VALENCE, 21 oct - Plus de 14 ans après la catastrophe de Tchernobyl, la CRIIRAD, fondée à l'époque en réaction "aux mensonges et aux demi-vérités de l'Etat français et de ses experts", ne veut toujours pas "tourner la page" et prévoit, pour 2001, un "dossier de référence" et une action en justice.
En mai 1986, la commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité est née dans la Drôme "d'une colère noire contre l'Etat et ses experts", selon les mots de sa fondatrice Michèle Rivasi, devenue depuis députée (app. PS) de ce département du sud-est, l'une des zones où le nuage radioactif est resté le plus longtemps en France.
Depuis, cette structure, "contre-pouvoir au lobby du nucléaire", s'est installée dans le paysage. Il y a trois ans, son laboratoire, qui travaille sur la radioactivité, a même reçu l'agrément officiel de l'Etat "au titre de la protection de l'environnement". Et de nombreuses collectivités territoriales font appel chaque année à ses expertises.
Pourtant, alors que s'approche un "sinistre" 15e anniversaire, la première catastrophe du nucléaire civil en Europe revient hanter la CRIIRAD.
"Nous avons l'impression d'assister actuellement à une réécriture de l'histoire, tant sur la manière dont a été gérée la crise qu'au sujet de l'impact sur la santé des populations à risques", déplore l'actuelle directrice Corinne Castanier.
Elle cite des travaux officiels, ceux de l'Institut de protection de la sûreté nucléaire (IPSN), en France, ou du Comité scientifique des Nations unies sur les radiations atomiques (UNSCEAR).
Selon ce dernier, la catastrophe n'a pas eu d'impact majeur sur la santé publique, hormis une augmentation de cancers de la tyroïde chez les enfants, soignables et non mortels.
Les adhérents de la CRIIRAD ne se satisfont pas de ces bilans. Lors de leur dernière assemblée générale, ils ont décidé, pour 2001, de publier un "dossier de référence", présentant notamment la carte des dépôts radioactifs en 1986 et la carte de la contamination des sols en césium 137 (NDLR: un des produits radioactifs volatils qui s'est déposé sur les sols en raison des pluies) incluant une large partie de l'Europe, des Alpes à l'Ukraine.
Parallèlement, une action en justice sera lancée, sur la base de dossiers de personnes particulièrement exposées à l'iode 131 en mai 1986 et qui souffrent aujourd'hui d'un cancer de la thyroïde. Elles habitaient dans les zones les plus touchées, comme la Corse, et avaient un régime alimentaire "à risque": lait et fromage frais par exemple.
La CRIIRAD consulte des avocats pour décider de la marche à suivre. Parmi les possibilités, figure une plainte auprès de la Cour de Justice de la République (CJR) contre des ministres de l'époque.
En juin dernier, la commission des requêtes de la CJR classait sans suite la plainte déposée contre trois ex-ministres par un homme atteint d'un cancer de la thyroïde affirmant avoir été contaminé par l'explosion de Tchernobyl. Selon elle, les pièces produites ne permettaient ni "d'établir ni même de présumer l'existence d'un lien de causalité scientifiquement démontré" entre le passage du nuage radioactif et la maladie.
Mme Castanier indique disposer d'une demi-douzaine de "dossiers béton" à la suite d'un appel à témoignages lancé au printemps dernier.
"On veut bien tourner la page, mais on veut d'abord la lire", conclut-elle, ajoutant: "Il n'y a plus que la voie juridique pour cela".