Reporterre.net, 13 avril 2026:
Hervé Kempf reçoit Mycle Schneider, consultant
international indépendant sur les questions de politique
énergétique et nucléaire. Il est également
l'auteur principal et l'éditeur du World Nuclear Industry
Status Report. (Vous pouvez lire ci-dessous ce grand entretien,
ou l'écouter en mp3 ou le regarder en vidéo.)

Mycle Schneider est un expert international de l'énergie nucléaire. Il dirige l'équipe qui produit chaque année un rapport de référence sur l'état du nucléaire dans le monde, le WNISR (World Nuclear Industry Status Report). Dans cet entretien, il démonte l'idée que le nucléaire serait « en renaissance ». Quarante ans après la catastrophe de Tchernobyl, la crise énergétique relance le débat sur la sortie des fossiles, Mycle Schneider souligne la vigueur de la révolution solaire : selon lui, elle dessine le monde d'après énergétique, dont la France est largement absente.
Reporterre - Le nucléaire est-il
une énergie d'avenir ?
Mycle Schneider - Une énergie est d'avenir si ses équipements
se renouvellent. Or les parcs nucléaires, dans quasiment
tous les pays, vieillissent rapidement. Le parc nucléaire
français vieillit depuis le milieu des années 80,
celui des États-Unis depuis le milieu des années 70.
Quel est l'âge moyen des réacteurs
nucléaires ?
Sur le plan mondial, 32 ans à peu près. Il
y a l'exception de la Chine, dont l'âge moyen des réacteurs
est autour de 11-12 ans.
Combien de réacteurs y a-t-il dans
le monde ?
Un peu plus de 400 réacteurs en fonctionnement. La
France a toujours un peu plus de capacité installée
que la Chine, mais celle-ci produit déjà plus de
kilowattheures par le nucléaire.
Quelle est la part du nucléaire dans
l'électricité mondiale ?
Le pic a eu lieu il
y a 30 ans, en 1996, à 17,5 % du mix électrique.
En 2024, la part était de 9 %. Même en Chine,
la part du nucléaire baisse - elle est de 4,5 % -
parce que ce pays investit beaucoup plus dans les énergies
renouvelables et en particulier dans le solaire. En 2025, seulement
deux réacteurs ont démarré en Chine, soit
2,5 gigawatts. La même année, la Chine a connecté
au réseau plus de 300 gigawatts de solaire.
Le nucléaire est donc une industrie
en déclin ?
Oui. Il ne se passe rien dans le nucléaire en dehors de
la Chine et un peu de la Russie. Sur les 51 réacteurs
qui ont été mis en construction depuis six ans,
37 l'ont été par la Chine, dont un au Pakistan.
Les quatorze autres par l'industrie russe dans des pays comme
l'Égypte, le Bangladesh et la Turquie. On parle toujours de renaissance, mais nous ne la voyons
pas dans les statistiques.
N'est-ce pas différent en France ?
Non. Si un nouveau réacteur est mis en construction dans
les années qui viennent, comme c'est prévu à
Penly, ça ne changera rien durant les quinze prochaines
années. Officiellement, il est censé entrer en fonctionnement
en 2038. Mais depuis des décennies, les mises en marche
sont toujours en retard par rapport aux prévisions.
On dit qu'on va construire 6 EPR 2, voir 14 d'ici 2040. On investit
énormément pour embaucher des ingénieurs
et des techniciens, on réorganise EDF et la construction.
Peut-être que ça va marcher ?
Peut-être. Nous, on ne prédit pas l'avenir. Par contre,
ce qu'on connaît très bien, c'est l'état passé
et actuel des choses. Et qu'est-ce que ça nous dit ?
Les premiers EPR ont démarré en Chine à Taishan.
Le deuxième projet était en Finlande. Et puis le troisième projet
a été Flamanville et le quatrième Hinkley
Point, en Angleterre. Le deuxième projet a coûté
plus cher et a mis plus longtemps que le premier. Le troisième
a mis plus longtemps et a été plus cher que les
deux premiers. Et Hinkley Point est très bien parti pour
battre tous les records de coût et de durée de construction.
[lire: Mise en service de l'EPR de Flamanville: Communiqué
ACRO
- CRIIRAD
- Global Chance - GSIEN, l'inquiétude gagne !]
Si on n'a pas su faire un effet de série
avec l'EPR, on voit mal comment les EPR 2 pourraient se réaliser
selon un rythme cadencé.
Exactement. L'expérience ne montre pas d'apprentissage.
Et il faut aussi rappeler
que l'EPR 2 n'existe pas, son design n'est même pas
certifié, c'est-à-dire autorisé par les autorités
de sûreté. Pourtant, les bulldozers ont été
envoyés sur le site de Penly.
On veut lancer des EPR 2,
mais on n'a pas les plans de ces réacteurs. C'est bien
ça ?
Exactement. Il y a sans doute beaucoup d'éléments
qui ont été développés et qui sont
arrivés à une définition, par exemple, la
taille de certaines machines ; on peut se donner une certaine
marge et construire un bâtiment. Par contre, quels sont
les détails de l'arrangement du bâtiment ? Donc
oui, j'ai dit exactement ça : on parle de coûts
et de préparation de site sans avoir les plans finaux des
EPR 2.
Il y a quelques années, les six EPR 2
étaient annoncés à 52 milliards d'euros,
et maintenant on est proche de 100 milliards d'euros. Cette
augmentation va-t-elle se poursuivre ou a-t-on atteint un plafond
de dépenses ?
D'après l'expérience qu'on peut avoir sur des programmes,
pas seulement en France, mais aussi ailleurs, on observe toujours
une augmentation des estimations de coûts après le
début de construction.
« Même en Chine, la part
du nucléaire baisse, parce que ce pays investit beaucoup
plus dans les énergies renouvelables et en particulier
dans le solaire », explique Mycle Schneider.
© Mathieu Génon / Reporterre
N'y a-t-il pas là une forme de manipulation ?
On annonce qu'on va lancer des réacteurs nucléaires,
que ça va coûter 50 milliards d'euros. Et puis
on commence à couler du béton, on passe une loi,
le système se met en branle. De semestre en semestre, les
estimations de coût augmentent. Mais comme on a déjà
engagé les travaux, on se dit qu'on ne peut plus revenir
en arrière. Ce type de manipulation décrit-il la
réalité ?
Ce n'est pas à moi de faire ces qualifications. Je suis
analyste et je constate qu'il y a un vrai problème de gestion
des fonds publics et de divergence entre les analyses économiques
et industrielles à un moment donné, les décisions
politiques, et la réalité telle qu'elle se développe.
Pour l'EPR de Flamanville,
la décision avait été prise autour de 2000,
le chiffrage était de l'ordre de 2,5 milliards et
on est arrivé à un chiffre dix fois supérieur.
C'est un constat. On est parti pour refaire la même chose.
Mais avec une différence majeure, c'est qu'entre-temps,
une révolution énergétique a commencé,
et on peut se poser la question : qu'est-ce qu'EDF va vendre
dans un marché européen de l'électricité
où le solaire pourrait avoir une capacité de 800 GW
en 2030 ?
La France passe-t-elle à côté
de la révolution du solaire ?
Oui. Et l'Europe elle-même est très en retard par
rapport à la Chine, et aussi par rapport à certains
États des États-Unis, comme le Texas.
« On observe toujours une augmentation
des estimations de coûts après le début de
construction », rappelle Mycle Schneider. ©
Mathieu Génon / Reporterre
Pour Reporterre, Laure Noualhat a mené
une enquête qui a conduit à un livre, « Le nucléaire va ruiner la
France ». Es-tu d'accord avec l'idée que
le choix actuel en faveur du nucléaire par la France est
mauvais pour l'économie française ?
Je pense qu'il a une influence catastrophique sur l'économie.
Parce qu'il immobilise des sommes phénoménales.
Et les durées de ces projets sont totalement irréalistes
par rapport à la vitesse à laquelle change le domaine
énergétique en Europe.
On est aujourd'hui dans une situation où on parle d'urgence
climatique. Qu'est-ce que ça veut dire ? Que si je
dépense 1 euro, il faut que je baisse les émissions
un maximum et que je le fasse vite. Il faut combiner le facteur
financier et le facteur climatique.
Si je dépense aujourd'hui 1 euro dans le nouveau nucléaire,
j'aggrave le problème climatique. Pourquoi ? Parce
qu'il y a plein d'autres options disponibles et moins chères.
On ne peut pas dépenser l'argent deux fois. Donc c'est
à la fois un investissement très douteux, et extrêmement
contre-productif par rapport à la question du climat.
Pourquoi la classe dirigeante française
est-elle autant focalisée sur le nucléaire, malgré
tous les défauts que tu viens d'exposer ?
On observe sur le plan international un phénomène
curieux : à la fin de 2025, il y avait 66 réacteurs
en construction dans le monde. 63 sont construits soit dans des
pays détenteurs d'armes nucléaires, soit par des
sociétés industrielles contrôlées par
des États détenteurs d'armes.
Les secteurs de la défense se sont rendu compte que si
le nucléaire civil se terminait, la totalité des
coûts du nucléaire militaire comme l'éducation,
la formation, la recherche, le développement, tout cela
qui coûte extrêmement cher, devrait être dans
les budgets militaires. C'est impossible. Donc, il fallait sauver
le nucléaire civil. Ça a été déclaré
d'abord aux États-Unis, ensuite ailleurs.
Ensuite, il y a des raisons géopolitiques. L'administration
Biden, aux États-Unis, a lancé lors de la COP28
à Dubaï, l'initiative de tripler la capacité
nucléaire civile d'ici 2050 dans le monde. Pourquoi ?
De même, quel est l'intérêt pour la Russie
de financer des projets en Égypte, en Turquie ou au Bangladesh ?
Parce que c'est le meilleur moyen pour coller deux pays ensemble
pour un siècle. Il s'agit de verrouiller les partenariats
entre pays.
Revenons en Europe. La politique allemande
de sortie du nucléaire est-elle un échec et maintient-elle
à un niveau élevé les émissions de
gaz à effet de serre de l'Allemagne ?
Non, c'est faux. Si l'on compare la situation du mix électrique
allemand en 2010, c'est-à-dire l'année avant Fukushima
qui a conduit à la décision de sortir du nucléaire,
avec l'année en cours, on voit que l'Allemagne a plus que
compensé par les énergies renouvelables la réduction
des énergies fossiles. Elle continue à réduire
ses émissions. À mon goût, pas suffisamment
vite. Parce qu'elle a échoué pour une partie de
sa politique énergétique.
En 2012, l'Allemagne était championne du monde en ce qui
concerne la connexion au réseau du photovoltaïque,
avec 7 gigawatts. Aujourd'hui, la Chine fait plus de 300 gigawatts.
L'Allemagne a réaugmenté aujourd'hui, mais entre-temps,
on a tué l'industrie allemande du solaire.
Cela a été raconté
dans Reporterre. Redis-nous ce qu'il s'est
passé.
Les conservateurs ont pris un certain nombre de mesures qui ont
conduit à la mort de l'industrie solaire en Allemagne.
Mais d'autres caractères sont très problématiques.
Il y a un millier de coopératives énergie en Allemagne,
qui sont des gros acteurs exploitants de parcs éoliens,
mais aussi quatre grandes compagnies de style EDF, comme Vattenfall.
On a mélangé de l'ultra centralisé avec du
décentralisé, et ça conduit à des
parcs éoliens marins gigantesques, si bien qu'il faut doubler
le transport d'électricité vers le sud de l'Allemagne.
Il vaudrait mieux réfléchir à reconstruire
le système de distribution d'électricité.
Car, avec la multiplication des panneaux solaires sur les maisons,
plein de gens deviennent des producteurs d'électricité.
Si j'ai une maison solaire, je suis un producteur
d'électricité ?
Mais bien sûr ! Et il y a maintenant plus d'un million
de producteurs d'électricité en France. Avec le
développement des batteries, on verra des changements structurels.
Par exemple, on n'expliquait pas pourquoi le Pakistan, malgré
l'augmentation de l'activité économique, réduisait
sa consommation d'électricité [telle que mesurée
par les compagnies nationales]. Que s'est-il passé ?
Il a importé plus de 20 gigawatts de panneaux solaires
depuis la Chine. L'Afrique du Sud connaît un phénomène
similaire, ainsi que des pays en Amérique du Sud.
Aux États-Unis, on veut prolonger les réacteurs nucléaires
pour aller jusqu'à
60 ans, voire 80 ou 100 ans. Cela te paraît-il
réaliste ?
Non. Il y a des renouvellements d'autorisation, cela n'équivaut
pas à des prolongations de fonctionnement. Si un réacteur
qui a aujourd'hui 50 ans demande une autorisation de renouvellement
à partir de 60 ans pour pouvoir fonctionner jusqu'à
80 ans, ça ne veut pas dire qu'il va fonctionner jusqu'à
80 ans. Et ce qu'on a constaté jusqu'à maintenant,
c'est qu'une flopée de réacteurs ont été
fermés aux États-Unis pour
des raisons économiques.
Mais est-ce que des réacteurs peuvent
aller sans problèmes de sûreté jusqu'à
80 ans ?
Personne ne le sait, ça dépend de tellement de facteurs
Il y a des composants irremplaçables. La cuve du réacteur est calculé
pour une certaine irradiation, qui a des conséquences sur
la stabilité des réacteurs. Il y a d'autres composants
comme le béton, qui n'a pas une durée de vie éternelle.
Alors qu'EDF dit que ses coûts de maintenance ont doublé,
l'industrie étas-unienne prétend qu'elle a baissé
tous les ans les coûts de maintenance. C'est extraordinaire
puisque les réacteurs y ont maintenant un âge moyen
de 44 ans. Si ma voiture a 30 ans, il faut normalement
que j'investisse plus pour la garder sur la route que si elle
a 20 ans
« On
peut aujourd'hui avec deux panneaux solaires et une batterie,
fournir les services minimums garantis aux gens »,
affirme Mycle Schneider. © Mathieu Génon / Reporterre
En 1986 s'est produit l'accident de Tchernobyl.
Le vieillissement des réacteurs crée-t-il des possibilités
à nouveau d'un accident important ?
L'Autorité de sûreté nucléaire française
a toujours dit qu'un accident grave n'est pas à exclure.
Quand je donne l'exemple étas-unien, je signifie justement
qu'il y a de quoi être inquiet. Et si le vieillissement
est accompagné d'un manque d'investissement, il n'y a que
deux possibilités : soit ça conduit à
un grave problème technique, soit il y a un mur d'investissement
à un moment donné.
Les énergies renouvelables ne sont-elles
pas handicapées par leur intermittence ?
L'éolien et le solaire sont déjà extrêmement
complémentaires d'un point de vue saisonnal. Et on peut
aujourd'hui, avec deux panneaux solaires et une batterie, fournir
les services minimums garantis aux gens.
Les batteries qui permettent de stocker
l'électricité et vont permettre de réguler
l'éolien et le solaire ?
Les batteries sont en train de prendre un envol phénoménal.
La Chine était en retard sur les grandes batteries connectées
au réseau : ils avaient 30 gigawatts en 2024,
ils sont à 100 en 2025. Ça explose et la même
chose va se passer dans d'autres parties du monde, y compris en
Europe.
En France, on construit aussi du solaire et on sait très
bien que d'ici quinze ans, on ne va pas ajouter quoi que ce soit
d'autre que des renouvelables. Il n'y a pas d'option à
court terme par la voie nucléaire.
Hervé Kempf
Reporterre.net, 19 septembre 2024:

Les capacités mondiales de l'électricité
d'origine nucléaire continuent de décliner. Les
chantiers sont retardés ou annulés, et les coûts
stratosphériques. Les renouvelables, eux, continuent leur
envolée.
C'est devenu le marronnier du monde
nucléaire, le rendez-vous annuel qui propose un état
des lieux chirurgical de l'industrie atomique à travers
le monde. Réalisé par des experts indépendants
et coordonné par Mycle Schneider, analyste indépendant
en énergie et politique nucléaire, le rapport sur
l'état de l'industrie nucléaire dans le monde (WNISR)
est rendu public le 19 septembre à Vienne en Autriche.
Depuis plusieurs années,
il révèle minutieusement l'écart entre la
communication débridée d'une industrie en pleine
relance et sa réalité factuelle : chantiers
retardés ou annulés, projets suspendus, coûts
stratosphériques. « Faire un rapport annuel
nous permet de vérifier si les tendances identifiées
les années précédentes se confirment ou s'il
existe des ruptures entre 2023 et 2024 », dit Mycle
Schneider, son coordinateur. « Le fossé entre
la perception du public sur le nucléaire et la réalité
industrielle du secteur est remarquable.
Ce rapport est beaucoup plus qu'un ramassis de statistiques, bourré
d'informations. Il s'agit d'un travail analytique sur plus de
500 pages. C'est inégalé. » À
côté, le World nuclear performance report (WNPR)
de la world-nuclear.org - une organisation internationale
qui fait la promotion de l'industrie nucléaire - ne
pèse que trente-trois pages.
Qu'apprend-on dans le rapport
du WNISR ? Les capacités mondiales de l'électricité
d'origine nucléaire continuent de décliner. En 2023,
cinq nouveaux réacteurs (d'une capacité combinée
de 5 gigawatts (GW)) ont été mis en service en Biélorussie,
en Chine, en Slovaquie, en Corée du Sud et aux États-Unis.
Cinq autres - pour une capacité totale de 6 GW - ont été
mis à l'arrêt.
Ainsi, les capacités nucléaires ont baissé
d'1 GW. À mi-2024, 408 réacteurs (367 GW) sont en
fonctionnement dans le monde, contre 407 en 2023. Lors du premier
semestre 2024, quatre unités ont complété
le mix énergétique en Chine, en Inde, aux Émirats
arabes unis et aux États-Unis. Trois réacteurs ont
été fermés en Allemagne, un en Belgique et
le dernier à Taïwan. Si la production d'électricité
d'origine nucléaire a augmenté de 2,2 % en
2023, la part de cette énergie dans la production d'électricité
mondiale s'élève à 9,1 %, soit un peu
plus de la moitié du pic constaté en 1996 qui plaçait
l'électricité d'origine atomique à 17,5 %
du mix électrique mondial.
La Chine est la locomotive du secteur
Au total, 59 projets de construction
sont répartis dans treize pays, dont 23 ont pris du retard.
Avec 27 réacteurs actuellement en construction à
domicile, la Chine est la véritable locomotive du secteur.
La Russie, elle, domine le marché à l'international :
elle construit actuellement 26 réacteurs dont une vingtaine
dans sept pays différents. À eux deux, Chine et
Russie ont démarré la mise en oeuvre de 35 réacteurs
depuis décembre 2019.
La France aussi construit à l'étranger, plus précisément
à Hinkley Point en Grande-Bretagne où deux unités
accusent déjà un retard de livraison, la mise en
service étant prévue pour 2029-2031. « On
ne regarde pas la trajectoire énergétique mondiale
comme on regarde une photo, il faut regarder le film »,
prévient Mycle Schneider. « Il y a une déconnexion
entre les processus de prises de décision politique et
la réalité industrielle. Par exemple, il ne suffit
pas d'une loi d'accélération pour que tout accélère ! »
Le rapport se plaît
à décortiquer, au cas par cas, les situations des
pays nucléarisés. En Belgique, la production d'électricité
d'origine nucléaire a chuté de 25 % en 2023.
D'ici à 2025, 3 des 5 unités restantes doivent fermer,
l'exploitation des 2 unités les plus récentes est,
elle, prolongée jusqu'en 2037, à condition que la
Commission européenne donne son accord.
Au Japon, plus de treize ans après l'accident de Fukushima,
la remise en service de certains réacteurs se poursuit.
Lors du deuxième semestre 2023, 2 unités ont recommencé
à produire de l'électricité, ce qui monte
à 12 le nombre d'unités en service (tandis que 21
unités sont hors service). Sur l'archipel, l'atome ne représente
plus que 5,6 % de la production d'électricité.
En Turquie, les autorités ont reporté à 2025
le lancement de la première unité de la centrale
d'Akkuyu. Pour rappel, un tremblement de terre avait suspendu la
poursuite de ce chantier, intégralement mené par
les Russes.
Après onze années de construction, le quatrième
réacteur de Vogtle a enfin été raccordé
au réseau aux États-Unis, pour un coût global
de 36 milliards de dollars (32,2 milliards d'euros) les deux unités.
Aucune construction n'est désormais en cours au pays de
l'Oncle Sam.
Projets de miniréacteurs annulés ou reportés
Alors que le battage
médiatique se poursuit concernant les petits réacteurs modulaires (small modular reactor), très
prisés des industriels souhaitant décarboner leur
mix énergétique au plus près de leur site,
le fossé s'agrandit avec le réel. « Vous
voulez dire les small miraculous reactor ? » -
les « réacteurs petitement miraculeux »
- ironise Schneider.
L'industrie et les gouvernements poursuivent leurs investissements
mais sur le terrain, rien ne se traduit concrètement. Les
projets sont soit abandonnés comme Nuscale aux États-Unis,
soit remis à plus tard comme le projet porté par
EDF, Nuward, dont le report a été annoncé
durant l'été. À ce jour, aucun SMR n'est
en construction en Occident, aucun design n'a été
certifié par les autorités de sûreté
et beaucoup d'inconnues demeurent en matière de combustibles
ou d'acceptabilité sociale. Par ailleurs, la rentabilité
- qui est le noeud gordien du principe d'un réacteur dont
on pourrait industrialiser la production - n'est pas au rendez-vous.
Le projet argentin Carem-25 en construction depuis 2014 est désormais
à l'arrêt pour cause de coupes budgétaires.
L'autorité de sûreté locale a lancé
un audit général de son design avant d'autoriser
un éventuel redémarrage du chantier. Une éventuelle
date de démarrage a été fixée en 2028.
D'après le rapport, ce miniréacteur pourrait avoisiner
les 800 millions de dollars (717 millions d'euros), soit l'équivalent
de 32 000 dollars le kilowattheure, un niveau absolument
stratosphérique. La Chine s'est dotée de deux miniréacteurs
fin 2022, dont la construction a pris une dizaine d'années.
Les énergies
renouvelables décollent
Pendant que le nucléaire
patine, les énergies renouvelables poursuivent leur conquête
sur l'ensemble du globe. Le rapport dévoile le découplement
total entre l'envolée des renouvelables et la relance poussive
et coûteuse du nucléaire. « L'accélération
du déploiement des renouvelables - surtout du solaire -
est frappante », observe Mycle Schneider.
En 2023, plus de 623 milliards de dollars (559 milliards d'euros)
ont été investis à travers le monde dans
les capacités renouvelables - hors hydroélectricité.
Cela représente vingt-sept fois la mise globale destinée
aux centrales nucléaires. Les capacités installées
en solaire et éolien ont respectivement progressé
de 73 % et 51 % accumulant un total de 460 GW installés.
Les centrales photovoltaïques ou les fermes éoliennes
ont généré 50 % d'électricité
en plus que les usines atomiques.
« L'accélération
du déploiement des renouvelables - surtout du solaire -
est frappante », assure Mycle Schneider. Wikimedia
/ CC BY-SA 4.0 / Diego Delso
À elle seule, la
Chine a déployé plus de 200 GW de solaire contre
1 seul GW de nucléaire. Ainsi, les rayons du soleil ont
permis de produire plus de 578 TWh d'électricité
- 40 % de plus que le parc atomique. L'ensemble des renouvelables
- éolien, solaire, biomasse - a produit quatre fois plus
d'électricité que les centrales.
Même l'Union européenne a battu tous ses records
en 2023 : pour la première fois, les énergies
renouvelables ont permis de produire plus de 44 % de l'électricité
européenne. Fermes éoliennes et centrales solaires
ont produit ensemble 721 TWh d'électricité, soit
près d'un quart de plus que le nucléaire et ses
588 TWh. Pour la première fois, les énergies
renouvelables non hydroélectriques ont généré
davantage d'énergie que tous les combustibles fossiles
réunis, et l'éolien seul a surpassé le gaz
fossile.
Laure Noualhat