Un livre à acheter,
les preuves du désastre de Tchernobyl dans les archives et les témoignages...

Tchernobyl par la preuve

Kate Brown

Edition Actes Sud, 2021.

 

Extrait:

Déclassifier la catastrophe

À quoi ressemblait la vie dans une localité assaillie de toutes parts par la maladie ? Une équipe médicale arrivait en trombe, examinait 100 patients par jour, 500 par semaine, puis repartait tout aussi vite. Elle ne s'attardait pas sur les histoires personnelles(1). J'ai cherché à comprendre les statistiques que livraient les archives, et j'ai trouvé un film qui donne l'un des premiers aperçus de ce qui se passait dans la population, chez ceux qui devaient vivre avec les conséquences de la catastrophe. C'est ce film qui a fait éclater au grand jour l'histoire de Tchernobyl et déclenché un déluge de protestations.

Ce documentaire, intitulé "Mi-Kro-fon", s'ouvre sur un extrait télévisé d'un responsable politique ukrainien prononçant un discours lénifiant à la population. Puis l'on passe sans transition à un village de la région de Narodytchi où une femme tient fermement un porcelet qui se débat. Elle tourne l'animal vers la caméra pour montrer son globe oculaire, difforme et grotesque, qui fixe l'objectif sans rien voir, pendant que des paysans racontent que les malformations congénitales se multiplient chez leurs animaux. D'autres femmes en colère dressent la liste des problèmes de santé touchant leur progéniture et dénoncent le fait que les médecins leur ont dit de ne plus avoir d'enfants. "Je n'ai que trente ans, s'exclame l'une d'elles. Comment un médecin peut-il me dire une chose pareille ?" La dernière scène se déroule lors d'un grand rassemblement au stade de la République, à Kiev. Alors que les orateurs se succèdent pour critiquer leurs dirigeants, qui ont minimisé la catastrophe, les micros sont soudain coupés. La foule en colère scande : "Mi-kro-fon ! Mi-kro-fon !" pour exiger que les agents du KGB rallument les haut-parleurs.

Chaque mot ou presque de Mi-kro-fon violait le code de la censure en vigueur
(2). Gueorgui Chkliarevski, le réalisateur, n'avait aucune chance de voir son documentaire diffusé, mais il a pourtant surmonté le barrage des censeurs.

En juin 2017, je suis allée le encontrer pour lui demander comment tout cela s'était passé. Désormais âgé de près de quatre-vingts ans, en fauteuil roulant, il m'a reçu dans son appartement de Kiev: "Nous sommes partis pour Narodytchi et là, nous avons allumé un compteur Geiger. L'aiguille est devenue folle. Les chiffres étaient incroyablement élevés. Et il y avait des gens qui vivaient là ! On a vu tout cela, et dans l'équipe, on a conclu un pacte : on filmerait cette histoire telle qu'on la verrait, sans aucun commentaire. On ne couperait rien
(3). »

Il m'a expliqué qu'il avait soumis son film à la censure locale, comme d'habitude. Le sujet était trop brûlant et le directeur du Bureau d'État ukrainien pour le cinéma l'avait appelé en personne pour lui dire de reprendre sa copie et d'aller la faire approuver par Moscou : "À eux de décider."

Le créneau pour la projection du film à Moscou étant fixé au lendemain, Chkliarevski s'était rué à la gare. Après dix heures d'un inconfortable voyage sur une banquette en bois, il était arrivé en fin de journée aux studios Goskino, dans la banlieue de Moscou. Au moment où il poussait la porte de la petite salle de projection, un autre cinéaste ukrainien, Rollan Sergienko, en était expulsé - les censeurs de Goskino venaient d'interdire son film Le Seuil, qui traitait aussi des effets de Tchernobyl sur la santé des liquidateurs et des enfants. Sergienko avait déjà été vertement tancé en 1987 pour La Cloche de Tchernobyl, son premier film sur le sujet, qui avait pu sortir après que la censure eut exigé de profondes modifications
(4). Son deuxième film, tout aussi critique envers l'État, n'était pas plus politiquement correct. Un secrétaire s'éloigna avec la boîte de ce documentaire interdit qui alla rejoindre des centaines d'autres films censurés sur les étagères d'un entrepôt. Chkliarevski entra dans l'auditorium. Lorsque le projecteur s'alluma, il s'attendait naturellement à ce que son film soit traité de la même manière.

Mais quand la lumière revint, il vit les membres du jury inspecter leurs ongles en silence en attendant de voir dans quel sens le vent politique allait tourner. Au bout d'un moment, un médecin de l'Institut de biophysique de Moscou se leva pour critiquer le film qui suggérait que les radiations étaient la cause d'une crise sanitaire. Quelqu'un le contesta, le ton monta et les deux hommes sortirent dans le hall régler l'affaire à coups de poing. Abasourdi, Chkliarevski observait pour la première fois de l'intérieur les arcanes de l'industrie culturelle soviétique. Incapable de trancher, Goskino transféra le film encore plus haut dans la hiérarchie - à Egor Ligatchev, responsable de la propagande au sein du Politburo de Gorbatchev. Conservateur connu pour être le chien de garde de l'idéalisme communiste, l'homme s'exprimait sans aucune émotion et ne prenait aucun risque.

"Voilà ce qui s'est passé, a conclu Chkliarevski. Je me suis dit que le film allait prendre la poussière pour toujours."

Curieusement, Ligatchev autorisa l'exploitation de Mi-kro-fon. Tel que me l'a raconté Chkliarevski, Gorbatchev voulait faire le ménage en Ukraine, en commençant par le premier secrétaire du Parti, Volodymyr Chtcherbitski, opposant déterminé à toute idée de réforme. Le documentaire, qui critiquait le leadership ukrainien, pouvait donc servir de mine placée sous le bureau de Chtcherbitski. La date de sa sortie coïncida d'ailleurs avec la venue de Gorbatchev à Kiev
(5). Le leader soviétique rencontra d'importants écrivains ukrainiens dans le bureau de Chtcherbitski. Ces derniers se plaignirent de la politique du Parti communiste ukrainien et de la façon dont ses dirigeants censuraient la vie intellectuelle, étouffant la perestroïka et la glasnost. Gorbatchev se serait alors tourné vers Chtcherbitski, silencieux derrière son bureau, et lui aurait lancé : "Qu'est-ce qui ne va pas, Vladimir Vasilevich ? Les gens veulent seulement faire avancer la perestroïka(6). »

Le lendemain, Chtcherbitski présentait sa démission. Gorbatchev lui répondit de ne pas se précipiter, mais le chef du Parti ukrainien était désormais en sursis. Sa mainmise sur le pouvoir se desserra, et il fut obligé de laisser une plus grande latitude aux écrivains qui voulaient organiser l'opposition politique.

Personne ne s'attendait à voir en URSS des reportages non censurés sur Tchernobyl. Par conséquent, lorsque le film de Chkliarevski sortit en février 1989, il fit l'effet d'une bombe. À l'époque, je travaillais en URSS
(7) et j'assistais aux festivals cinématographiques et aux productions théâtrales destinés à l'élite. J'avais l'impression de voir la naissance de médias libres et indépendants. Avec le recul, je considère les choses différemment. Chkliarevski avait dû soumettre son film à trois comités de censure différents. Son documentaire avait franchi les obstacles, mais beaucoup d'autres, tels celui de Sergienko, pourtant pas plus critique, avaient été refusés et n'avaient pas été montrés au public avant la fin de l'URSS. Arbitrairement ou par calcul politique, les autorités décidaient de ce que le public pouvait voir ou pas. Les réformes de Gorbatchev donnaient certes une tribune aux voix de l'opposition, mais lui-même et ses alliés se servaient aussi de la glasnost pour renouveler le personnel politique. La réforme des médias leur fournissait une arène où vaincre leurs opposants, tout en marquant des points à l'étranger en paraissant soutenir la liberté de pensée. Quelles qu'en soient les raisons, l'apparition des premiers reportages critiques sur Tchernobyl eut des répercussions dans toutes les régions affectées par la catastrophe, et les responsables du Parti furent submergés de lettres de doléances(8).

 

Notes:
1). E. I. Bomko, "Au sujet de la réunion de travail", 8 août 1988, et "Éléments d'information pour le Conseil du ministère soviétique de la Santé", 21 octobre 1988, TsDAVO, 342/17/4886, p. 198.
2) Pour la liste complète des sujets censurés, cf. "Restrictions imposées à la presse sur le sujet de l'accident du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl", 31 juillet 1986, papiers Nesterenko, NANB.
3) Entretien de l'auteure avec Gueorgui Chkliarevski, 1er juin 2017, Kiev.
4) "Chtcherbina à Ryjkov", 7 janvier 1987, RGANI, 89/53/55, HIA.
5) « Réaction des travailleurs à l'arrivé de M S. Gorbatchev », 28 février 1989, HDA SBU, 16/1/1273, P.91-93.
6) Leonid Kravchuk, "Chtcherbitski buy liudynoiu voliovoiu z syl'nym, zahartovanym kharakterom", in E. E Vozianov (dit) et al., Volodymyr Chtcherbitski : spohady suchasnykiv, op. cit., p. 71-72.
7) De 1988 à 1991, l'auteure a travaillé en tant qu'assistante administrative pour l'American Collegiate Consortium, qui organisait des échanges d'étudiants entre les États-Unis et l'URSS. (Nd. T)
8) "Au président du Conseil des ministres, URSS, N. I. Ryjkov", 16 mai 1989, GARF, 5446/150/1624, p. 1-3.