A propos d'évacuation...

Photo Igor Kostin.
L'évacuation des habitants de la ville de Pripiat. Elle se déroule en quelques heures, avec mille deux cents autocars et deux cent camions. Les habitants sont priés de n'emporter avec eux que l'indispensable pour deux-trois jours: quelques provisions, un change de linge, leurs papiers d'identité.

[...] Ensuite, Gennadi Vassilievitch Berdov est intervenu: il est général de division au ministère de l'Intérieur et vice-ministre des Affaires intérieures de la République d'Ukraine. C'est un homme de haute stature, aux cheveux blancs, calme. Il est arrivé à Pripyat le 26 avril à 5 heures du matin dans un uniforme tout neuf sur lequel étincelaient des épaulettes dorées, une ribambelle de décorations sur la poitrine et l'insigne de travailleur modèle du ministère de l'Intérieur. L'uniforme du général, ses cheveux blancs étaient déjà extrêmement radioactifs, puisqu'il avait passé les premières heures de la matinée aux environs de la centrale. Il en était de même pour les cheveux et les vêtements de tous ceux qui étaient sur place, y compris ceux du ministre Maïorets. Les rayonnements, comme la mort, ne font aucune difference entre un ministre et un simple mortel. Ils recouvrent et pénètrent tout ce qui leur tombe "sous la main". Personne n'en avait toutefois conscience, puisque aucun instrument de surveillance dosimétrique, aucun moyen de protection n'avait été distribué. Brioukhanov [le directeur général de la centrale de Tchernobyl] n'avait-il pas annoncé que la situation radiologique était normale ? Pourquoi aurait-on dû se protéger ?

«Voici mot pour mot comment le général Berdov a rendu compte de la situation à Maïorets: "J'étais déjà à 5 heures du matin dans la zone de la tranche endommagée. La milice a littéralement pris la relève des pompiers. Elle a bloqué toutes les voies d'accès à la centrale et à la ville ; en effet, les environs de la centrale sont idylliques, et les gens s'y promènent avec plaisir les jours de congé. Or, justement aujourd'hui, c'est samedi. Mais ces lieux d'agrément sont maintenant devenus dangereux, même si le camarade Brioukhanov nous affirme que la situation radiologique est normale. J'ai ordonné à la milice d'interdire l'accès à la centrale, et notamment aux zones de pêche autour du réservoir du bassin de refroidissement et des canaux d'amenée et de rejet d'eau.

[Notons que le général Berdov, tout en flairant le danger, n'en réalisait pas l'ampleur exacte ; il ignorait le visage que prendrait "l'ennemi", comment il devrait le combattre et s'en défendre. C'est pourquoi, privés de dosimètres et d'autres moyens de protection, ses miliciens seront tous sans exception fortement irradiés. Néanmoins, ils ont instinctivement bien agi ils ont immédiatement interdit l'accès à la zone supposée dangereuse. G.M.]

Au bureau de la milice de Pripyat, on a mis sur pied un état major de crise. Des miliciens des services régionaux de Polésie, d'Ivankovo et de Tchernobyl sont venus à la rescousse. A 7 heures du matin, plus de 1 000 fonctionnaires du ministère de l'Intérieur étaient déjà sur les lieux de l'accident. Des troupes de renfort de la milice des transports se sont mises à l'oeuvre à la gare de Yanov. Au moment de l'explosion, des wagons remplis de matériel précieux y étaient stationnés. Des trains de voyageurs, des conducteurs de locomotives et des passagers ignorant tout des événements continuent toujours à transiter à Yanov selon l'horaire habituel. C'est l'été, les vitres des wagons sont baissées. Comme vous le savez, la voie ferrée passe à 500 mètres de la tranche endommagée. Je pense que les rayonnements parviennent jusque là. Il faut interrompre le trafic ferroviaire...

[Félicitons une fois de plus le général Berdov ; de toutes les autorités gouvernementales sur place, il a été le premier à évaluer correctement la situation, sans avoir aucune connaissance particulière du sujet. G.M.]

Non seulement les sergents et les adjudants chefs, mais aussi les colonels de la milice, sont de faction. J'ai inspecté personnellement les postes dans la zone dangereuse. Personne n'a déserté, personne ne s'est dérobé à son devoir. On a mobilisé les entreprises de transport de Kiev, et envoyé à Tchernobyl 1 100 autocars qui attendent les ordres de la Commission gouvernementale pour évacuer la population..."

« Maïorets lui coupa la parole :

« Que me chantez vous là
 ? Vous voulez créer la panique ? Une fois que le réacteur sera arrêté, tout va se calmer. La radioactivité redeviendra normale...

Témoignage de V. N. Chichkine :

«A 3 heures du matin, le 27 avril, il était clair que l'on n'arriverait jamais à évacuer la ville dans la matinée sans un minimum d'organisation logistique. Il fallait prévenir la population. On a décidé de convoquer le matin les représentants de toutes les entreprises et administrations de la ville, et de leur expliquer en détail le déroulement des opérations. Aucun des membres de la Commission n'avait de masque de protection. Personne n'avait distribué de comprimés d'iodure de potassium et personne n'en avait demandé. De toute évidence, les scientifiques n'entendaient rien à la question. Brioukhanov et les autorités locales étaient complètement prostrés ; quant à Chtcherbina et aux membres de la Commission, dont j'étais, ils ne connaissaient rien à la dosimétrie et à la physique nucléaire...

«J'appris plus tard que
la radioactivité atteignait 100 millirems/h (ou 3 roentgens par jour) dans le bâtiment où nous étions si on n'en sortait pas, et 1 roentgen/h, soit 24 roentgens par jour, dehors. Ces chiffres ne concernaient cependant que l'irradiation externe. L'accumulation d'iode 131 dans la thyroïde était beaucoup plus rapide. Les dosimétristes m'ont dit plus tard qu'ils estimaient que le 27 avril vers 14 heures, les doses à la thyroïde atteignaient chez beaucoup 50 roentgens/h. Le taux d'irradiation de l'organisme par la thyroïde double. En d'autres termes, la contamination due à la thyroïde était de 25 roentgens par personne, à laquelle venait s'ajouter l'irradiation externe. A ce moment là, la dose cumulée chez chaque habitant de Pripyat et chez les membres de la Commission gouvernementale atteignait en moyenne 40 à 50 rads*.

«A 3 h 30 du matin, j'ai été pris d'une intense fatigue (je sus par la suite qu'elle était due à la radioactivité). Je suis allé dormir un peu. Je me réveillai vers 6 h 30, et sortis fumer sur le balcon. Sur le balcon voisin, Chtcherbina scrutait avec une longue vue la tranche n° 4 détruite...

« Vers 10 heures du matin, on réunit tous les représentants des entreprises et administrations de la ville pour leur expliquer la situation et leur donner des instructions détaillées sur l'évacuation, fixée à 14 heures. Leur tâche principale était d'ordonner à la population de rester chez elle, de distribuer des comprimés d'iodure de potassium à des fins prophylactiques** et de lessiver les appartements et les rues de la ville. On ne distribua aucun dosimètre; il n'y en avait de toute façon pas suffisamment. Ceux de la centrale étaient tous radioactifs...

« Durant toute la journée du 26, jusqu'au dîner du 27, les membres de la Commission gouvernementale ont pris leurs repas au restaurant de l'hôtel "Pripyat", sans observer aucune précaution. Leur organisme ingéra, avec la nourriture, un grand nombre de radionucléides. Ce n'est que le soir du 27 avril que, sur l'insistance de la défense civile, un repas froid fut distribué : du saucisson, des concombres, des tomates, du fromage blanc, du cafe, du thé et de l'eau. [...]

« Le 27 avril, vers le milieu de la journée, tous les membres de la Commission gouvernementale ressentaient sensiblement les mêmes symptômes : une fatigue intense due à la radioactivité (pour une même quantité de travail, on la ressent plus tôt et plus fortement que la fatigue normale), un dessèchement et une irritation de la gorge qui les faisaient tousser, des maux de tête, des démangeaisons. Ce n'est que le 28 avril que l'on distribuera aux membres de la Commission gouvernementale des comprimés d'iodure de potassium...

«Dans la journée du 27, des relevés dosimétriques ont été effectués toutes les heures dans la ville de Pripyat. Des échantillons ont été prélevés sur l'asphalte, dans l'air, sur la poussière des bas côtés. Les analyses ont montré que 50 % de la radioactivité provenaient de l'iode 131 : près de l'asphalte, elle atteignait presque 50 roentgens/h, à 2 mètres du sol à peu près 1 roentgen/h.

Extrait de La vérité sur Tchernobyl
de Grigori Medvedev, 1990.

 

 

*A Pripiat, le colonel Vladimir Grébéniouk, de la défense civile, qui effectue les premières mesures, constate que les habitants ont absorbé en une journée cinquante fois la quantité de radioactivité admise par ans pour les travailleurs du nucléaire et que, à ce rythme, la dose mortelle sera atteinte en quatre jours. Ce n'est que plus de trente heures après l'explosion qu'un millier d'autocars convergent vers la ville, embarquant dans la précipitation les habitants, partis avec quelques vêtements, mais sans leurs chiens et chats. Ils ne sont jamais revenus dans ce qui est désormais devenu, sur un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale, la zone interdite.
 Voir la vidéo et lire ci-dessous la traduction de son interview publié le 26 avril 2020.

**Le bénéfice maximum est clairement obtenu en prenant les tablettes d'iode stable avant l'exposition aux iodes radioactifs ou le plus tôt possible après. L'administration quelques heures après l'exposition à une incorporation unique d'iode radioactif peut réduire l'activité de la thyroïde d'un facteur pouvant aller jusqu'à 2. Une petite réduction de la dose à la thyroïde pourrait être obtenue si l'administration d'iode stable est retardée au-delà de 6 heures et l'action protectrice est nulle au-delà de 12 heures après que l'ingestion/inhalation d'iode radioactif a cessé... (CIPR art. 70)

 

 26 avril 2020:

La double frappe de Tchernobyl :
L'ampleur de la catastrophe a été délibérément étouffée - sur instruction de Moscou


Vladimir Grébéniouk, 1er à droite.

[...] Chaque jour vécu nous éloigne un peu plus de cette nuit d'avril où s'est produite la plus grande catastrophe technologique du monde. Chaque jour, nous sommes de moins en moins nombreux parmi ceux qui, au péril de leur santé et de leur vie, ont engagé un combat mortel avec un ennemi invisible et perfide : la radiation. Mais ils existent, heureusement. Le colonel à la retraite Vladimir Grebeniouk, qui commandait en 1986 le 427e régiment mécanisé de la Défense civile de l'URSS, est l'un d'eux. Le journal "DEN" a demandé à ce témoin direct de ces événements tragiques de les raconter.


Le 25 avril, je suis rentré du service assez tard et, après avoir regardé les informations télévisées, je me suis couché, se souvient Vladimir Grébéniouk.

Vers deux heures du matin, j'ai été réveillé par un appel téléphonique : c'était l'adjoint du commandant du district militaire de Kiev pour les questions de défense civile, le général de division Alexeï Souïatinov. Il m'a annoncé qu' "à la centrale nucléaire de Tchernobyl, de l'huile de transformateur avait brûlé". Puis il a immédiatement raccroché. J'ai eu l'impression que le général ne disait pas tout, et je me suis dépêché de rejoindre le régiment. À pied, car j'habitais non loin de là. À peu près au même moment, l'officier de permanence de l'unité a reçu un signal ordonnant de former un détachement mobile et de l'envoyer à Tchernobyl. J'ai compris que quelque chose de sérieux était arrivé pour qu'on nous envoie à la centrale. Car notre régiment était destiné à agir en cas de guerre, et personne n'aurait donné de tels ordres sans raison.

Bref, j'ai convoqué tous mes adjoints, et nous avons commencé à rassembler les officiers, qui habitaient principalement à Troiechtchyna, dans d'autres quartiers résidentiels de la ville. Malgré cette éloignement du lieu de stationnement de l'unité, quelques heures plus tard, ils étaient tous sur la place d'armes.

- Combien de temps a-t-il fallu pour former le détachement et partir pour Tchernobyl ?

- Je ne vais pas raconter toutes les nuances, mais je dirai seulement qu'à environ 6 heures du matin, le détachement, composé d'environ 100 hommes et de 30 unités d'équipement, a quitté son lieu de stationnement. Une fois sortis de la ville, nous avons roulé à une vitesse assez soutenue. Près d'Ivankov - le chef-lieu de district, qui est à deux pas de Tchernobyl - nous avons vu des villageois dont les yeux brillaient d'inquiétude : ils avaient appris d'une manière ou d'une autre qu'il s'était passé quelque chose à la centrale.

Non loin de Prypiat, le général de corps d'armée Nikolaï Bondartchouk - chef d'état-major de la Défense civile de la RSS d'Ukraine - est venu à notre rencontre. En le voyant, j'ai définitivement compris qu'un grave accident s'était produit à la centrale, puisqu'il venait nous accueillir. Je lui ai demandé ce qui s'était passé, mais le général n'a rien dit, m'ordonnant de le suivre. Peu après, nous sommes arrivés à la centrale.

- Qu'avez-vous vu là-bas ?

- Nous nous sommes arrêtés à 300-500 mètres du 4e réacteur détruit, au-dessus duquel s'élevait encore de la fumée. À côté se trouvaient des camions de pompiers, des gens. J'ai appris d'un officier que je connaissais, de l'état-major de la défense civile du district militaire de Kiev, que le niveau de radiation se mesurait en dizaines de röntgen, et cette nouvelle m'a fait une certaine peur.

- Pourquoi, même vous, commandant du régiment, ne vous a-t-on pas averti du danger qui guettait les hommes ?

- Difficile à dire. Depuis ce jour, on a beaucoup écrit et dit que la vérité sur l'ampleur réelle de la catastrophe avait été délibérément étouffée - sur instruction de Moscou - par la direction suprême de la république. Et c'était effectivement le cas. Mais à ce moment-là, tôt le matin du 26 avril 1986, personne ne savait encore ce qui s'était réellement passé dans le 4e réacteur. C'était précisément à nous, les militaires, qu'il revenait de découvrir toute la vérité.

- De qui avez-vous reçu cet ordre ?

- Du général Bondartchouk, qui avait lui-même reçu cette mission lors d'une réunion au comité municipal du Parti de Prypiat. Et nous nous sommes immédiatement mis à l'exécuter. Nous avons notamment commencé à mener une reconnaissance radiologique de la ville de Prypiat et de ses environs. Le personnel de la compagnie de protection chimique a commencé à décontaminer les rues, les arrêts de bus - les endroits les plus fréquentés. Je "circulais" dans la ville, contrôlant et ajustant l'exécution des travaux, et je voyais des enfants jouer sur les aires de jeux, leurs parents discuter tranquillement entre eux : ils ne se doutaient pas que le lendemain ils quitteraient la ville, leurs maisons, et n'y reviendraient jamais.

- Était-il vraiment nécessaire de décontaminer la ville, sachant qu'en moins d'une journée il n'y resterait plus un seul habitant ? N'était-il pas plus opportun de concentrer les forces sur d'autres secteurs ?

Le matin du 26 avril, personne ne savait encore qu'il faudrait évacuer toute la population de la ville : tous espéraient le meilleur, essayant de localiser les conséquences de l'accident. Lorsque, grâce aux résultats de la reconnaissance radiologique, la véritable ampleur de la catastrophe fut connue, le président de la commission gouvernementale, Boris Chtcherbina, donna l'ordre de préparer l'évacuation des habitants.

- Et à la centrale même, avez-vous dû travailler, vous et vos subordonnés ?


- Bien sûr. À midi le 26 avril, le président du comité exécutif de Prypiat, Vladimir Volochko, ordonna le début de la décontamination de la base industrielle de la centrale, qui se trouvait à côté du 4e réacteur et où le niveau de radiation était tel que les dosimètres "s'affolaient". Certains responsables gouvernementaux et apparatchiks du Parti exigeaient que les travaux commencent immédiatement. Moi, je ne pouvais pas donner un tel ordre.

- Pourquoi ?

- Malgré les résultats de la reconnaissance radiologique que nous avions menée en ville, je savais que le niveau de radiation augmentait à une vitesse fulgurante. Et ce à plusieurs kilomètres de la centrale ! Je comprenais donc qu'ici, à quelques dizaines de mètres du réacteur détruit, il était bien plus élevé. En tant que commandant de régiment, je n'avais ni le droit légal ni le droit moral de jeter délibérément mes hommes dans l'enfer atomique, en risquant non seulement leur santé mais aussi leur vie : il fallait agir de manière réfléchie, en réduisant le risque au minimum. J'ai donc demandé à Vladimir Pavlovitch une carte de la centrale, de la plateforme industrielle, et des autres sites sur lesquels nous devions travailler. J'ai également ordonné de procéder à une reconnaissance dosimétrique du territoire adjacent au 4e réacteur. J'ai confié cette mission assez délicate et dangereuse au commandant du peloton de reconnaissance radiologique et chimique, le lieutenant supérieur Andreï Rogatchov, et à ses subordonnés - les sergents Sergueï Vlaskine, Gaïour Islamov et le soldat Irlan Tamargaliev. Ils ont effectué la reconnaissance à bord d'un véhicule blindé de reconnaissance et de patrouille (BRDM) spécialement équipé à cet effet.

- Son blindage protégeait-il efficacement contre les radiations ?

- Il protégeait, mais je ne dirais pas que ce fût fiable. Quoi qu'il en soit, à chaque mètre, le niveau de radiation augmentait. Mais mes subordonnés, comprenant ce que cela impliquait pour eux, n'ont pas reculé, continuant à inspecter le territoire de la centrale et de la plateforme industrielle.
Près de la cantine où se restauraient les travailleurs de la centrale, ils ont enregistré plus de 2 000 röntgen ! Ils m'ont rendu compte des résultats de la reconnaissance, je les ai reportés sur la carte et me suis dépêché d'aller faire mon rapport au général Bondartchouk. Nikolaï Aleksandrovitch, dès qu'il a jeté un oeil aux chiffres indiquant les niveaux de radiation, m'a littéralement arraché la carte des mains et a couru dans la salle du comité exécutif de la ville, où siégeait la commission gouvernementale. Soit dit en passant, le comité régional de Kiev du Parti avait préparé un projet de rapport "à la hiérarchie", dans lequel il était noté que "le niveau de radiation est proche de la norme et qu'il n'y a pas de danger pour la population de la ville de Prypiat et des villages environnants". Mais lorsque le général a rendu compte des véritables conséquences de l'accident, il a fallu y apporter des corrections substantielles : j'ai vu de mes propres yeux ce projet, complètement mensonger.

- Les résultats de la reconnaissance effectuée par vos subordonnés n'ont-ils pas éveillé de doutes chez les membres de la commission gouvernementale ?

- Certains nous ont même accusés de semer la panique ! Mais les résultats des aviateurs, qui avaient également mesuré les niveaux de radiation depuis les airs, se sont révélés analogues. De plus, vers le soir, il y a eu un nouveau rejet du 4e réacteur, et il est devenu clair qu'on ne pourrait pas se passer de l'évacuation de Prypiat. Celle-ci a eu lieu le 27 avril 1986. En quelques heures à peine.

- Quelles missions le détachement a-t-il remplies après que le général Bondartchouk a rendu compte des résultats de la reconnaissance ?

- Le travail ne manquait pas. Par exemple, l'équipage de Logatchev a dû retourner une nouvelle fois près du réacteur endommagé. Cette fois, cependant, il devait déterminer le niveau de rayonnement neutronique. Et le lendemain, lorsque l'évacuation de la population de la ville a commencé, non loin d'Ivankov, nous avons mis en place un point de décontamination pour les véhicules ayant servi à l'évacuation des personnes. Le séjour à la centrale, ou pour être plus précis, dans l'épicentre même de l'explosion, a fait son effet : les doses d'irradiation reçues par tous les soldats et officiers du détachement dépassaient les 30 röntgen, ce que j'ai signalé au colonel-général Ivanov, adjoint du chef d'état-major de la Défense civile de l'URSS. J'en ai profité pour demander qu'ils soient remplacés par d'autres militaires. Mais le général a répondu que nous resterions à la centrale aussi longtemps que nécessaire, car personne ne pouvait nous remplacer.

- Je sais que vous avez également formé un bataillon de protection spéciale - une unité qui n'a jamais existé au sein d'aucun service de l'ex-Union.

- Après que l'évacuation des habitants de Prypiat a eu lieu (et assez bien réussi), le personnel du détachement, ayant reçu des doses d'irradiation folles, est tout de même retourné à Kiev, où il a continué son service en mode normal. Moi, j'ai reçu l'ordre de former, sur la base de mon régiment, le 731e bataillon distinct de protection spéciale. Il existait déjà en vérité, mais seulement dans les plans de mobilisation en cas de guerre. Selon ces plans, il devait être constitué exclusivement de militaires de réserve, c'est-à-dire des "partisans", comme on les appelait aussi dans le peuple. Donc, dans la nuit du 27 au 28 avril, nous nous sommes mis à exécuter cet ordre. Et l'exécuter était assez problématique.

- Pourquoi ?

- Tout d'abord à cause du temps limité : on ne m'avait accordé qu'une seule nuit pour former le bataillon. Les bureaux de recrutement ont travaillé de manière extrêmement tendue, convoquant les gens et les amenant dans les unités. On prenait les gens directement à leur travail, et certains même à leur mariage. Personne ne leur expliquait ce qui justifiait leur appel sous les drapeaux, et ils s'indignaient à juste titre, voire certains commençaient à chercher la vérité à coups de poing. La situation a commencé à échapper au contrôle - et j'ai dû faire arrêter plusieurs personnes. Cela a fait réfléchir les autres. Bref, nous nous sommes tenus au délai imparti, et le matin du 28 avril, le bataillon est parti pour Tchernobyl.

- Quelles missions a-t-il accomplies sur place ?

- Très, très importantes. Pour confirmer ces propos, je vais citer des chiffres et des faits précis. Eh bien, pour "calmer" le réacteur détruit, c'est-à-dire arrêter les rejets de mélanges radioactifs, des dizaines de milliers de tonnes de sable, de dolomite, de plomb et d'argile y ont été déversées. Elles étaient larguées par des hélicoptères. Et ce sont les soldats du bataillon qui les chargeaient. Du petit matin jusqu'à tard le soir. Et le fait que dès le 6 mai les rejets du réacteur aient cessé, c'est aussi grâce à eux.

- Regrettez-vous d'avoir dû vous trouver dans cet enfer atomique ?

- Je vais peut-être paraître pompeux, mais je répondrai sincèrement : non, je ne regrette pas. Je n'ai pas exécuté un ordre criminel pour avoir mauvaise conscience. Moi et mes collègues, camarades, subordonnés, nous avons travaillé là-bas pour les gens, pour nos enfants, nos petits-enfants. Peut-on regretter cela ? Je souhaite seulement une chose : l'État ne doit pas oublier ceux qui, il y a plus de 30 ans, ont exécuté l'ordre avec honneur et sans hésitation, et ont engagé un combat mortel avec la radiation. Nous - du moins la plupart d'entre nous - avons travaillé là-bas non par peur, mais en conscience. À l'époque, nous ne pensions ni aux récompenses ni aux avantages, mais à la façon de vaincre la radiation.

 

EN GUISE D'ÉPILOGUE

Vladimir Vassilievitch est une personne très modeste. C'est pourquoi il a peu parlé de sa participation personnelle à la liquidation des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. Par exemple, comment il a dû, au péril de sa carrière, protéger ses subordonnés contre des responsables qui ne voyaient dans les simples soldats que des exécutants de leurs ordres et les envoyaient dans des zones extrêmement dangereuses sans moyens de protection adéquats. J'ai appris cela par des participants directs de ces tragiques événements, notamment le lieutenant-général à la retraite Nikolaï Bondartchouk.

Vladimir Grebeniouk a également passé sous silence le fait qu'il a lui-même attrapé tout un "bouquet" de maladies, qu'il a perdu connaissance à plusieurs reprises en service et qu'il a été contraint de le quitter prématurément, qu'il a subi plusieurs opérations, y compris cardiaques. Lorsque je lui ai demandé comment l'Ukraine indépendante l'avait honoré, mon interlocuteur s'est quelque peu troublé et a changé de sujet.

C'est compréhensible : l'Ukraine n'a nullement honoré son héros. Et lui n'a jamais rien recherché. Ce n'est pas son genre. Une question légitime se pose : pourquoi des gens qui ont liquidé les conséquences de cette catastrophe principalement dans leurs propres bureaux ont-ils reçu de hautes récompenses, tandis qu'on a oublié le commandant de régiment qui fut parmi les premiers à arriver à la centrale et qui, au prix de sa santé, a obtenu des informations fiables sur l'ampleur de la catastrophe ?

LA CATASTROPHE DE TCHERNOBYL EN CHIFFRES:

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, lors d'une expérience sur le 4e réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, qui contenait près de 200 tonnes de combustible nucléaire, une explosion s'est produite. Puis une seconde, qui a provoqué la combustion du graphite, dont il restait plus de 800 tonnes dans le réacteur détruit. Grâce aux efforts incroyables des pompiers, le feu a été maîtrisé vers 5 heures du matin.

Les courants d'air qui se sont formés dans cette région ont emporté la poussière radioactive, et elle a balayé comme un tourbillon mortel l'Ukraine, la Biélorussie, la Russie, la Lituanie, la Lettonie, atteignant même la Suède, la Norvège, ainsi que l'Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique. Presque toute l'Europe a été, à des degrés divers, contaminée par les radiations. Le territoire le plus touché a été bien sûr celui attenant à la centrale, que l'on appelle aujourd'hui la zone d'exclusion : personne n'y vit. Malgré le danger mortel, l'évacuation de la ville de Prypiat a commencé dès le 27 avril, puis rapidement d'autres localités : en quelques heures, près de 50 000 personnes les ont quittées. Au total, sous l'aile noire de Tchernobyl, plusieurs millions d'Ukrainiens - habitants de 74 districts de 12 régions - se sont retrouvés, parmi lesquels des centaines de milliers d'enfants.

Près de 600 000 personnes - des habitants de pratiquement toutes les républiques de l'ex-URSS - ont participé à la liquidation de la pire catastrophe technologique de l'histoire de l'humanité. La part du lion était constituée de militaires de l'armée soviétique qui, au prix de leur santé, voire de leur vie, ont sauvé l'Ukraine et l'Europe des terribles conséquences de la catastrophe.

Dès le printemps 1986, la construction du sarcophage - un abri au-dessus du réacteur détruit - a commencé pour empêcher les rejets de composants radioactifs. Malgré l'absence d'expérience dans ce type de travaux, le 15 novembre 1986, il était en place au-dessus du réacteur. Sa construction a nécessité des centaines de milliers de tonnes de béton et d'autres matériaux : l'abri mesure environ 70 mètres de hauteur et l'épaisseur de ses murs est de 18 à 20 mètres.

La catastrophe a causé des dommages économiques colossaux à l'Ukraine, qui, selon les estimations d'experts indépendants, se situent entre 100 et 120 milliards de dollars américains. Et ce sont les gens qui ont le plus souffert : on compte aujourd'hui en Ukraine plus de 110 000 invalides "Tchernobyl".

Sergueï ZIATIEV,
Le journal DEN.