
Extrait:
À quoi ressemblait la vie dans une localité
assaillie de toutes parts par la maladie ? Une équipe médicale
arrivait en trombe, examinait 100 patients par jour, 500 par semaine,
puis repartait tout aussi vite. Elle ne s'attardait pas sur les
histoires personnelles(1). J'ai cherché
à comprendre les statistiques que livraient les archives,
et j'ai trouvé un film qui donne l'un des premiers aperçus
de ce qui se passait dans la population, chez ceux qui devaient
vivre avec les conséquences de la catastrophe. C'est ce
film qui a fait éclater au grand jour l'histoire de Tchernobyl
et déclenché un déluge de protestations.
Ce documentaire, intitulé "Mi-Kro-fon", s'ouvre sur un extrait
télévisé d'un responsable politique ukrainien
prononçant un discours lénifiant à la population.
Puis l'on passe sans transition à un village de la région
de Narodytchi où une femme tient fermement un porcelet
qui se débat. Elle tourne l'animal vers la caméra
pour montrer son globe oculaire, difforme et grotesque, qui fixe
l'objectif sans rien voir, pendant que des paysans racontent que
les malformations congénitales se multiplient chez leurs
animaux. D'autres femmes en colère dressent la liste des
problèmes de santé touchant leur progéniture
et dénoncent le fait que les médecins leur ont dit
de ne plus avoir d'enfants. "Je n'ai que trente ans, s'exclame
l'une d'elles. Comment un médecin peut-il me dire une chose
pareille ?" La dernière scène se déroule
lors d'un grand rassemblement au stade de la République,
à Kiev. Alors que les orateurs se succèdent pour
critiquer leurs dirigeants, qui ont minimisé la catastrophe,
les micros sont soudain coupés. La foule en colère
scande : "Mi-kro-fon ! Mi-kro-fon !" pour exiger
que les agents du KGB rallument les haut-parleurs.
Chaque mot ou presque de Mi-kro-fon violait le code de la censure
en vigueur(2). Gueorgui Chkliarevski, le
réalisateur, n'avait aucune chance de voir son documentaire
diffusé, mais il a pourtant surmonté le barrage
des censeurs.
En juin 2017, je suis allée le encontrer pour lui demander
comment tout cela s'était passé. Désormais
âgé de près de quatre-vingts ans, en fauteuil
roulant, il m'a reçu dans son appartement de Kiev: "Nous
sommes partis pour Narodytchi et là, nous avons allumé
un compteur Geiger. L'aiguille est devenue folle. Les chiffres
étaient incroyablement élevés. Et il y avait
des gens qui vivaient là ! On a vu tout cela, et dans l'équipe,
on a conclu un pacte : on filmerait cette histoire telle qu'on
la verrait, sans aucun commentaire. On ne couperait rien(3). »
Il m'a expliqué qu'il avait soumis son film à la
censure locale, comme d'habitude. Le sujet était trop brûlant
et le directeur du Bureau d'État ukrainien pour le cinéma
l'avait appelé en personne pour lui dire de reprendre sa
copie et d'aller la faire approuver par Moscou : "À
eux de décider."
Le créneau pour la projection du film à Moscou étant
fixé au lendemain, Chkliarevski s'était rué
à la gare. Après dix heures d'un inconfortable voyage
sur une banquette en bois, il était arrivé en fin
de journée aux studios Goskino, dans la banlieue de Moscou.
Au moment où il poussait la porte de la petite salle de
projection, un autre cinéaste ukrainien, Rollan Sergienko,
en était expulsé - les censeurs de Goskino venaient
d'interdire son film Le Seuil, qui traitait aussi des effets
de Tchernobyl sur la santé des liquidateurs et des enfants.
Sergienko avait déjà été vertement
tancé en 1987 pour La Cloche de Tchernobyl, son
premier film sur le sujet, qui avait pu sortir après que
la censure eut exigé de profondes modifications(4). Son deuxième film, tout aussi critique envers
l'État, n'était pas plus politiquement correct.
Un secrétaire s'éloigna avec la boîte de ce
documentaire interdit qui alla rejoindre des centaines d'autres
films censurés sur les étagères d'un entrepôt.
Chkliarevski entra dans l'auditorium. Lorsque le projecteur s'alluma,
il s'attendait naturellement à ce que son film soit traité
de la même manière.
Mais quand la lumière revint, il vit les membres du jury
inspecter leurs ongles en silence en attendant de voir dans quel
sens le vent politique allait tourner. Au bout d'un moment, un
médecin de l'Institut de biophysique de Moscou se leva
pour critiquer le film qui suggérait que les radiations
étaient la cause d'une crise sanitaire. Quelqu'un le contesta,
le ton monta et les deux hommes sortirent dans le hall régler
l'affaire à coups de poing. Abasourdi, Chkliarevski observait
pour la première fois de l'intérieur les arcanes
de l'industrie culturelle soviétique. Incapable de trancher,
Goskino transféra le film encore plus haut dans la hiérarchie
- à Egor Ligatchev, responsable de la propagande au sein
du Politburo de Gorbatchev. Conservateur connu pour être
le chien de garde de l'idéalisme communiste, l'homme s'exprimait
sans aucune émotion et ne prenait aucun risque.
"Voilà ce qui s'est passé, a conclu
Chkliarevski. Je me suis dit que le film allait prendre la
poussière pour toujours."
Curieusement, Ligatchev autorisa l'exploitation de Mi-kro-fon.
Tel que me l'a raconté Chkliarevski, Gorbatchev voulait
faire le ménage en Ukraine, en commençant par le
premier secrétaire du Parti, Volodymyr Chtcherbitski, opposant
déterminé à toute idée de réforme.
Le documentaire, qui critiquait le leadership ukrainien, pouvait
donc servir de mine placée sous le bureau de Chtcherbitski.
La date de sa sortie coïncida d'ailleurs avec la venue de
Gorbatchev à Kiev(5). Le leader
soviétique rencontra d'importants écrivains ukrainiens
dans le bureau de Chtcherbitski. Ces derniers se plaignirent de
la politique du Parti communiste ukrainien et de la façon
dont ses dirigeants censuraient la vie intellectuelle, étouffant
la perestroïka et la glasnost. Gorbatchev se serait alors
tourné vers Chtcherbitski, silencieux derrière son
bureau, et lui aurait lancé : "Qu'est-ce qui ne
va pas, Vladimir Vasilevich ? Les gens veulent seulement faire
avancer la perestroïka(6). »
Le lendemain, Chtcherbitski présentait sa démission.
Gorbatchev lui répondit de ne pas se précipiter,
mais le chef du Parti ukrainien était désormais
en sursis. Sa mainmise sur le pouvoir se desserra, et il fut obligé
de laisser une plus grande latitude aux écrivains qui voulaient
organiser l'opposition politique.
Personne ne s'attendait à voir en URSS des reportages non
censurés sur Tchernobyl. Par conséquent, lorsque
le film de Chkliarevski sortit en février 1989, il fit
l'effet d'une bombe. À l'époque, je travaillais
en URSS(7) et j'assistais aux festivals
cinématographiques et aux productions théâtrales
destinés à l'élite. J'avais l'impression
de voir la naissance de médias libres et indépendants.
Avec le recul, je considère les choses différemment.
Chkliarevski avait dû soumettre son film à trois
comités de censure différents. Son documentaire
avait franchi les obstacles, mais beaucoup d'autres, tels celui
de Sergienko, pourtant pas plus critique, avaient été
refusés et n'avaient pas été montrés
au public avant la fin de l'URSS. Arbitrairement ou par calcul
politique, les autorités décidaient de ce que le
public pouvait voir ou pas. Les réformes de Gorbatchev
donnaient certes une tribune aux voix de l'opposition, mais lui-même
et ses alliés se servaient aussi de la glasnost pour renouveler
le personnel politique. La réforme des médias leur
fournissait une arène où vaincre leurs opposants,
tout en marquant des points à l'étranger en paraissant
soutenir la liberté de pensée. Quelles qu'en soient
les raisons, l'apparition des premiers reportages critiques sur
Tchernobyl eut des répercussions dans toutes les régions
affectées par la catastrophe, et les responsables du Parti
furent submergés de lettres de doléances(8).
Notes:
1). E. I. Bomko, "Au sujet de la réunion de travail",
8 août 1988, et "Éléments d'information
pour le Conseil du ministère soviétique de la Santé",
21 octobre 1988, TsDAVO, 342/17/4886, p. 198.
2) Pour la liste complète des sujets censurés,
cf. "Restrictions imposées à la presse sur
le sujet de l'accident du réacteur n° 4 de la centrale
de Tchernobyl", 31 juillet 1986, papiers Nesterenko, NANB.
3) Entretien de l'auteure avec Gueorgui Chkliarevski, 1er juin
2017, Kiev.
4) "Chtcherbina à Ryjkov", 7 janvier 1987, RGANI,
89/53/55, HIA.
5) « Réaction des travailleurs à l'arrivé
de M S. Gorbatchev », 28 février 1989, HDA SBU,
16/1/1273, P.91-93.
6) Leonid Kravchuk, "Chtcherbitski buy liudynoiu voliovoiu
z syl'nym, zahartovanym kharakterom", in E. E Vozianov
(dit) et al., Volodymyr Chtcherbitski : spohady suchasnykiv,
op. cit., p. 71-72.
7) De 1988 à 1991, l'auteure a travaillé en tant
qu'assistante administrative pour l'American Collegiate Consortium,
qui organisait des échanges d'étudiants entre les
États-Unis et l'URSS. (Nd. T)
8) "Au président du Conseil des ministres, URSS, N.
I. Ryjkov", 16 mai 1989, GARF, 5446/150/1624, p. 1-3.