questions essentielles concernant le comportement des déchets une fois enfouis ne sont pas posées. Une "règle fondamentale de sûreté" (nIII.2.f, 10 juin 1991) a été établie par les autorités de sûreté pour le " stockage définitif de déchets radioactifs en formation géologique profonde ". Ce texte qui se veut être un cahier des charges pour le stockage des déchets nucléaires n'est en réalité que l'énoncé d'une suite de problèmes qu'il faudrait se poser et résoudre avant de rédiger un véritable cahier des charges. On y reste dans le qualitatif le plus flou ce qui devrait permettre d'adapter les règles à la nature du site choisi.

De plus, rédigé en 1991, ce texte n'anticipait pas les nouvelles limites de doses qui, recommandées par la CIPR en 1990 et récemment reprises dans une Directive européenne, seront obligatoirement adoptées par la France dans quelques années. L'enfouissement consistant en une pratique qui peut avoir des conséquences pendant des temps très longs - des millénaires - les critères retenus pour la radioprotection des populations devraient envisager une évolution des facteurs de risque du rayonnement qui, depuis le début de l'établissement des normes de radioprotection n'ont fait qu'augmenter et rien n'indique qu'actuellement ils aient atteint leurs valeurs définitives. Il faudrait donc anticiper des limites de dose plus basses pour protéger nos descendants.

Aucune solution technique ne permet d'éliminer les déchets. Exiger des crédits importants pour que des scientifiques travaillent sur ce problème, fassent disparaître les déchets pour éviter un enfouissement est un leurre. La transmutation des déchets nucléaires étudiée il y a une vingtaine d'années au CEA ne permet pas d'envisager cette élimination :

- Les produits de fission et d'activation ne sont pas transmutables en produits à vie courte sous l'effet des neutrons des réacteurs. Ce point est généralement omis quand la transmutation est évoquée.

- Quant aux produits transuraniens à vie longue (américium, curium, neptunium, plutonium), ils ne sont pas transmutables en radioéléments à vie courte. Par capture de neutrons ils peuvent être fissiles, donc disparaître, en laissant derrière eux des produits de fission radioactifs. Cela n'est possible qu'avec des neutrons rapides produits dans Phénix et Superphénix mais le rendement est tellement faible que l'intérêt pratique est nul pour l'élimination industrielle des déchets déjà produits, hélas, en quantité industrielle. C'est pourtant ce prétexte qui a récemment été utilisé par une commission de scientifiques pour maintenir en survie Superphénix.

Le plutonium, cet élément miraculeux qui devait assurer la production d'énergie pendant des siècles, est maintenant devenu un déchet redoutable. Les experts sont discrets sur le stockage à long terme de ce nouveau déchet. Un nouveau leurre est en train d'être créé : l'élimination du plutonium par son utilisation dans le combustible MOX ("mixed oxides", un mélange d'oxyde de plutonium et d'uranium). Or cette utilisation du plutonium dans le combustible MOX ne peut pas non plus être considérée comme le moyen de le faire disparaître. Une publication EDF indique :" (...) le support d'uranium appauvri des MOX produit de son côté d'importantes quantités de nouveau plutonium. Ainsi, le premier recyclage du plutonium dans un REP [Réacteur à eau pressurisée] ne fait disparaître qu'un quart du plutonium initialement chargé. Un cinquième du plutonium disparu n'a pas été fissionné mais transmuté en actinides mineurs. Il serait donc nécessaire de recycler le plutonium et les actinides mineurs plusieurs fois pour les faire disparaître. On parle dans ce cas de multirecyclage ". Et les deux ingénieurs EDF rédacteurs de l'article ajoutent : " Malheureusement, la qualité isotopique du plutonium est dégradée lors de ces recyclages. Cette évolution de la qualité isotopique des combustibles affecte les caractéristiques du coeur des réacteurs au point que la sûreté du réacteur pourrait ne plus être assurée au cours des recyclages successifs ". C'est le coup de grâce ! (qui ne transparaît guère dans le titre de l'article " le devenir des déchets nucléaires : une voie de recherche l'incinération-transmutation " J. Vergnes, H. Mouney, Épure, n53, janvier 1997, EDF Direction des Études et Recherches).

Ainsi l'utilisation du plutonium dans le combustible MOX n'est pas la solution miracle recherchée. Le plutonium est bel et bien un déchet et un déchet redoutable.

 

 

V - Les accidents catastrophiques font maintenant partie des perspectives nucléaires

En novembre 1992 la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) consacrait sa publication 63 aux " Principes de l'intervention pour la protection du public en cas d'urgence radiologique ".

"Urgence radiologique", c'est ainsi que les experts nomment pudiquement les désastres nucléaires.

Dès l'introduction de ce texte la CIPR précise le fondement de ses recommandations : " les contre-mesures de l'intervention doivent être justifiées " (Art. 2). La non-intervention, elle, n'a pas à être justifiée et la protection sanitaire ne semble pas être une justification suffisante !

Dans l' article 31 de cette publication, la CIPR précise que " des facteurs politiques et plus largement sociaux seront nécessairement une donnée pour la prise des décisions qui suivront les urgences radiologiques ". Pour la CIPR le coût des interventions (évacuation des populations, normes pour la contamination des aliments etc.) est un des éléments déterminants, c'est vis-à-vis de ce coût que les justifications doivent être faites dans le cadre d'analyses coût / bénéfice. La santé des personnes pèse peu dans la gestion des crises nucléaires.

En 1996 une nouvelle Directive Euratom définit la réglementation européenne de la radioprotection. Dans l'introduction le Conseil de l'Union européenne précise : " Considérant que les États membres devraient être préparés à l'éventualité d'une situation d'urgence radiologique sur leur territoire et qu'ils devraient coopérer avec les autres États membres et les pays tiers pour se préparer à de telles situations et les gérer plus facilement (...) ". Ainsi la Commission des Communautés Européennes demande aux États membres de se préparer aux accidents nucléaires graves ou plus exactement de préparer une gestion facile de ces accidents.

La gestion plus facile dont il est question concerne une gestion qui ne se préoccupe pas beaucoup des conséquences d'un désastre nucléaire sur la population. La collaboration des divers États permettrait une gestion plus facile, par la mise en place d'une censure généralisée efficace, une organisation du mensonge au niveau mondial, évitant les dérapages de l'information comme cela s'est vu pour Tchernobyl. Une population anesthésiée ne risque pas de faire irruption dans la gestion des crises nucléaires. La gestion de ces "urgences radiologiques" doit rester sous la tutelle absolue des experts de l'état et éviter à tout prix les turbulences sociales.

Dans son article 48 la Directive européenne indique : " Le présent titre s'applique aux interventions en cas de situation d'urgence radiologique ou en cas d'exposition durable [souligné par nous] résultant des suites d'une situation d'urgence radiologique ". On reconnaît là Tchernobyl.

Mais la Directive précise la façon de gérer ces situations d'urgence. " Article 51 : Chaque État membre veille à ce que, en cas de situation d'urgence radiologique survenant sur son territoire, l'entreprise responsable des pratiques en cause procède à une première évaluation provisoire des circonstances et des conséquences de la situation et apporte son concours aux interventions ".

Ainsi, afin de déterminer les mesures d'urgence, ce serait à EDF d'évaluer les dégâts de la catastrophe qu'elle aurait provoquée et c'est à partir de cette évaluation que les organismes d'État prendraient leurs décisions !

Ces divers textes montrent bien que les accidents nucléaires majeurs font partie des préoccupations de la CIPR et des technocrates de Bruxelles mais ce n'est pas dans la perspective de protéger les populations mais de protéger les gestionnaires des crises d'une éventuelle turbulence sociale.

Qu'en est-il pour les responsables français ?

Au cours du colloque "Nucléaire, Santé, Sécurité" organisé par le Conseil général du Tarn-et-Garonne à Montauban (21-22-23 janvier 1988), l'Inspecteur Général pour la Sûreté et la Sécurité Nucléaire à la Direction Générale d'EDF, dans son intervention sur " La maîtrise des risques nucléaires " donnait les limites de cette maîtrise :

" Nous faisons tout ce que nous pouvons pour prévenir l'accident grave, nous espérons ne pas en avoir, mais nous ne pouvons pas garantir qu'il ne se produira pas. On ne peut exclure que dans les dix ou vingt ans à venir un accident civil grave se produise dans l'une de nos installations " (page 430 des actes du colloque). Il précisait, au cours de la discussion qui a suivi son intervention, que si un accident grave se produisait ce serait un accident non prévu. Il relativisait ainsi la pertinence de l'approche probabiliste des accidents dans l'incapacité d'assurer la sûreté absolue des réacteurs.

Au cours de ce colloque le Pr Pierre Huguenard, Président de la Société française de Médecine de Catastrophe (et Vice-président de la Société internationale), dans son intervention sur " Médecine de catastrophe et risque nucléaire " apportait cette précision :

" S'il est actuellement admis - par les spécialistes en tout cas - que le risque nucléaire est peu probable, il est admis aussi unanimement, et par les médecins cette fois, que la gravité est infinie. Gravité plus ou moins grande suivant les cas de figures, mais qui peut aller jusqu'à l'infini " (page 467 des actes du colloque).

Il est toujours de bon ton lorsqu'on parle du risque nucléaire de le qualifier de "peu probable". Mais seul l'événement possible relève du calcul des probabilités, ces probabilités fussent-elles faibles ou même très faibles. Dire qu'un événement est peu probable c'est reconnaître implicitement qu'il est possible.

De nombreux signes montrent que la gestion des catastrophes nucléaires préoccupe certains responsables français. Le Monde du 10 septembre 1994 faisant le compte-rendu d'un "engagement d'objectifs" signé le 8 septembre entre le préfet de police et le directeur de la sécurité civile pour l'Ile de France afin de " réunir les moyens nécessaires à la lutte contre les risques majeurs dans la région ", fait cette remarque largement passée inaperçue " La présence d'une centrale nucléaire importante, celle de Nogent-sur-Seine, en amont de Paris, ne met pas la capitale à l'abri de risques majeurs ".

L'adoption des nouvelles normes de radioprotection (1 millisievert par an - 1 mSv - pour le public au lieu de 5 mSv dans la législation française actuelle) recommandées par la CIPR en 1990 a déclenché un tir de barrage des responsables français. Au sein de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA), la France a tenté, en 1994, de retarder l'adoption de normes de protection plus strictes contre la radioactivité.

Les arguments avancés par le ténor de cette opposition, le Professeur Pellerin, sont très clairs si l'on se reporte aux indications du journal Le Monde du 2 juillet 1994 :

" Dans ces notes qui circulent sous le manteau dans les milieux du nucléaire, l'ancien directeur du SCPRI [Service central de protection contre les rayonnements ionisants] invoque des raisons "d'ordre psychologique et médiatique" à l'appui de sa thèse. La limite de 1 mSv serait immédiatement dépassée en cas d'incident même mineur. Or estime-t-il, "la population n'acceptera pas, en situation accidentelle, que l'on applique des normes moins sévères que celles applicables en circonstances normales" " [souligné par nous].

Ces phrases, attribuées par ce journal à M. Pellerin, personnage très au courant des problèmes nucléaires, impliquent que pour l'ancien directeur du SCPRI :

- l'accident grave est possible

- il faudra pour le gérer faire accepter des niveaux de contamination incompatibles avec le 1 mSv par an des normes internationales [bien que cette norme recommandée par la CIPR ne concerne pas les situations accidentelles]

- l'adoption de limites de doses élevées est une garantie de calme social pendant les crises nucléaires qu'il faudra gérer.

Ce responsable se place donc dans une perspective de catastrophe nucléaire et il donne quelques indications pour que sa gestion soit socialement calme.

Signalons que l'Académie des sciences, où règne le Pr Tubiana sur les questions relatives aux effets biologiques du rayonnement, s'est également opposée à l'abaissement des limites de dose. Il n'est pas sûr que les académiciens aient vu l'enjeu de leur prise de position. Objectivement ils se sont faits les complices des experts nucléaires pour ne pas protéger mieux la population contre les risques du rayonnement de l'industrie nucléaire.

L'existence des plans Orsec-Rad et surtout leur mise à jour récente (discrète évidemment) montre bien que les accidents nucléaires graves sont envisagés par les gestionnaires des crises industrielles avec des conséquences bien plus importantes qu'il y a quelques années. L'absence de curiosité des médias est, pour les autorités, une garantie de discrétion sur ce sujet "délicat".

Une autre confirmation : la décision prise il y a quelques mois de distribuer au voisinage des centrales nucléaires des pastilles d'iode stable aux populations afin que celles-ci puissent les prendre rapidement en cas d'accident avec rejets de radioactivité pour se protéger des iodes radioactifs particulièrement nocifs pour la thyroïde. Bien évidemment ce n'est pas pour protéger ces populations des nuages radioactifs susceptibles de venir de l'Est que cet iode stable est distribué.

Enfin le 6 février 1997, l'OPRI (Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants qui a remplacé le SCPRI) et l'IPSN (Institut de Protection et Sûreté Nucléaire) ont signé un " protocole qui régit les relations entre les deux organismes en cas de crise nucléaire. Il traite notamment de la caractérisation de l'environnement après un accident nucléaire à conséquences radiologiques ".

Il est indiqué dans le préambule de ce protocole que " le bon accomplissement des missions de l'OPRI et de l'IPSN implique que ces deux organismes se concertent régulièrement, pour apporter des éléments aussi cohérents que possible aux pouvoirs publics ". Ainsi on se prémunit contre les divergences possibles dans l'analyse des crises nucléaires, de telles divergences seraient source d'inquiétude et de suspicion dans la population.

Les responsables français ne voudraient pas être pris au dépourvu comme ce fut le cas en 1986 avec Tchernobyl, par un accident "ayant des conséquences radiologiques", c'est à dire par des événements qui, ne respectant pas la triple barrière d'EDF, rejetteraient beaucoup de radioactivité dans l'environnement en irradiant la population et pourraient déstabiliser l'équilibre social par des "turbulences" difficiles à maîtriser.

L'impact de Tchernobyl

Le dixième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl a fourni l'occasion aux autorités officielles, sanitaires et autres, d'opérer une remarquable escroquerie.

Bien sûr l'existence de quelques centaines de cancers de la thyroïde affectant les enfants surtout biélorusses, mais aussi ukrainiens et dans une moindre mesure russes, est reconnue. Bien sûr on admet que les "liquidateurs" ne vont pas très bien. Mais dans l'ensemble l'impact sanitaire de Tchernobyl serait très modeste. C'est le message qui a été transmis par la conférence de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) tenue à Vienne en avril 1996 et retransmis dans les médias français. Rappelons qu'en mai 1991 cette Agence annonçait que Tchernobyl n'avait eu aucun effet sanitaire sur les habitants des zones contaminées en dehors d'un stress important.

Tout se passe comme si les césium, strontium, ruthénium etc. radioactifs, les particules "chaudes" qui renferment du plutonium, tout ce cocktail de radionucléides que tant les enfants que les adultes ont inhalés et ingérés et continuent d' ingérer dans les zones contaminées n'avait aucun effet biologique. Chez nous de grands professeurs de médecine nucléaire, par ailleurs spécialistes de la thyroïde, l'affirment avec autorité. " Ces radionucléides, autres que les iodes, comme le césium par exemple, ne vont pas sur un organe particulier, ils vont partout ", [ce n'est pas vrai pour le strontium] alors selon ces "spécialistes" il en résulte que leur action sur l'organisme est nulle...

En somme tous ces comités de radioprotection qui édifient modèle sur modèle pour tenir compte du métabolisme des radioéléments dans le corps (en les modifiant éventuellement d'une publication à une autre) se compliquent bien l'existence : il n'y a aucun effet selon ces éminents médecins lorsqu'un radioélément ne se fixe pas sur un organe particulier mais affecte la totalité du corps.

Les problèmes thyroïdiens chez les enfants sont en fait apparus très tôt après la catastrophe. Les cancers de la thyroïde furent niés par les experts officiels de l'AIEA, les instituts occidentaux spécialisés en cancérologie, l'OMS etc. malgré les observations locales des médecins biélorusses et la nécessité pour les chirurgiens d'opérer un nombre anormalement élevé d' enfants. C'est grâce à la persévérance de quelques médecins et scientifiques de l'OMS qui ont fait le forcing que l'information a pu paraître, sous la forme d'une lettre accompagnant la publication des médecins biélorusses et ces cancers n'ont tout d'abord pas été admis pour autant. Devant la gravité de la situation et l'évidence des cancers thyroïdiens en nombre croissant surtout dans les zones les plus contaminées, les experts internationaux, qui, d'une façon irresponsable font la loi pour garantir la promotion du nucléaire, ont dû capituler et reconnaître les faits.

Les autorités se rendent compte que si les problèmes thyroïdiens apparaissent - et ils apparaissent assez rapidement après la contamination par les iodes radioactifs car il y a des dysfonctionnements thyroïdiens autres que les cancers - cela pourrait prouver aux populations qu'elles ont été touchées par l'accident, irradiées et contaminées par les rejets. Les experts officiels redoutent particulièrement une telle prise de conscience qui pourrait provoquer l'irruption sauvage des populations dans la crise nucléaire. Les manifestations des biélorusses dans les rues de Minsk ont compliqué la gestion de la crise. Ce sont vraisemblablement ces importantes manifestations, insolites en URSS, qui ont obligé les responsables politiques à présenter publiquement en février 1989 les cartes de contamination qui montraient clairement l'ampleur de la contamination. Rappelons que les journaux biélorusses qui présentaient ces cartes étaient disponibles dans les bibliothèques de la région parisienne et qu'elles n'ont pas suscité la curiosité des journalistes français.

On doit considérer l'action des iodes radioactifs sur la thyroïde comme un bio-indicateur de contamination. D'où l'idée assez naïve, que si l'on évite l'apparition de ces problèmes thyroïdiens en saturant la thyroïde par de l'iode stable, on peut masquer l'effet des autres radioéléments rejetés au cours d'un accident nucléaire car ils provoquent des cancers beaucoup plus tard, après des dizaines d'années. Ces cancers seront très difficiles à distinguer des cancers naturels en dehors de statistiques facilement contrôlables par les autorités.

Mais le nuage issu d'un accident ne s'arrêtera pas à 5 km de la centrale. Il faudrait donc prévoir des distributions d'iode bien au-delà des 5 km officiels. Mais distribuer plus loin signifierait que les conséquences peuvent aller beaucoup plus loin ce qui perturberait certainement la population. D'où ce compromis batard, signe d'un certain affolement chez nos dirigeants.

 

 

VI - La gestion des crises nucléaires peut-elle être démocratique et prendre en compte la protection sanitaire de la population ?

Un accident nucléaire grave dans un pays bouleverse complètement la vie sanitaire, l'économie, l'agriculture, l'alimentation du pays.

Pour les autorités, il est impensable de laisser les individus libres de gérer une telle crise à leur convenance. De toute façon les individus n'ont pas les éléments nécessaires pour juger de la gravité de la situation et les auraient-ils qu'ils ne pourraient pas les interpréter correctement. Par exemple il faut connaître les conditions météorologiques d'une façon précise or elles peuvent évoluer très rapidement.

De plus, les individus seront préoccupés essentiellement par leur propre protection sanitaire. On voit mal quelqu'un faire entrer le coût de son cancer possible dans une analyse coût / bénéfice. Il ne peut pas envisager son cancer possible du futur comme un "coût monétaire". Dans ces conditions comment "optimiser" une décision concernant l'évacuation éventuelle d'une région contaminée ?

Les experts scientifiques accusent les populations d'avoir des comportements irrationnels car elles n'admettent pas que le risque nul n'existe pas. C'est raisonner un peu rapidement car ce risque nucléaire non nul ce sont eux qui l'ont provoqué. Le risque nucléaire non nul n'est pas inéluctable si l'on refuse l'industrie nucléaire.

La gestion de ces crises nucléaires ne peut évidemment être confiée qu'à des experts dont l'"objectivité" et la "compétence" justifient l'irresponsabilité devant ceux qui subiront les conséquences de leurs décisions. Ce sont des experts anonymes, irresponsables, du type des experts militaires en temps de guerre.

On voit bien que pour des experts "consciencieux" soustraits aux pièges de la "subjectivité irrationnelle" de la population, la protection sanitaire efficace des individus ne peut être déterminante dans les décisions qu'ils doivent prendre. L'"intérêt national" implique des analyses bien plus "fines", où les considérations économiques deviennent encore plus fortes que durant les périodes normales.

Une des premières préoccupations des responsables est la "maîtrise des turbulences sociales" c'est à dire en clair la "maîtrise des turbulents", de ceux qui pourraient apporter quelques informations vraies ou de ceux qui pourraient réagir d'une façon fort vive. De nombreux sociologues travaillent sur ces questions.

Il est bien ancré chez les responsables que l'impact d'un accident majeur se définit par son impact médiatique. Il en découle évidemment que la gestion de l'accident majeur passe par la gestion médiatique de l'accident. Des simulations d'accidents sont présentés aux journalistes pour les préparer à une gestion "correcte" en cas de "crise nucléaire". Ces séances sont bien sûr largement rémunérées (Yves Mamou, "C'est la faute aux médias. essai sur la fabrication de l'information", Payot, 1991, p. 94).

Liberté d'action pour les gestionnaires nucléaires.

Toutes les publications que l'on peut trouver sur la gestion des accidents nucléaires insistent en préambule sur la nécessité de ne pas lier les gestionnaires par des critères fixés a priori. Il faut laisser aux experts la liberté d'action pour gérer la situation "au mieux" suivant les circonstances. Impossible pour eux de se laisser ligoter dans un état de droit où, à partir des facteurs de risque on établirait a priori des réglementations contraignantes.

Par exemple il n'est pas pensable de laisser un réacteur nucléaire en détresse sans intervention humaine. Celle-ci implique évidemment l'exposition pour les "intervenants rapprochés" à des doses de rayonnement très élevées. Si personne n'était intervenu à Tchernobyl sur le réacteur, beaucoup plus de radioactivité se serait répandue sur le continent causant encore plus de dégâts.

Jusqu'en 1986 la législation française ne faisait pas allusion à la possibilité d'avoir à faire intervenir du personnel dans des conditions d'exposition au rayonnement hors des limites de dose. Le décret du 8 mai 1988 (n 88-662) " relatif à la protection des travailleurs contre les dangers des rayonnements ionisants dans les installations nucléaires de base " reprenait les conditions développées dans le décret (n86- 1103) du 2 octobre 1986 pour les "expositions exceptionnelles concertées" et les "expositions d'urgence" qui ne peuvent pas respecter la réglementation des limites de dose exigées par la radioprotection du personnel.

Ces deux types de situation demeurent mal définis dans les décrets.

- Les "expositions exceptionnelles concertées" sont exceptionnelles par rapport au fonctionnement normal de l'installation [mais on n'est pas dans une situation accidentelle].

Dans ce cas on ne doit pas dépasser le double de la limite de dose réglementaire. En 1988 ces interventions étaient "tolérées" quand "l'urgence le justifie" et les intervenants devaient avoir "donné leur accord".

Le décret n91-963 du 19 septembre 1991, toujours relatif à la " protection des travailleurs contre les dangers des rayonnements ionisants " signé par Édith Cresson, Martine Aubry, Louis Mermaz, Jean-Louis Bianco et Bruno Durieux, apportait quelques modifications. Ainsi ce qui était "toléré" [donc tout à fait exceptionnel] devenait "peuvent être mis en oeuvre". La clause justificative de l'urgence était supprimée ; ceci banalisait les "interventions exceptionnelles". De plus, l'expression "ayant donné leur accord" était supprimée. Ainsi il est possible sans grande justification de délivrer aux travailleurs du nucléaire le double de la dose réglementaire : le double de la dose réglementaire est réglementaire ! Curieuse conception du réglement.

- Les "expositions d'urgence" concernent, elles, les situations accidentelles et les conditions d'intervention d'urgence sont précisées dans le décret d'octobre 1986.

Aucune limite de dose n'est indiquée. " Seuls des travailleurs volontaires (...) et figurant sur une liste préalablement établie de travailleurs spécialement informés sur les risques des expositions dépassant les limites peuvent participer à une intervention impliquant une exposition d'urgence (...). Une limite supérieure [de dose] est préalablement fixée par le médecin du travail ".

Quelques remarques s'imposent :

1 - On n'indique pas au personnel qui se portera volontaire la dose maximum qui sera tolérée pour lui.

2 - Aucune liste de ce type n'existe actuellement sur les sites nucléaires.

3 - Le médecin du travail peut fixer les limites de dose à ne pas dépasser sans avoir à se référer à une réglementation quelconque. Il est le maître absolu, irresponsable, de la santé des intervenants.

4 - Rien n'est prévu pour le cas où il n'y aurait pas de volontaires et où la situation serait urgente.

5 - La réglementation ne s'applique qu'aux travailleurs affectés à des travaux sous rayonnement. Elle ne s'applique pas aux intervenants extérieurs : gendarmes, militaires, pompiers, policiers etc. Pour eux le volontariat n'est pas requis.

 

L'industrie nucléaire devait être une industrie propre et sans danger. Maintenant les responsables demandent à la population d'apprendre à vivre dans la perspective des dangers nucléaires et d'accepter le stockage des déchets nucléaires qu'il est impossible de faire disparaître.

Il est urgent que le dossier nucléaire soit rouvert et soumis à une large discussion démocratique à partir des informations qui sont aujourd'hui reconnues comme fiables en exigeant que le secret soit levé sur tous les aspects de l'industrie nucléaire.

La protection de la santé publique dans un cadre démocratique est fondamentalement incompatible avec les contraintes socio-économiques d'une industrie nucléaire envahissante.

 

 

VII - Sortir rapidement de l'impasse nucléaire : une nécessité

Redisons que la France est un point aberrant parmi les pays industrialisés du point de vue de l'électricité d'origine nucléaire. Les autres pays utilisent abondamment les combustibles fossiles, gaz, charbon, fioul. Contrairement à un mythe répandu chez les écologistes la part des énergies renouvelables dans la production électrique est très faible dans les pays peu ou pas nucléarisés (Annexes 1et 2).

1 - Il est certain que décréter immédiatement l'arrêt de tous les réacteurs nucléaires en France sans mesures compensatoires bouleverserait d'une façon insupportable la vie de l'ensemble de la population. Et ceci quel que soit le danger apporté par les réacteurs.

Certains scénarios qui envisagent une sortie différée avancent cependant des sorties rapides en cas d'accident grave. Il paraît assez incohérent de vouloir attendre l'accident pour se débarrasser du nucléaire. Si on peut sortir rapidement du nucléaire après un accident, pourquoi ne pas le faire avant ?

Envisager une sortie rapide après un accident grave est de toute façon un leurre car la gestion des accidents nécessite en effet de l'électricité et lorsque le nucléaire produit plus de 75% de l'électricité totale il est impossible de s'en passer même si la situation est dramatique. En cas d'accident nucléaire extrêmement grave il ne serait pas possible de mettre à l'arrêt les réacteurs dangereux du même type. Il ne serait pas possible de supporter à la fois les coûts de l'arrêt avant terme des réacteurs et leur remplacement par des générateurs à combustibles fossiles, et le coût considérable de l'accident lui-même. On ignore généralement que l'Ukraine a mis en fonctionnement 7 réacteurs nucléaires depuis la date de la catastrophe de Tchernobyl !

2 - En escamotant les dangers considérables que l'énergie nucléaire fait courir à la société, EDF espère obtenir, sans débat, l'autorisation de renouveler le parc de ses réacteurs qui dans quelques années seront au terme de leur vieillesse ou de remplacer les parties défectueuses des réacteurs pour allonger leur durée de vie (projet "durée de vie 40 ans").

Les 4 nouveaux réacteurs de 1450 MWé (dont un a déjà été couplé au réseau en 1996 et la mise en fonctionnement des autres est prévue pour 1997 et 1998) nous éloignent de la date de sortie...

Si aucune manifestation radicale ne se manifeste rapidement nous sommes assurés de vivre sous la menace nucléaire pendant plusieurs décennies par tacite reconduction.

C'est maintenant que la sortie du nucléaire doit se décider et nous devons manifester notre volonté de ne pas sacrifier nos vies et celles de nos enfants aux intérêts conjugués des industriels et de la technocratie.

3 - Si l'on se laisse aller à accepter des scénarios où la sortie du nucléaire est différée, [sortie en douceur sur 25 ans du scénario Détente de l'INESTENE], c'est finalement accepter l'option nucléaire et ses conséquences catastrophiques en cas d'accident. Il n'est pas possible de justifier de tels scénarios retardant la sortie à partir des conditions objectives de danger que présentent actuellement les réacteurs. Il est vraisemblable que d'autres raisons, surtout en période électorale où les alliances politiciennes sont capitales, sous-tendent l'adoption de ces analyses. Il est évident que leurs partisans ne prennent pas en compte la nécessité de sortir le plus rapidement possible de l'impasse tragique nucléaire. Il faut croire que l'AIEA et les multiples organismes nationaux et internationaux ont réussi à "baliser", ou plus exactement à minimiser jusqu'à les "banaliser", les conséquences de Tchernobyl.

4 - Sortir rapidement du nucléaire implique de n'imposer aucune condition préalable à cette sortie, ni sur le mode de vie (économies d'énergie) ni sur le développement d'énergies nouvelles dites renouvelables (vent, marées, solaire, géothermie etc.). Ces énergies ne peuvent pas, actuellement, remplacer l'énergie nucléaire. Il n'est pas évident qu'elles pourront jouer un rôle important même dans un avenir lointain sans une modification profonde de la société.

Toute référence exclusive aux énergies renouvelables pour sortir de l'impasse nucléaire a pour conséquence la justification et le maintien de l'énergie nucléaire pendant longtemps. Ceci est totalement inacceptable.

5 - Une stratégie de sortie rapide du nucléaire, pour être crédible et acceptable par la population, ne doit compter que sur les technologies directement utilisables actuellement, c'est à dire, outre l'hydraulique, par la production d'énergie électrique à partir des combustibles fossiles le fioul, le gaz et le charbon. Et cela n'est pas délirant puisque la plus grande partie de l'énergie électrique utilisée dans les pays industrialisés provient de ces technologies.

6 - Avec ou sans énergie nucléaire, la consommation d'énergie non renouvelable ne pourra pas durer éternellement sur la planète. Il faudra bien que notre société affronte ce problème y compris celui de la répartition des richesses nord-sud. Mais le développement ou l'arrêt du nucléaire en France affecte relativement peu les données de ce problème fondamental. Ce sur quoi nous insistons est qu'il n'est pas raisonnable de brandir cette question pour retarder la sortie.

7 - Pour que les économies d'énergie aient un impact sur la sortie du nucléaire il faut qu'il s'agisse d'économies d'énergie électrique. Si le chauffage au bois peut remplacer le chauffage au fioul cela ne change rien au bilan de l'énergie électrique.

8 - Le développement des énergies renouvelables (solaire photovoltaïque, éoliennes) est bien évidemment souhaitable mais son impact ne peut être que très faible car ces énergies sont difficiles, voire impossibles à implanter massivement dans les milieux urbains qui constituent la majeure partie de notre société. L'intense urbanisation de nos sociétés est peut-être regrettable mais il ne paraît guère possible de la supprimer, voire de la réduire notablement d'une façon rapide en dehors de troubles sociaux particulièrement violents (la méthode Pol-Pot...).

 

 

VIII - Sortir rapidement la France de l'impasse nucléaire est possible. Avec quels critères ?

Quels sont les critères qu'il faut prendre en compte pour développer une stratégie de sortie du nucléaire ?

1 - Les dangers de l'énergie nucléaire vis-à-vis de la santé des populations et de la vie sociale (actuelles et futures) doivent être l'élément essentiel de décision. Nous devons prendre en compte la survie et la vie de la société.

2 - Les conditions économiques devraient être marginales. Les coûts financiers de la sortie du nucléaire relèvent de la néfaste "pensée unique" et ne peuvent être en compétition avec la protection de la santé et de la vie de la population.

3 - Des mesures immédiates peuvent être prises sans répercussion notable sur notre mode de vie.

Il est nécessaire d'examiner de près l'état de la production et de la consommation d'électricité en France afin de se rendre compte des capacités existantes.

 

 

IX - État du parc de production électrique français (état au 31-12-1995)

1 - La production totale d'électricité

En France l'électricité est produite essentiellement par trois types d'équipements :

- thermique nucléaire

- thermique classique

- hydraulique

D'après les " Résultats techniques d'exploitation 1995 " publiés par EDF, la production totale d'énergie électrique pour l'année 1995 a été de 470,6 TWh (1 Térawattheure = 1 milliard de kilowattheure) répartis de la façon suivante (EDF contrôle 94% de la production totale d'électricité) :

 

 

 

 

 

 

puissance

installée (GWe)

 

Énergie

produite (TWh)

 

efficacité

%

 

 

Nbre d'heures

équivalentes à

pleine puissance

 

Thermique nucléaire

 

58,5

 

358,2

 

70

 

6123

 

Thermique classique

 

24

 

36,9

 

17,5

 

1537

 

hydraulique

 

25

 

75,5

 

34,5

 

3020

(1GWe =1Gigawattélectrique = 1 million de kilowatts électriques)

[L'énergie est le produit de la puissance par le nombre d'heures de fonctionnement. Nous indiquons l'efficacité effective, rapport entre le nombre d'heures équivalentes de fonctionnement à pleine puissance et 8760, nombre d'heures dans une année].

2 - Les exportations d'électricité

C'est la surcapacité du parc nucléaire qui permet à EDF d'exporter une partie importante d'énergie électrique. Ceci se voit très bien quand on compare l'évolution dans le temps de la puissance installée, de la production nucléaire et des quantités exportées.

Les exportations d'énergie électrique ne prennent de l'importance qu'à partir de 1984 au moment où la production nucléaire commence à contribuer d'une façon notable à l'énergie électrique totale produite. Les exportations augmentent régulièrement au fur et à mesure que la production électronucléaire augmente.

En 1984 les exportations représentent 13,6% de la production nucléaire (8% de la production électrique totale).

En 1994 elles représentent 18,5% de la production nucléaire (15% de la production totale).

En 1995 la France a exporté 70 TWh ce qui représente près de 20% de la production électronucléaire (15% de la production totale).

La mise en route des 4 réacteurs de Chooz et de Civaux ne pourra que rendre nécessaire un accroissement des exportations car la consommation nationale stagne. On peut donc considérer que ces 4 réacteurs n'alimenteront que l'exportation.

Il est clair que l'électricité exportée est d'origine nucléaire. Elle peut même être considérée comme un des moteurs du développement nucléaire d'EDF.

Ces 70 TWh exportés correspondent à la production annuelle d'environ :

- 12 réacteurs de 900 MWe ou de

- 9 réacteurs de 1300 MWe

en tenant compte de la productivité respective de ces deux types de réacteurs.

Il est intéressant de détailler les divers pays importateurs.

 

   

 

Exportation

(TWh)

 

Nbre équivalent

de réacteurs (900 MWé)
 

 

Italie

 

17,5

 

3
 

 

RFA

 

16,8

 

3
 

 

Royaume-Uni

 

16,4

 

3
 

 

Suisse

 

9

 

1,5
 

 

Espagne

 

5,6

 

1
 

 

Belgique

 

4,6

 

1
 

 

Andorre

 

0,1

 

---

 

On voit que l'Italie, pays considéré comme non nucléarisé consomme la production de 3 réacteurs nucléaires. La Suisse, malgré un moratoire nucléaire peut augmenter sa production électronucléaire de près de 40% grâce à ses importations.

En fait on doit considérer que 20% des déchets nucléaires stockés en France seront en réalité des déchets étrangers produits par leur électricité d'origine nucléaire importée.

L'arrêt des exportations d'électricité permettrait de mettre à l'arrêt immédiatement : soit 12 réacteurs de 900 MWe, soit 9 réacteurs de 1300 MWe, ainsi que les 4 réacteurs de 1450 MWe du palier "N4" dont l'un a déjà été couplé au réseau et dont on n'a nul besoin pour satisfaire la consommation intérieure.

 

3 - L'autoconsommation de l'industrie nucléaire

L'industrie nucléaire est un gros consommateur d'électricité en particulier pour la production de l'uranium enrichi (soit consommé en France, soit exporté). Les bilans énergétiques d'EDF ou du CEA sont muets sur cette question. Cependant un examen minutieux de la consommation électrique dans les divers départements, région par région, permet d'évaluer cette autoconsommation à environ 7-8% de la production électronucléaire soit de l'ordre de 28 TWh par an.

Ceci représente la production annuelle de 5 réacteurs de 900 MWe ou de 3,5 réacteurs de 1300 MWe.

On voit que cette autoconsommation est loin d'être négligeable.

 

4 - Quelle est la capacité de production non nucléaire d'électricité ?

Les exportations se montent à 70 TWh, l'autoconsommation nucléaire à 28 TWh ce qui représente donc 98 TWh d'une production non consommée en France. Si on attribue ces 98 TWh non consommés au thermique nucléaire la consommation électrique en 1995 peut être évaluée à : (470,6 - 98) =372,6 TWh.

La puissance des installations thermiques classiques existantes, alimentées en combustibles fossiles, est de 24 GW. Elles ne fonctionnent actuellement qu'avec une efficacité de 17,5%. Elles peuvent fonctionner avec une efficacité bien plus grande que les réacteurs nucléaires car ce sont des installations robustes exigeant un entretien moindre que les installations nucléaires. Elles pourraient fournir annuellement 190 TWh. Avec une capacité hydraulique de 75,5 TWh cela permettrait une production de 265,5 TWh. Pour assurer la consommation actuelle il manquerait donc 107 TWh soit 30% de la production électronucléaire actuelle.

Ceci veut dire qu'une réduction brutale et importante de 70% du parc électronucléaire pourrait être obtenue rapidement par une utilisation maximum de la capacité des installations classiques (thermiques et hydrauliques), par l'arrêt des exportations et de l'auto-consommation de l'industrie nucléaire. Cela représente la possibilité de mise à l'arrêt de tous les réacteurs du palier 900 MWé soit 34 réacteurs et de 7 réacteurs de la gamme des 1300-1335 MWé et 1450 MWé sur les 21 que compte désormais le parc français [avec bien évidemment la non-mise en service des 3 réacteurs non encore couplés au réseau].

 

5 - le chauffage électrique et les pointes de consommation

Ce scénario n'est valable que s'il permet d'assurer la consommation d'énergie électrique liée au chauffage électrique qu'EDF a favorisé d'une façon intensive et qui est l'utilisation la plus irrationnelle de l'électricité.

En effet ce chauffage électrique exige pour quelques jours, voire quelques heures par an une énorme surcapacité de production électrique. La puissance de pointe observée la plus forte a été de 70 GWé (le lundi 4 janvier 1993).

La puissance moyenne assurant en 1995 la production électrique de 471 TWh est de 53,8 Gwé (471 000 GWh : 8760 h). Si l'on ne tient plus compte des exportations et de l'autoconsommation du nucléaire, la production nécessaire n'est plus que de 373 TWh et une puissance moyenne de 42,6 GWé serait suffisante pour assurer la consommation nationale, soit 11,2 GWé de moins. Comme l'autoconsommation et les exportations sont quasiment réparties uniformément au cours de l'année elles ne contribuent pas aux pointes. La puissance réelle de pointe nécessaire à la consommation n'est donc que d'environ 59 GWé. L'hydraulique et les installations thermiques classiques peuvent fournir 49 GWé (page 19) il reste donc à trouver 10 GWé. En arrêtant 70 % des réacteurs nucléaires il en resterait encore 30% correspondant à une puissance de 58,5 x 0,3 soit environ 17 GWé.

On voit donc qu'il est possible d'assurer les pointes de puissance si on arrête brutalement 70% du parc électronucléaire. L'effacement de la pointe de consommation faciliterait évidemment la suite, pour un arrêt total de la production nucléaire.

La campagne récente de relance du chauffage électrique est pour EDF une garantie de sa survie nucléaire au détriment de l'intérêt réel des habitants. L'absence de réactions de nos élus politiques et des institutions qui se veulent représentatives de nos intérêts, à la campagne publicitaire d'EDF pour le chauffage électrique, est le signe d'une irresponsabilité coupable.

Les mesures administratives récentes obligeant les constructions nouvelles à disposer de cheminées sont beaucoup trop timides pour avoir une véritable efficacité. C'est l'interdiction de tout chauffage électrique dans les nouvelles habitations qu'il faut imposer comme première mesure d'urgence.

Pour avoir un impact réel sur une sortie rapide de l'impasse nucléaire, les économies d'énergie doivent impérativement être orientées vers des économies d'énergie électrique et celles-ci sont urgentes dans le domaine du chauffage.

La reconversion du chauffage électrique en chauffage au gaz en milieu urbain (celui qui est déterminant) pourrait être rapide si des mesures gouvernementales étaient prises. Des mesures financières favorables pour le remplacement des vieilles voitures ont été efficaces pour la production des voitures (les balladurettes). Des mesures du même type pourraient réduire rapidement d'une façon importante la consommation d'électricité pour le chauffage et faciliter ainsi la fin de l'électricité nucléaire.

C'est donc le chauffage électrique qui réduit la possibilité d'une mise en extinction complète et immédiate du parc nucléaire français. Des mesures d'urgence devraient être prises pour réduire le chauffage électrique qui représente la fraction la plus importante de la consommation domestique (environ 30%).

 

6 - En résumé, les capacités disponibles actuellement permettent :

- La mise à l'arrêt de 70% des réacteurs existants sur les 55 du parc, à choisir parmi ceux qui menacent des régions difficiles à protéger en cas d'accident (zone à peuplement urbain intense comme la région parisienne, zone à fort développement industriel qui renforce les dangers par possibilité de couplage nucléaire-chimie comme la vallée du Rhône), ceux dont le fonctionnement est marqué par de nombreux incidents, parmi les plus vieux. Cela ne veut pas dire que les plus récents soient "plus sûrs". Souvenons-nous que l'accident de Three Mile Island a eu lieu sur un réacteur qui n'avait fonctionné que 11 mois, le réacteur n4 de Tchernobyl a fonctionné moins de 3 ans avant la catastrophe.

- La mise à l'arrêt bien évidemment de Superphénix. Depuis son couplage au réseau il y a dix ans sa production électrique a été ridiculement faible. Les périodes d'arrêt qui se sont accumulées ont été fort coûteuses en électricité car il faut maintenir tout le sodium du circuit primaire à l'état liquide. Il est fort possible que Superphénix ne rembourse jamais sa dette électrique.

- Le non-couplage de Civaux 1-2 et Chooz-B2 car ces réacteurs ne peuvent être justifiés que par l'accroissement des exportations et un boom sur le chauffage électrique.

- L'abandon définitif des projets d'EDF pour des centrales nucléaires futures, en particulier celle du Carnet sur l'estuaire de la Loire.

- L'abandon de l'autoconsommation de l'activité nucléaire, en particulier celle de l'enrichissement qui non seulement est grosse consommatrice d'électricité mais est aussi grosse productrice de déchets par les résidus qu'elle génère, l'uranium appauvri, dont une partie non négligeable est due à l'exportation d'uranium enrichi, les déchets correspondant restant en France ; abandon du retraitement et de la production de MOX.

Les premières mesures qui s'imposent sont :

7 - EDF et les centrales thermiques classiques (charbon, gaz, fioul)

Les bilans que nous avons indiqués correspondant à la production d'électricité et à la capacité des diverses filières sont ceux établis en 1995.

Au 1er janvier 1996 la puissance thermique classique installée était de 24 GWé dont 17,4 GWé pour la puissance thermique installée EDF (la part du fioul était de 46%, celle du charbon 48,3%). Mais EDF n'utilise pas toutes ses tranches de centrales classiques, elle en met en "réserve". Ainsi au 1er janvier 1994 une puissance de 1 GWé était en réserve. Au