Adamov sera extradé en Russie et pas aux Etats-Unis

LAUSANNE (29 décembre 2005) - L'ancien ministre russe de l'énergie atomique Evgeny Adamov sera extradé vers la Russie. Le Tribunal fédéral a admis un recours de droit administratif d'Adamov contre la décision de l'Office fédéral de la justice de l'extrader en priorité vers les Etats-Unis.
Adamov avait été arrêté à Berne le 2 mai dernier alors qu'il rendait visite à sa fille, à la demande de la justice américaine. Il est soupçonné d'avoir détourné à des fins personnelles au moins neuf millions de dollars destinés à renforcer la sécurité des installations nucléaires en Russie.
Le Tribunal fédéral suisse, dont la décision a été rendue publique jeudi, constate que les requêtes russe et américaine contiennent toutes deux le reproche qu'Adamov aurait, en tant que ministre russe, détourné des fonds qui provenaient en partie de l'étranger, mais appartenant exclusivement à l'Etat russe. Outre la gestion déloyale des intérêts publics, le Parquet russe instruit encore d'autres infractions présumées contre les devoirs de sa fonction.
Se prononçant sur un appel déposé par les avocats d'Adamov, la haute cour suisse a ainsi cassé une décision précédente du ministère de la Justice, qui estimait qu'Adamov devait dans un premier temps comparaître devant la justice américaine.
Les juges du Tribunal fédéral suisse sont arrivés à la conclusion qu'il convient, en vertu du droit pénal international, d'accorder la priorité à la requête de la Russie. L'extradition vers la Russie garantit que les infractions instruites seront jugées dans leur ensemble par l'Etat concerné en premier lieu.
Adamov, physicien nucléaire nommé ministre de l'Energie en 1998, avait été de plus en plus critiqué en raison d'accusations de corruption et de sa proposition visant à faire retraiter en Russie des déchets nucléaires venus d'ailleurs. En 2001, la commission anti-corruption de la Douma l'avait accusé d'établissement illégal de sociétés en Russie et à l'étranger, dont une firme de consulting enregistrée en Pennsylvanie. Il a été limogé en mars 2001.



ATS, le 1 novembre 2005:

L'ex-ministre russe Adamov fait recours auprès du Tribunal fédéral

BERNE - Comme prévu, l'ancien ministre russe de l'énergie atomique Evgueni Adamov fait appel de la décision de l'Office fédéral de la justice (OFJ) de l'extrader vers les Etats-Unis. Ses avocats ont déclaré avoir déposé un recours auprès du Tribunal fédéral (TF).

L'OFJ s'est prononcé au début octobre pour l'extradition de M. Adamov vers les Etats-Unis. L'ancien ministre considère que cette décision "contrevient au droit suisse ainsi qu'au droit international", a déclaré son avocat Stefan Wehrenberg. Evgueni Adamov exige d'être extradé en Russie. Selon Me Wehrenberg, la décision de l'OFJ ne tient pas compte de l'immunité dont bénéficie M. Adamov en tant qu'ancien ministre. La demande d'extradition américaine n'est par ailleurs "pas suffisamment fondée", selon l'avocat. Enfin, toujours selon le défenseur, l'importance politique de l'affaire, pour la Russie, pour les Etats-Unis ainsi que pour la Suisse n'a pas été assez prise en considération par l'Office fédéral de la justice. Dans leur communiqué, les avocats répètent que M. Adamov se considère comme innocent et qu'il est prêt à répondre des accusations qui sont portées contre lui devant la justice. M. Adamov, actuellement en détention extraditionnelle en Suisse, a été arrêté en mai à Berne à la demande des Etats-Unis, qui le poursuivent pour escroquerie, recel, blanchiment d'argent et fraude fiscale. Il est accusé d'avoir détourné plus de 9 millions de dollars versés par les Etats-Unis pour améliorer la sécurité de sites nucléaires en Russie. Moscou, qui redoutait que M. Adamov ne livre des secrets nucléaires à Washington en cas d'extradition, a aussi réclamé le retour de l'ex-ministre. La Russie lui reproche d'avoir détourné durant son mandat de l'argent qui devait être investi dans la sécurité nucléaire.

 

 

Moskovsky Komsomolets, 12 octobre 2005:

Le dossier persan d'Adamov
Comment l'ex-ministre a-t-il fait commerce de l'atome non-pacifique?

Après plusieurs mois dans la prison de Berne, notre ancien ministre atomique, Evgeny Adamov, a commencé à réclamer activement son retour au pays. Comme s'il sentait (ou savait?) qu'on allait le livrer aux Américains. Pourquoi aurait-il si peur?

Selon des sources bien informées, Docteur Adamov (son surnom dès son arrivée en Suisse) est loin d'avoir peur de révéler ses intrigues financières en Russie. Ce qui inquiète surtout Adamov, c'est que les Américains puissent déterrer certains détails sur la manière dont il vendit à l'Iran un paquet de documents sur la construction d'un réacteur au deutérium ultra secret. Ce réacteur est capable de produire du plutonium, lequel, par la suite, peut servir à fabriquer des armes nucléaires.

L'Iran paya généreusement Adamov pour son 'cadeau'. Notre correspondant a tenté de comprendre comment ce marché avait été conclu et quelles pourraient en être les conséquences pour le monde entier.

Raids sur les 'eaux lourdes'

Sergey Shcherbakov, ancien assistant du patron de Gosatomnadzor, raconte: « Juste avant l'arrestation d'Adamov en mai de cette année, de nombreuses chaînes d'informations parlèrent de satellites espions américains prenant des clichés du centre nucléaire iranien d'Arak. Les spécialistes qui analysèrent ces photos affirmèrent que l'Iran avait en fait terminé la construction d'une installation capable de produire de l'eau lourde, nécessaire au fonctionnement d'un réacteur à deutérium. Ceci étant, on comprend pourquoi le Pentagone demanda au Congrès des Etats-Unis de financer une bombe anti-iranienne en février 2005. Il s'agit d'une bombe nucléaire à basse puissance, aussi connue sous le nom de Bombe Nucléaire Perforante (RNEP). »

Selon Shcherbakov, une telle bombe est capable de pénétrer profondément sous le sol et de détoner aux abords des sites nucléaires iraniens.

Rappelons d'autres faits curieux. En février 2005, l'Iran refusa un 'cadeau' de prix de l'Europe, un réacteur à eau légère. Un tel réacteur ne peut servir qu'à des buts communautaires; il ne peut être utilisé pour produire du plutonium de type militaire.

Pourquoi l'Iran n'accepta-t-il pas une offre aussi flatteuse de l'Europe? Parce que l'Europe voulait en contrepartie que l'Iran abandonne ses projets à 'eau lourde'. Mais l'Iran soutint que le réacteur à eau lourde du centre nucléaire d'Arak était en construction depuis plusieurs années et qu'il serait impensable de commencer à le démanteler. En mars 2005, l'Iran empêcha les inspecteurs de l'AIEA (Agence Internationale de l'Energie Atomique) de visiter ses sites militaires.

Aujourd'hui l'Iran creuse des tunnels très profonds (plus de 1000 mètres) afin d'y cacher ses matières nucléaires. Les voûtes des tunnels sont renforcées par des couches épaisses de béton, car les USA menacent de bombarder en priorité ces bunkers au cour de la terre. La bombe pénétrante des USA devrait être prête en 2006. Cela signifie-t-il que la 3ème Guerre Mondiale approche?

Un triangle nucléaire

Ivan Nikitchuk, célèbre physicien nucléaire au Centre Nucléaire Fédéral d'Arzamas-16-Sarov: « Pour comprendre la nature des relations passées et actuelles entre la Russie et l'Iran, souvenons-nous du fameux marché entre Gore et Chernomyrdin. A la demande du Premier Ministre Chernomyrdin, le vice-Président des Etats-Unis Albert Gore accepta à l'époque de cacher au Congrès américain certains détails de la coopération nucléaire de la Russie avec l'Iran. Quelques temps plus tard, James Rubin, représentant du Département d'Etat des Etats-Unis, affirma que deux installations nucléaires russes étaient en train de négocier avec l'Iran pour coopérer à la construction d'un réacteur à eau lourde de plus de 40 MW. L'une de ces installations, NIKIET, était dirigée par M. Adamov. Le 8 janvier 1999, les USA imposèrent à eux seuls des sanctions unilatérales sur l'institut d'Evgeny Adamov. »

Ivan Nikitchuk poursuit: « Ce qui est curieux, c'est que les officiers du Procureur Général de la Fédération de Russie, ainsi que le Minatom avait déjà mené pendant deux ans un audit complet des questions de contrôle d'exportation. Durant cette période, Adamov était parvenu à passer du poste de directeur de NIKIET à celui de Ministre à l'Energie Atomique. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que le Procureur Général, tout comme Minatom, dirigé par le Docteur Adamov à l'époque, n'aient identifié aucune 'infraction notable' dans la coopération nucléaire Russie - Iran. Alors que le rapport d'expert du personnel de NIKIET sur l'étude conceptuelle d'une unité de production d'eau lourde en Iran remontait à 1996. En 1999, alors que l'audit du Procureur avait carte blanche, Adamov et ses services tentèrent d'établir des contacts officieux avec des spécialistes iraniens. C'est à ce moment-là que le FSB (Federal Security Service - ancien KGB) intervint. »

Viré de son bureau avec son fauteuil

Il semble que le FSB ait agi trop tard. Docteur Adamov transmit à un pays étranger les plans d'un réacteur à eau lourde et reçut une compensation plutôt généreuse de l'Iran. L'un de ses anciens adjoints l'a confirmé au Moskovsky Komsomolets. L'officier nucléaire nous a demandé de ne pas le nommer.

L'ancien adjoint de l'ancien Ministre se souvient: « Tout d'abord, Adamov voulai faire du troc. Il demanda aux Iraniens du marbre en échange des plans pour le réacteur à eau lourde. Il en voulait beaucoup car le marbre est relativement bon marché là-bas. Mais l'Iran paye toujours en espèces et Adamov s'est laissé 'convaincre'. »

Aleksey Yablokov, célèbre environnementaliste, correspondant de l'Académie Russe des Sciences (RAS): « Evgeny Adamov commença à coopérer avec des compagnies iraniennes dans le dos du précédent Ministre à l'Energie Atomique, Viktor Mikhaylov (1992-98). C'est toujours lui qui s'occupait des gros mouvements financiers. Adamov est plutôt nanti, et il est associé de près à plusieurs de nos plus importants hommes politiques et hommes d'affaires. Les USA reprochent sans arrêt à la Russie ses programmes de ventes d'armes à l'Iran. La Russie nie ces allégations, parle de mensonges éhontés. Cependant, souvenons-nous des déclarations publiques retentissantes de Boris Yeltsin en 1994-95, lorsqu'il n'avait de cesse de promettre aux Etats-Unis que la Russie allait 'éliminer l'élément militaire de ses relations avec l'Iran'. »

Tandis que Yeltsin multipliait les promesses, Adamov tenta sa chance. Lorsque le Ministre Mikhaylov eut vent de ce qu'Adamov organisait dans son dos, il « jeta Adamov et son fauteuil hors de son bureau » au cours d'une réunion, selon des témoins.

L'académicien Yablokov confirme avec un sourire triste: « Oui, j'en ai entendu parler. Lorsque j'ai rencontré Mikhaylov personnellement, je lui ai demandé si c'était vrai. Comme c'est un homme bien élevé, Mikhaylov a éludé ma question. »

Yablokov ajoute qu'il trouvait les actions d'Adamov dégoûtantes: « Il s'est rempli les poches alors que les physiciens nucléaires vivaient dans la pauvreté. L'académicien Vladimir Nechay, directeur du Centre Nucléaire Fédéral de Snezhinsk, s'est tiré une balle dans son bureau parce qu'il n'avait pas d'argent pour payer le salaire de ses employés. L'académicien Yuliy Khariton, trois fois héros du travail socialiste, a perdu tous ses moyens de subsistance. Il dut par la suite accepter l'aumône de Soros. »

Où l'on retrouve Berezovskiy

Sergey Shcherbakov poursuit: « J'ai accompagné un groupe de députés de la Douma en Iran en 2001. L'Iran est un gros producteur de pétrole, qui contrôle le Golfe Persique. Il peut 'verrouiller' le Golfe facilement en quelques heures. Nous sommes allés à Bushehr, où se construit un réacteur à eau légère avec l'aide de spécialistes russes, et nous y avons vu d'énormes graffiti sur les murs: 'Mort aux Américains', 'Mort aux Juifs' et un troisième que l'on avait caché avec une nouvelle couche de peinture. Les gens du coin nous ont dit que c'était 'Mort aux Russes' qu'ils avaient dû repeindre. Cependant, après avoir commencé à aider les Iraniens à construire leur réacteur à eau légère à Bushehr, après le départ des experts allemands, leur attitude envers les Russes a changé. »

Et pourtant, Bushehr n'est toujours pas opérationnel. Que se passe-t-il?

Shcherbakov soupire: « De l'argent a été volé. Le fait que Sergey Stepashin, directeur de la Chambre des Comptes, soit revenu récemment d'Iran avec 'les yeux écarquillés' est très parlant. Les détails d'un vol à grande échelle avaient été révélés là-bas. Au fait, le réacteur de Bushehr avait été négocié par le même M. Adamov. Ce qui fait que les Iraniens ont eux aussi beaucoup de questions à lui poser. Ils disent: 'On a payé pour Bushehr, et en espèces, 1 milliard en billets verts. Pourquoi le réacteur est-il encore à l'arrêt?' ».

La Chambre des Comptes de la Fédération de Russie a recommandé au Procureur Général de « prêter attention aux partenaires d'Evgeny Adamov ». En particulier, le financement pour le projet de construction de la centrale nucléaire de puissance de Bushehr avait été pris en charge par ZAO Atomstroyeksport, dans les activités duquel le Conseil d'Administration de Contrôle et d'Audit Présidentiel a identifié de nombreuses infractions en mai 2004.

Sergey Shcherbakov conclut: « Le désir qu'a l'Iran de posséder un réacteur à eau lourde est facile à expliquer. L'Iran vit entouré d'états à puissance nucléaire. Le Pakistan s'est procuré la bombe atomique, Israël l'a aussi. Alors l'Iran la veut également. Si les USA procèdent à des tirs chirurgicaux sur les sites nucléaires de l'Iran, les conséquences seront désastreuses. »

Mais comment Adamov put-il remettre des documents secrets à l'Iran et neutraliser l'audit du Procureur concernant la coopération nucléaire avec l'Iran? De plus, à la période la plus critique, alors que les investigateurs étaient vraiment sur ses traces, il se retrouva Ministre à l'Energie Atomique. Mikhaylov fut stupéfait lorsqu'il apprit qui allait le remplacer dans les bureaux de la rue Ordynka.

Qui a aidé Adamov?

Voici ce que les gens du nucléaire en disent: « Ce poste de Ministre n'était qu'une transition pour lui. Berezovskiy et Abramovich l'ont mis dans ce fauteuil avec l'aide des bureaucrates du Kremlin, en attendant, pour ainsi dire. On avait promis à Adamov la place de Premier Ministre de Russie. »

Qu'est-ce qui rendit impossible cet arrangement? Ou qui? Nombreux sont ceux qui croient que c'est le journaliste Yuriy Shchekochikhin qui réussit à envoyer aux Etats-Unis tous les documents compromettant Adamov. Des journalistes américains firent passer le colis de Shchekochikhin au FBI. Vladimir Putin ne pouvait pas ignorer que le FBI enquêtait de près sur Adamov. Voilà pourquoi Putin signa le renvoi d'Evgeny Adamov en novembre 2001.

Il fallut plusieurs années de plus avant que les menottes se referment sur les poignets de l'ex-Ministre.