Inde, les sacrifiés du nucléaire


L'Inde compte en 2024, 20 réacteurs nucléaires électrogènes en service dans 7 centrales,
18 réacteurs à eau lourde pressurisée et 2 réacteurs à eau légère pressurisée VVER-1000 de conception russe.

 

 

Note d'information CRIIRAD 14 mars 2016:

Cinq ans après le début de la catastrophe de Fukushima,
incident à la centrale nucléaire de Kakrapar

Fuite de liquide de refroidissement
Vendredi 11 mars 2016, le réacteur N°1 de la centrale nucléaire de Kakrapar (Inde) a subi un arrêt d'urgence du fait d'une fuite d'eau lourde provenant du circuit primaire. Cette eau est nécessairement radioactive. Il s'agit d'un réacteur à eau lourde pressurisée (PHWR). Selon la presse indienne, 350 employés travaillant sur le site ont été évacués.

Les autorités ont indiqué qu'il n'y avait pas de fuite majeure de radioactivité dans la mesure où tous les systèmes de sécurité ont fonctionné. Le refroidissement du coeur du réacteur continuerait à être assuré par les systèmes de secours. Cependant, les inspections effectuées n'ont pas permis pour l'instant de localiser la fuite.

En l'absence de précision sur l'origine de la fuite et sur son débit, il est difficile de se prononcer sur la gravité de l'incident et sur la capacité de l'opérateur du site à maintenir le refroidissement.

Rappel : la catastrophe de Fukushima (Japon), consécutive au tremblement de terre et au tsunami du 11 mars 2011, provient de l'incapacité à maintenir le refroidissement de 3 réacteurs nucléaires dont le coeur a fondu conduisant à des rejets massifs de radioactivité dans l'atmosphère et dans l'océan pacifique.

Bruno CHAREYRON,
ingénieur en physique nucléaire,
directeur du laboratoire de la CRIIRAD.

 

 

 

IEER, Énergie et Sécurité n°23, 2003:
(
Source pour les Tableaux 1-5 : Anumukti, Volume 6, Numéro 5, avril/mai 1993)

Enquête sanitaire à proximité d'une centrale nucléaire indienne

Par Sanghamitra Gadekar, M.D., et Surendra Gadekar, Ph.D.1

Les establishments nucléaires dans le monde entier font preuve d'ingéniosité pour fabriquer des armes. Par contre, leur travail d'évaluation des dommages sanitaires et écologiques causés par leurs activités est piètre. Dans certains pays, sans même parler d'évaluation, les relevés nécessaires ne sont même pas régulièrement effectués. Et même quand des recherches sont faites, la plupart des établissements répugnent à publier leurs médiocres données, pour leur permettre d'être évaluées indépendamment. Dans des pays ne disposant pas d'une législation sur l'accès à l'information aussi étendue qu'aux Etats-Unis avec le Freedom of Information Act, l'obtention d'informations auprès du lobby nucléaire est une tâche herculéenne. (A titre d'exemple, en Inde, il n'y a même pas d'accès public aux informations sur les plans d'évacuation d'urgence. Seuls les bureaucrates locaux peuvent en disposer.)

Pendant de nombreuses années, le débat nucléaire en Inde a été un dialogue de sourds, puisque aucun des camps n'avait de données réelles sur les effets des activités nucléaires sur l'environnement ou sur la santé des personnes vivant dans le voisinage des installations nucléaires. Lorsque la construction de nouvelles centrales a été autorisée, des mouvements de protestation de grande ampleur ont eu lieu à proximité des sites proposés, mais ces mouvements manquaient du caractère incisif qui aurait pu être apporté par un débat plus éclairé, basé sur l'observation des faits.

Notre participation dans le mouvement antinucléaire date de 1986, à la suite de l'accident de Tchernobyl. Notre groupe, Anumukti, basé dans un petit village indien appelé Vedchhi, situé à proximité de la centrale nucléaire de Kakrapar, alors au stade de proposition, avait organisé un rassemblement de protestation près du site de la centrale. Plus de dix mille personnes étaient venues au rassemblement. Elles ont été violemment chargées par la police qui a utilisé des gaz lacrymogènes, matraqué, et finalement fait usage d'armes à feu tuant un garçon de 14 ans. La répression policière a continué pendant de nombreux mois, pendant lesquels le gouvernement a systématiquement terrorisé la population pour l'amener à abandonner toute idée de protestation. Avec le temps, le gouvernement a effectivement réussi dans son entreprise.

C'est dans cet état de démoralisation que, en septembre 1991, nous avons décidé de réaliser une étude à proximité d'une centrale vieille d'une dizaine d'années, à Rawatbhata, qui est située à proximité de la ville de Kota, dans l'Etat du Rajasthan, en Inde occidentale. L'année précédente, lors de l'une de nos campagnes, nous avions visité le site, et avions été surpris par le nombre de malformations congénitales et de tumeurs solides observées chez les villageois près de la centrale. Toutefois, une preuve aussi "anecdotiques" ne pèse pas bien lourd dans la communauté des experts et des décideurs. En réalisant l'étude, notre motivation principale était de chercher à établir si le fait de vivre à proximité d'une centrale nucléaire était vraiment dangereux pour la santé, particulièrement parce que nous allions bientôt devenir nous-mêmes voisins d'une telle installation (Kakrapar).

Une des décisions essentielles qui devait être prise avant que l'étude puisse être réalisée concernait le financement de cette initiative. Certains politiciens tiennent au nucléaire comme à la prunelle de leurs yeux2, et il est extrêmement difficile d'obtenir des subventions gouvernementales pour une surveillance indépendante. Le temps passé à tenter d'obtenir un financement privé peut absorber une part considérable du projet. Nous avons évité cette situation inextricable en divisant les diverses dépenses envisagées en un assemblage de petites sommes, et en répartissant ensuite la responsabilité des diverses petites tâches à différents groupes. Ainsi, les personnes qui ont recueilli les données, les médecins spécialisés, et ultérieurement ceux qui ont saisi les données et les ont analysées l'ont fait bénévolement. Les villageois vivant dans la zone d'enquête et la zone témoin nous ont hébergés et nourris gratuitement. Le coût d'enquête pour chaque individu ou groupe s'en est trouvé très réduit: un coût que chacun était prêt à apporter.

Les réacteurs de Rawatbhata ont été les premiers réacteurs de type CANDU (Canadian Deuterium-Uranium) construits en Inde. Dans la mesure où le programme électronucléaire indien reposait sur des réacteurs CANDU, ce type servait de prototype pour l'ensemble du programme. Le site a été choisi en 1961 et la construction de l'unité 1 a commencé en 1964 avec l'aide du Canada. Le réacteur a divergé en août 1972 et il a été déclaré en service industriel en décembre 1973. Les travaux sur la seconde unité ont commencé en 1967 et sa mise en service industriel est intervenue en avril 1981. En plus des deux réacteurs, la seule installation industrielle importante dans la zone était une usine d'eau lourde pour produire l'eau lourde utilisée à la fois comme modérateur et réfrigérant dans les réacteurs.

Résultats de l'étude sur Rawatbhata

En septembre 1991, nous avons enquêté sur un total de 1023 foyers dont 571 étaient dans cinq villages situés à moins de dix kilomètres de la centrale nucléaire de Rawatbhata3 et 472 étaient répartis dans quatre villages éloignés, à plus de 50 kilomètres de la centrale. L'étude a porté sur un nombre total de 2 680 personnes dans les villages proches et de 2 544 dans les villages éloignés.

Les deux zones présentaient des similarités importantes, en termes de répartition par âge et par sexe. Il n'y avait pas grande différence entre les zones en ce qui concerne la répartition par castes. Le niveau scolaire était identique dans les deux zones avec un taux d'analphabétisme d'environ 70 pour cent.

Le régime alimentaire était un aspect qui présentait des ressemblances frappantes entre les deux zones. Nous avons posé des questions relatives au régime alimentaire à 20 pour cent des ménages, sélectionnés de façon aléatoire. Même s'il existait de grandes différences dans les types et les quantités d'aliments consommés d'une maison à l'autre à l'intérieur de chaque zone, les moyennes des deux zones pour la consommation de protéines, de glucides et de graisse étaient identiques et correspondaient étroitement avec la consommation alimentaire indienne moyenne.

De la même manière, divers indices relatifs à la maternité - comme le nombre moyen de grossesses, la taille moyenne de la famille, l'âge des femmes au moment du mariage, l'âge de la mère à la naissance du premier enfant, l'âge de la mère au moment d'une fausse couche, et l'âge de la mère à la naissance d'enfants morts nés ou victimes d'une malformation - étaient très similaires dans les deux zones. Les conditions de vie dans les deux zones étaient également très semblables, comme en témoignent la taille et le type des maisons, le temps nécessaire à chercher de l'eau potable, le combustible pour la cuisson des aliments et d'autres facteurs.

Les caractéristiques de la propriété foncière dans les deux zones présentent certaines différences. Les gens vivant près de la centrale étaient plus susceptibles de posséder des terres alors que dans les villages éloignés il y avait plus de personnes sans terres. D'un autre côté, les gens vivant dans les villages éloignés étaient plus susceptibles d'avoir une terre irriguée et d'utiliser une plus grande quantité d'engrais et de pesticides dans leurs pratiques agricoles.

La seule différence de taille entre les deux zones en termes de conditions de vie était le degré d'électrification. Dans les villages les plus éloignés de la centrale nucléaire, 52 pour cent des maisons avaient le courant contre 19 pour cent des maisons situées à proximité.

Les catégories professionnelles dans les deux zones étaient évidemment différentes du fait de la présence de la centrale nucléaire. Alors que presque tous les travailleurs de la zone éloignée travaillaient dans le village même, 44 pour cent des travailleurs vivant à proximité de la centrale travaillaient à la centrale. Mais parmi ceux-ci, très peu (seulement quatre) occupaient des emplois réguliers à un niveau modeste. La plupart travaillaient de manière occasionnelle à la centrale à des travaux de construction et de nettoyage.4 Huit pour cent de ces travailleurs temporaires étaient des enfants de moins de 15 ans.

La différence la plus immédiatement remarquable était le contraste frappant dans la répartition des maladies et affections dans les deux zones. Plus de gens se plaignaient de maladies et d'un plus grand nombre de maladies dans la zone proche de la centrale de Rawatbhata. Alors que 25 pour cent des gens de la zone éloignée mentionnaient une maladie quelconque, le taux passait à 45 pour cent dans la zone proche. Dans 68 foyers sur 551, au moins un membre mentionnait quatre problèmes différents de santé, alors que le nombre de ces foyers dans la zone éloignée n'était que de 9 sur 472. Le tableau 1 donne une comparaison de la prévalence des maladies entre les villages proches et les villages éloignés.

Parmi les types d'affections déclarées, il n'y avait pas de différence pour les problèmes aigus comme les fièvres de courte durée, les conjonctivites, les difficultés respiratoires, etc. Il y avait en revanche de grandes différences pour les problèmes chroniques comme les fièvres de longue durée, les problèmes cutanés durables et récurrents, les cataractes, les problèmes continuels du système digestif, les douleurs dans les articulations, les maux de tête et une sensation persistante de léthargie et de faiblesse généralisée. Le nombre de personnes rapportant ces affections chroniques était deux à trois fois plus élevé dans la zone proche. Ces personnes étaient également en moyenne plus jeunes de dix ans que celles de la zone éloignée qui mentionnaient des affections similaires. Les différences les plus importantes se manifestaient pour les tumeurs solides. Dans les villages proches de la centrale nucléaire, nous avons constaté 30 cas, l'un de la taille d'un ballon de football sur la poitrine d'une femme, et plusieurs tumeurs de la taille d'une balle de tennis, alors que dans les villages témoins, il n'y avait que cinq cas de ce type et aucun aussi important.

Les différences de santé les plus fâcheuses étaient celles relatives aux conséquences de la grossesse. Elles étaient observables à tous les niveaux, notamment dans le nombre significativement plus élevé de fausses couches, de mort-nés, de décès chez les nouveau-nés et les malformations congénitales parmi ceux qui étaient en vie et ceux qui étaient morts au cours des deux dernières années. Par exemple, le nombre total de malformations congénitales s'élevait à 50 chez 45 enfants vivant près de la centrale, et 14 malformations chez 14 enfants qui vivaient dans les villages éloignés.5 Ces chiffres sont significatifs d'un point de vue statistique, mais leur signification devient encore plus nette quand on observe les différences parmi ceux qui sont nés après le démarrage de la centrale nucléaire. Alors que le nombre de malformations parmi ceux qui avaient plus de 18 ans était de 5 à proximité de la centrale contre 4 à distance de celle-ci, les chiffres étaient de 38 contre 6 parmi ceux qui avaient moins de 11 ans quand les deux unités de la centrale ont commencé à fonctionner (1981).

De même, alors que, au cours des deux années précédant l'étude de 1991, 7 nourrissons à proximité de la centrale sont morts le jour après leur naissance, le nombre de ceux qui sont morts dans les zones éloignées n'était que de un. Il y a eu six mort-nés à proximité de la centrale, contre à zéro à distance de celle-ci, au cours de la même période de deux ans. La probabilité que de telles différences intervenant dans deux populations comparables soient le fait du hasard est inférieure à un sur un million. D'un autre côté, les décès de nouveau-nés ayant survécu plus d'une semaine et sont morts ensuite (généralement à la suite d'une infection) étaient presque les mêmes dans les deux zones (9 près de la centrale et 7 dans les villages éloignés).

Les données relatives aux malformations et aux résultats des grossesses sont résumées dans les tableaux 2 et 3. Les chiffres sur les causes de décès, aussi bien pour les enfants que pour les adultes, et les taux de mortalité par âge, sont donnés dans les tableaux 4 et 5.

Une analyse plus approfondie fait apparaître de manière très convaincante que les différences observées dans l'état sanitaire des deux populations n'étaient pas dues aux "suspects habituels", la pauvreté, la malnutrition ou les conditions de vie insalubres.6 En réalité, vu les importantes sommes d'argent injectées du fait de la présence de la centrale dans le voisinage, les gens proches de celle-ci gagnaient plus que ceux qui vivaient plus loin, mais comme leurs frais médicaux étaient élevés, leur situation n'était pas meilleure. L'utilisation de pesticides était plus élevée dans les villages éloignés, et toute malformation relevant de cette cause aurait dû se manifester plus souvent dans les villages éloignés que dans les villages proches.

La publication de ces résultats dans International Perspectives in Public Health Vol. 10 (1994) a suscité un vif intérêt dans les médias. Au départ, le gouvernement et les autorités nucléaires ont vigoureusement nié l'existence même d'effets sur la santé. Leur argument était que si de tels effets existaient, ils en auraient eu eux-mêmes connaissance. Après la visite sur le terrain de nombreux journalistes de la presse écrite et télévisée (même 60 Minutes), les effets sur la santé ne pouvaient plus être niés. Les autorités ont alors dit que ces derniers n'avaient rien à voir avec la radioactivité. Ils préféraient leurs vieilles antiennes : pauvreté, malnutrition et conditions de vie insalubres. Néanmoins, ces affirmations ne reposaient sur aucune étude réelle de leur côté. Leur argument était que leurs scientifiques "éminents" l'avaient dit.

Mais l'utilisation la plus efficace des résultats s'est révélée quand nous avons imprimé un résumé des résultats en hindi et l'avons distribué dans chaque maison des villages proches de la centrale. Bien que la plupart des gens ne savaient pas lire, le résumé était lu en leur présence, Ayant eu à souffrir des conséquences, ils ne comprenaient que trop bien les conclusions de l'étude, mais le fait d'avoir une preuve scientifique leur donnait des moyens d'agir vraiment fantastiques.

Six mois plus tard, ils ont d'eux-mêmes organisé un rassemblement où, pour la première fois, les gens demandaient que les réacteurs soient fermés. Dans cette région où la pratique du "purdah" (réclusion des femmes qui ne peuvent apparaître en public) est chose courante, une vieille femme d'une tribu s'est exprimée dans une réunion publique, sermonnant les gens qui veulent une électricité qui se paye par l'accroissement du nombre des malformations chez les enfants.


1 Les Dr S. et S. Gadekar publient Anumukti : A Journal Devoted to Non-Nuclear India (un journal consacré à une Inde non nucléaire) et travaillent à l'Institut pour une révolution totale, un institut gandhien situé à Vedchhi, un petit village tribal dans l'Etat du Gujarat, en Inde. Avec l'aide d'étudiants et d'autres volontaires, ils ont réalisé l'étude sanitaire décrite dans cet article.

2 Essentiellement parce qu'il s'agit d'une technologie à double usage. En d'autres termes, les gouvernements peuvent afficher des intentions "pacifiques" tout en développant une expertise sur les armes nucléaires. Voir l'article d'Anumukti : "The energy route to weapons ; can anything be done about it ?" dans WISE News Communique, 22 mai 1998.

3 Aussi appelée Centrale nucléaire du Rajasthan.

4 Est régulier un travail pour lequel l'employé figure dans l'effectif de la centrale et reçoit un salaire régulier. Un travailleur occasionnel ou sous contrat est quelqu'un qui est embauché sur la base d'un salaire à la journée, qui est pris pour quelques jours dans l'intention explicite d'utiliser complètement la dose de radioactivité pour trois mois avant le licenciement. Le travail en question n'est pas difficile et ne dure en général pas plus d'une demi-heure et le travailleur gagne plus d'argent qu'il/elle en aurait en faisant une autre activité.

5 Certains enfants avaient des malformations mutiples, par exemple un garçon avait à la fois un pouce surnuméraire et une oreille manquante. Dans le décompte il apparaît comme une seule personne mais avec deux malformations. C'est pourquoi il y a 50 malformations chez 45 enfants.

6 Voir Anumukti, Volume 6, Numéro 5, avril 1993.

 

 

Témoignage Chrétien, 13 juin 2002:

Les sacrifiés du nucléaire

Les choses ne tournaient pas rond depuis longtemps. Trop longtemps. Pire, elles s'aggravaient année après année. La nature ne se comportait plus comme elle le faisait depuis toujours, leur univers leur était devenu hostile.

Ils pensaient qu'une malédiction s'était abattue sur leur tête. Ils, ce sont des Adivasis, les aborigènes animistes du Jharkhand, un état à l'est de l'Inde. Depuis une trentaine d'années, des phénomènes étranges les inquiétaient. Ils pensaient que Singbonda, dieu de la forêt, leur faisait payer la conversion de certains des leurs à l'hindouisme. Les femmes ne donnaient plus d'enfants, ou de moins en moins. Lorsqu'ils parvenaient à terme, beaucoup de nourrissons souffraient de maux jusqu'alors inconnus ou naissaient avec des malformations monstrueuses. Les adultes mouraient de plus en plus jeunes. Plus étrange encore, lorsque les paysans ressemaient le riz, celui-ci ne germait pas pour donner une récolte la saison suivante. Il était devenu stérile. Aujourd'hui, les 30 000 habitants de la région savent qu'ils ne sont pas les victimes d'un fléau imposé par les forces sylvestres, mais bien plutôt d'un énorme scandale que le gouvernement indien voudrait bien passer sous silence. Le mal est là, constamment présent, énorme, il occupe et déforme tout le paysage. La responsabilité de ce désastre est aujourd'hui évidente, cependant la contamination, la pollution restent invisibles. Et pour cause, la radioactivité, contrairement au pétrole ou à d'autres agents polluants, ne se remarque pas quand elle se répand. Les ravages qu'elle provoque mettent parfois beaucoup de temps à se révéler.

Malformations chez 35 % des enfants
Tout a commencé dans les années 60. A l'époque, l'Inde recherchait du combustible pour ses premiers réacteurs atomiques. Après de longues investigations, un gisement d'uranium est découvert à Jadugoda, un village d'indigènes situé dans l'état du Bihar. En 1967, l'UCIL, l'Uranium Corporation of India Limited, propriété du gouvernement indien, y ouvre une mine. Au début, l'exploitation se composait d'un puits et d'un étang. Au fil des années, la société s'agrandit. Aujourd'hui, elle compte trois mines et trois étangs sur un périmètre d'environ dix kilomètres.

Problème : la population indigène, qui vit à Jadugoda et dans les villages alentours, ne fut jamais prise en compte quand il fut décidé d'ouvrir puis d'étendre le complexe minier. Pourquoi s'en soucier ? Les gérants de la mine prétendaient que leurs activités étaient sans danger. Sans danger ? Voyons cela. . .

Depuis trois générations, ces gens vivent à l'ombre des sinistres structures de la compagnie et de graves problèmes, mettant en péril tant la population que l'environnement, sont observés. JOAR (Jharkhand Organization Against Radiation) est le nom de l'association montée par certains autochtones pour faire entendre leur voix. Son président, M. Biruli, avance des chiffres étourdissants : «Pendant les 34 années d'exploitation du complexe, 35% des enfants nés dans la région ont été marqués par des malformations». Il ajoute que «60% des ouvriers de plus de 50 ans qui travaillaient à la mine ou sur les étangs sont affectés par au moins un problème de santé grave touchant leur sang, leurs os ou encore leur cerveau». Mais quel crédit pouvait on accorder à des statistiques avancées par des indigènes ? Conscients de ce handicap, les gens de JOAR firent appel, en 1997, à un scientifique reconnu, le Pr Upadhyay du Center of Applied Ecology, un institut indépendant. Le professeur et son équipe n'ont pas seulement mesuré le taux de radioactivité de l'air, du sol et des eaux, ils se sont aussi intéressé à l'état de santé des habitants de la région ainsi qu'à l'évolution de la faune et de la flore. Les conclusions de leur rapport sont accablantes.

Aucune naissance depuis quatre ans
Le taux de radiation ambiant atteint 50 fois la limite de sécurité préconisée par les normes internationales. Cette radioactivité est suffisante pour provoquer des dégâts irréparables sur une population vivant perpétuellement à son contact. Premières constatations : plus les gens vivent près du complexe, moins les familles sont nombreuses (de l'ordre de quatre individus par famille, ce qui est rare en Inde) et plus les cas de cancer, leucémie, maladie pulmonaire et malformation congénitale sont abondants. L'espérance de vie sur toute la zone contaminée est de 42 ans alors qu'elle approche les 65 ans pour le reste du sous-continent. Dans les villages de Chatikocha et de Dungriddih, les plus proches des étangs de retenue des rejets miniers, 50 % des habitants sont atteints d'une infection ou d'une infirmité. Aucune des 130 familles qui peuplent ces deux villages n'est épargnée. On estime que les couples sont tous stériles car pas un enfant n'y est né depuis près de quatre ans. La faune montre elle aussi des signes de dégénérescence. L'équipe scientifique a noté la disparition progressive d'un groupe de singes qui fréquentait les abords d'un temple religieux. On en dénombrait plus de trois cents il y a une quinzaine d'années. lIs moururent d'abord de maladies auxquelles ils résistaient auparavant. Quand plus de la moitié des leurs eurent disparu, ils décidèrent de quitter les lieux. Bien avant les hommes, ils réalisèrent que la région était devenue invivable.
«Il est évident que le désastre de Jadugoda est le résultat de la main de l'homme. Par pure avidité, les dirigeants d'UCIL n'ont pris aucune précaution durant ces trente-cinq années pour préserver l'environnement ainsi que la vie des villageois.» Les propos du Dr Upadhyay sont on ne peut plus clairs. Et il ne décolère pas : «A ma connaissance, il n'y que l'Inde pour se permettre d'exploiter une mine d'uranium sous le nez même des gens.» Aucune des normes de sécurité imposées par l'INSN (International Nuclear Safety Norms) n'est respectée. Les ouvriers travaillent sans aucune protection.

Mauvaise foi, cynisme et sectarisme.
La plus grande faute des dirigeants de la société est d'avoir négligé le contrôle et la conservation des déchets radioactifs. Les premières activités du complexe de Jadugoda sont d'extraire I'uranium, de le broyer, puis de le traiter afin d'en éliminer les concrétions parasites. Les résidus, à fortes radiations et composés de nombreux produits chimiques tels que des acides, sont rendus liquides par l'ajout d'eau afin d'être évacués et stockés plus facilement. Première erreur : les étangs conçus à cet effet furent creusés sans avoir été imperméabilisés en leur fond, ni clôturés comme il se doit. Ainsi, les particules radioactives s'infiltrent dans le sol et contaminent les eaux consommées par les indigènes. Alors que ces pratiques dépassent déjà largement les limites du raisonnable, I'UCIL s'est également vu confier la charge de conserver les barils de déchets hautement radioactifs revenant par train de I'usine de traitement de la ville de Hyderabad, située à plus de mille kilomètres. Deuxième erreur : la compagnie a pour devoir d'engranger les récipients dans les galeries désaffectées, mais des villageois ont constaté à plusieurs reprises que des barils étaient enfouis dans la vase des étangs. Pire, le contenu de certains containers y fut déversé directement. M. Upadhyay affirme avoir aperçu des barils provenant de Hyderabad réutilisés par des habitants pour y conserver des aliments.

De son coté, l'UCIL qui, rappelons-le, dépend du DAE, le ministère de l'Energie, et donc du gouvernement indien, nie tout en bloc. EIle s'appuie sur ses propres analyses qui révèleraient un taux de radioactivité tout à fait normal pour la région. Pour l'UCIL, seule cette étude fait foi et rend obsolète toutes les autres. Enfonçant plus encore le clou de la mauvaise foi et du cynisme, le gouvernement indien ordonna, sous prétexte de sécurité nationale, que les bilans de toutes ces études ne devaient en aucun cas être mis entre les mains des médias. Aussi, M. KK Beri, directeur d'UCIL, prétendait en 1998 que les gens de la région étaient victimes de leur manque d'hygiène et de leurs habitudes alimentaires. L'argument est sectaire et oublie que l'équipe du professeur Upadhyay avait pris soin de mener parallèlement une étude dans deux autres villages situés respectivement à quinze et vingt-cinq kilomètres du complexe minier. Tant au point de vue ethnique qu' au niveau de ses habitudes alimentaires et hygiéniques, la population de ces villages était en tout point identique à celle de Jadugoda. Là encore, les résultats sont limpides et montrent que ces habitants sont, eux, en parfaite santé.

L'Etat indien coupable
En soutenant, sans scrupules, que la zone était sans risque, l'exploitation n'a pris aucune mesure pour épargner les indigènes ni ne les a informés sur les risques qu'ils couraient. Ainsi, pendant des années, les habitants se baignaient dans des eaux où étaient déversés des déchets extrêmement radioactifs. Leur bétail s'y abreuvait et chaque année, pendant la mousson, les étangs débordaient et inondaient les rizières. Aujourd'hui, beaucoup de ces habitants aimeraient suivre l'exemple des singes et fuir cette région mortelle. Comment peuvent-ils y parvenir si l'Etat indien n'avoue pas sa culpabilité et ne décide pas de les aider à s'installer ailleurs ? Qui d'autre que le gouvernement pourrait racheter leurs terres irradiées ? Pour le moment, l'affaire est entre les mains de la justice. Ayant reçu tout récemment le soutien d'autres organisations, telles que Greenpeace notamment, et sous la pression de quelques personnalités politiques, JOAR a saisi la cour suprême. C'est déjà un premier pas, mais que peut-on attendre de la justice en Inde où la corruption est un sport national, où la pratique du bakchich, est aussi vieille que le pays ? Enfin, que peut bien peser la justice face à de tels enjeux économiques et stratégiques : Jadugoda reste l'unique gisement d'uranium du pays ?

Jadugoda : le village de l'horreur
GandhaIva est né handicapé moteur et mental. II n'a qu'un il, I'autre est remplacé par une tumeur. Malgré ses onze ans, il a la corpulence d'un enfant de cinq ans. II ne parle pas mais gémit continuellement. Il passe ses journées entières allongé, là où sa mère l'a posé. De loin, Leyla a l'allure d'une fillette de huit ans. De plus près, les traits de son visage, ou plutôt la texture de sa peau, pourrait indiquer qu'elle a dépassé la quarantaine. En fait, Leyla a 24 ans. Elle souffre d'un mal qui n'est pas clairement diagnostiqué et qui semble mêler des problèmes de croissance et de rachitisme. Padya est le fils d'un de ces paysans qui travaillait de temps à autre à la mine pour arrondir les fins de mois. Le père est décédé d'un cancer il y a quelques années. Quant à Padya, il semble en pleine forme et tout à fait normal. En tout cas, tant qu'on ne baisse pas les yeux pour regarder ses pieds nus. Ces derniers possèdent chacun six orteils. Encore cela n'a rien d'exceptionnel, quoique, chez Padya, le sixième orteil ait la taille d'un index et soit planté sur le dessus du pied. Voila trois des dizaines et des dizaines altérations morphologiques congénitales que I'on rencontre dans le secteur.

Elles ne représentent que la partie visible de l'effroyable iceberg qui s'est coincé dans cette vallée.

La course effrénée à l'atome
En 1948, le gouvernement indien entame son programme nucléaire. L'Inde construit en 1955 le premier réacteur d'Asie, I'URSS mise à part. Au cour des années 60, le pays acquiert toute l'infrastructure nécessaire à la production des combustibles nucléaires, mais reste contraint d'importer I'uranium des Etats-Unis. Après de longues investigations à travers le pays, un gisement d'uranium est découvert à Jadugoda et, en 1967, I'UCIL y ouvre une mine. Aucun autre filon ne sera découvert et Jadugoda restera l'unique fournisseur d'uranium des dix réacteurs atomiques du pays. Parallèlement, le gouvernement indien développe un programme nucléaire militaire clandestin, tout en cherchant la coopération de I'étranger pour son programme civil. L'Union soviétique et la RFA fournissent de I'eau lourde avant que l'Inde parvienne à la fabriquer elle-même, grâce à l'aide de la France.

En 1968, l'Inde refuse de signer le traité de non-prolifération et n'autorise pas l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a effectuer des vérifications après sa première explosion atomique «pacifique» de 1974. En 1998, I'lnde procède à cinq essais nucléaires. Selon le gouvernement indien, deux d'entre eux concernaient une bombe à fission et une bombe thermonucléaire et ont été réalisés pour des raisons de sécurité nationale.

Spectre atomique sur le conflit indo-pakistanais
La course à l'armement nucléaire dans laquelle s'est lancé l'Etat indien depuis 1948 est largement dictée par sa rivalité avec le Pakistan. Les deux puissances nucléaires se livrent une guerre froide au Cachemire depuis leurs indépendances respectives. Ces dix dernières années, ce «conflit de basse intensité» a fait plus de 30 000 morts. La tension est à nouveau montée ces dernières semaines. Les centaines de milliers de soldats déployés de part et d'autre de la «ligne de contrôle» (en fait, une véritable ligne de front) ont intensifié les bombardements d'artillerie tandis que, au Cachemire indien, les groupes séparatistes pro-pakistanais multiplient attentats et assassinats. Washington et Londres jouent les médiateurs et envisagent de déployer une force d'interposition sur la ligne de contrôle. Sa mission sera probablement de traquer les milices intégristes islamistes qui se sont rabattues sur le Cachemire après avoir été chassées d'Afghanistan.

Sébastien Gaudard