[Photos rajoutées par Infonucléaire]


La première bombe atomique de l'Histoire: Trinity


Groves refuse une évacuation partielle avant l'expérience

Le général Groves [prétendra] ultérieurement qu'il s'est fait « beaucoup plus de souci à ce sujet [celui des retombées] que n'importe quel membre du personnel scientifique », quand vient le moment de tenter l'expérience d'Alamogordo, il autorise la section médicale à fixer la dose externe à 50 rem par semaine pour toutes les communautés voisines, avant d'envisager la moindre évacuation. Ce chiffre est quarante fois supérieur au maximum hebdomadaire (qui est de 1,2 rem pour une semaine de six jours) établi pour les travailleurs du projet Manhattan et cent fois plus élevé que la norme maximale admissible en l'espace d'un an pour la population civile, qui sera fixée dix ans plus tard. [...] ce qu'on peut dire, c'est que les normes admises dans le monde entier pour les professionnels ne sont pas appliquées aux citoyens qui habitent sur le chemin des retombées et qui ne se doutent de rien.

Oppenheimer, le général Groves (et beaucoup d'autres) au point zéro (probablement 24 ou 48 heures) après l'essai à Alamogordo.

Au cours des derniers jours qui précèdent l'expérience, les spécialistes de la section médicale - redoutant qu'un brusque changement dans la direction des vents ou que des précipitations ne provoquent une retombée concentrée de matière radioactive sur une zone habitée - expédient des ballons sondes, des signaux de fumée et un avion rempli d'instruments météorologiques pour essayer de prédire avec davantage de précision les conditions atmosphériques. Ils rassemblent en toute hâte un groupe de contrôleurs mobiles chargés de suivre le nuage radioactif en voiture et estafette et de relever le taux de radioactivité dans certains endroits prévus à l'avance.

Un millier d'éleveurs de bétail et les deux cents membres d'une tribu d'Apaches vivent sur le chemin des retombées. Lorsque la section médicale de Los Alamos suggère une évacuation partielle avant l'expérience, le général Groves monte sur ses grands chevaux et la sécurité du projet alors, et le secret ?

Préparation de la bombe (voir ref. photo).

Groves refuse également que l'on entreprenne des recherches biologiques sérieuses sur les conséquences médicales de l'explosion. Il n'accepte qu'un seul contrôle : on suspend par la queue à un fil toute une rangée de souris, assez près de la rampe de lancement pour qu'elles soient fortement irradiées sans toutefois être brûlées vives. Malheureusement, ce test ne sera d'aucune utilité aux spécialistes des radiations : toutes les souris meurent de soif avant même le commencement des opérations.

Explosion de la première bombe atomique à Trinity au Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945 à 5h29 locale.

Films enregistrés depuis un abri situé à 3.3 km de distance.

A l'aube du 16 juin 1945, le nuage radioactif se dirige vers le nord-est à la vitesse de 16 km/h environ, laissant derrière lui un sillage radioactif qui couvre une zone oblongue de cent soixante kilomètres de long sur cinquante kilomètres de large. Le bétail disparaît sous un fin brouillard blanc de particules et les premiers rapports des contrôleurs indiquent pour certains endroits un taux de 35 rem à l'heure. A 16 h 20, ce jour-là, à cent soixante kilomètres au nord de l'aire expérimentale, les compteurs Geiger sont saturés et on déclenche aussitôt le dispositif d'évacuation ; mais Groves, toujours hanté par ses problèmes de sécurité, décide que pour le moment personne ne bougera ; le nuage continue sa route. Lorsque les contrôleurs regagnent la base d'Alamogordo, ce soir-là, l'un d'eux (au moins) est tellement radioactif qu'il n'est plus autorisé à quitter le camp.

Extrait de "Les barons de l'atome", Peter Pringle - James Spigelman, Le Seuil, 1982.

 

 

Le Monde (Rubrique Sciences), 17/7/2005:
[La lettre d'Einstein a été rajoutée par Infonucléaire]

Il y a soixante ans, la première bombe A de l'histoire explosait
Le 16 juillet 1945, à Alamogordo (Nouveau-Mexique), les physiciens du projet Manhattan testent "Trinity", un engin atomique au plutonium.

"A partir de maintenant, nous sommes tous des fils de pute." Voilà tout juste soixante ans, le 16 juillet 1945 à l'aube, Kenneth Bainbridge, responsable des essais, glisse ce mot à l'oreille de Robert Oppenheimer. La première explosion nucléaire de l'histoire vient de se produire à Alamogordo (Nouveau-Mexique) et ce succès, total, marque l'aboutissement d'un projet militaro-scientifique et industriel parmi les plus ambitieux de l'histoire : le Manhattan Engineer District ou projet Manhattan.

En dépit de son caractère militaire - elle est supervisée par le général Leslie Groves - l'entreprise naît d'une volonté des physiciens eux-mêmes de contrecarrer le nazisme. Dès la fin 1938, le grand physicien italien Enrico Fermi, craignant de rester en Europe, fuit aux Etats-Unis, où il poursuit ses travaux sur l'énergie atomique. Il y rejoint les scientifiques européens ayant déjà évacué le Vieux Continent : Albert Einstein, bien sûr, mais aussi Hans Bethe, Leo Szilard ou encore Edward Teller.

Fort de sa notoriété, déjà considérable à l'époque, Albert Einstein tente de mobiliser la sphère dirigeante américaine en adressant, en août 1939, une lettre demeurée fameuse au président Franklin D. Roosevelt. Pourtant profondément antimilitariste, Albert Einstein prévient le président américain du péril que représenterait la mise au point par l'Allemagne nazie d'une bombe atomique. Car, depuis 1938, les principes de fission et de réaction en chaîne sont bien connus des physiciens. Et la perspective est clairement ouverte de voir l'atome devenir une arme redoutable. Ce sera l'unique contribution d'Albert Einstein à la conception de la bombe A.

DOMESTIQUER LA FISSION

Le 16 décembre 1941, le président Roosevelt lance officiellement le projet Manhattan. La première phase du programme demeure cantonnée aux laboratoires institutionnels et universitaires. Les connaissances fondamentales s'affinent. Au Met Lab (Metallurgical Laboratory) de Chicago, Arthur Compton, Leo Szilard, Enrico Fermi et une quarantaine de physiciens tentent de domestiquer la fission.

A Berkeley, Ernest Lawrence étudie les moyens de production de matière fissile - uranium 235 et plutonium 239. A New York, enfin, Harold Urey travaille sur l'élaboration d'eau lourde - un élément dit "modérateur" contrôlant les réactions nucléaires - et les processus de séparation de l'uranium fissile à partir du minerai.

Les chercheurs engagés dans le projet sont conscients de l'urgence à résoudre les problèmes posés. Certains pressentent, aussi, l'issue tragique de cette aventure scientifique.

Le 2 décembre 1942, lorsque Enrico Fermi et son équipe mettent au point la première pile atomique*, Leo Szilard, pourtant initiateur du projet, serre la main de son collègue italien en disant : "C'est un jour noir pour l'humanité."

Début 1943, le projet Manhattan entre dans une nouvelle phase. La grande firme chimique américaine Du Pont de Nemours est associée au projet. A Oak Ridge (Tennessee) sont montées deux usines de séparation de l'uranium fissile, ainsi que la première pile atomique au graphite refroidie par air. A Hanford (Washington), de grands réacteurs nucléaires au graphite sont construits, et produisent du plutonium. Un troisième pôle se forme vers mars 1943 : une équipe de savants hors pair est réunie sous la direction du physicien américain Robert Oppenheimer, dans le désert du Nouveau Mexique, à Los Alamos, lieu qui deviendra emblématique du projet Manhattan.

Un millier de chercheurs s'installent là durablement, parfois avec leur famille. Et ils travaillent, d'arrache-pied, dans le plus grand secret. L'un des défis scientifiques à relever est celui du dimensionnement des bombes. Celles-ci doivent être suffisamment peu volumineuses pour être larguées depuis un avion.

"BROYER DU NOIR"

Robert Oppenheimer et son équipe y parviendront en un temps record. Et ce pour les deux types d'engins explosifs assemblés à Los Alamos : la bombe à uranium et celle au plutonium. Un doute sur les capacités explosives de la seconde subsiste : c'est elle, baptisée "Trinity", qui est testée le 16 juillet 1945, à Alamogordo, dans le désert de Jordana del Muerto, à environ 300 km de Los Alamos. La bombe à uranium, elle, sera directement larguée, trois semaines plus tard, sur Hiroshima. Après l'utilisation de la bombe contre des populations civiles, certains physiciens du projet manifestent des remords - Robert Oppenheimer, Philip Morrisson, Hans Bethe...

M. Oppenheimer lui-même, maître scientifique du projet, dira en 1948 que les physiciens ont "connu le péché" . La plupart, toutefois, continueront leur collaboration avec les militaires pour développer la bombe H.

Et, le 16 juillet 1945, à l'heure où leur entreprise se concrétise, rares sont les scientifiques qui regrettent. Dans un livre de conversations sur ses souvenirs de Los Alamos, Richard Feynman explique : "Après l'explosion, il y eut une formidable excitation à Los Alamos. Tout le monde faisait la fête (...) . Je me souviens que Bob Wilson était assis là et semblait broyer du noir. "A quoi penses-tu ?", lui ai-je demandé. "C'est terrible, ce que nous avons fait là ", a-t-il répondu."

Bob Wilson était-il le seul physicien de Los Alamos, au soir du 16 juillet 1945, à "broyer du noir" ? Pas loin, si l'on en croit Richard Feynman. "Ce qui nous est arrivé à tous est que nous avons commencé à faire quelque chose pour une bonne raison. Ensuite nous avons travaillé très dur pour y parvenir, avec plaisir, avec excitation. Et nous avons cessé de réfléchir. Bob Wilson était le seul qui continuait à réfléchir."

Jean-François Augereau et Stéphane Foucart


* Pile atomique: nom donné aux premiers réacteurs nucléaires, provenant du fait qu'ils étaient constitués par un empilement de barreaux de matière combustible d'uranium au sein du modérateur.

 


Le Monde, 17/7/2005:

Dominique Pestre, historien des sciences, directeur d'étude à l'EHESS

"Une ample mobilisation des savants"

Lorsque le projet Manhattan est lancé, que reste-t-il à maîtriser pour parvenir à la bombe A ?

Les problèmes scientifiques que pose la réalisation d'une bombe atomique restent encore très nombreux en 1941. Ils vont de la séparation isotopique des matières fissiles à la géométrie de l'explosion ou à la manipulation du plutonium. Ce ne sont pas des problèmes triviaux, tant s'en faut. Cependant, une part importante - et souvent occultée - des obstacles à surmonter relèvent plutôt du défi industriel.

Les ingénieurs chimistes de la firme américaine DuPont de Nemours réalisent ainsi une part cruciale du travail, avec notamment la conception et la construction des unités de production de matière fissile et des réacteurs, dont aucune idée n'existe en 1941. A mon sens, la singularité du projet Manhattan tient à cette rencontre des savoirs les plus fondamentaux, des techniques les plus neuves et des capacités extraordinaires de l'industrie américaine.

La singularité du projet Manhattan ne tient donc pas à la grande concentration de matière grise réunie à Los Alamos ?

Si ce rassemblement est exceptionnel et permet la résolution rapide de nombreux problèmes, le travail des ingénieurs de DuPont est tout aussi important. Beaucoup des physiciens présents à Los Alamos sont ou seront lauréats du prix Nobel, beaucoup des créateurs de la mécanique quantique sont là.

Mais il y a un effet d'optique - dû à une surestimation spontanée de l'abstrait sur le technique - à en déduire que, dans cette tâche d'abord industrielle qu'a été la fabrication de ces bombes, la clé a été à Los Alamos. La technique est rarement la "simple application" des sciences. Ici moins qu'ailleurs.

Au cours de la seconde guerre mondiale, on trouve aussi d'autres grandes concentrations de scientifiques. Ce fut le cas pour le développement de l'électronique, pour les radars en particulier - et en cela Los Alamos n'est pas exceptionnel. C'est d'ailleurs ce qui fait la spécificité de la seconde guerre mondiale par rapport à la première. Si les deux conflits sont bien des guerres de production et de mobilisation économique, la différence est que, de 1914 à 1918, on utilise d'abord des connaissances scientifiques et techniques acquises. Il n'est rien de très neuf dans la chimie des gaz, et le char d'assaut dérive bien de l'automobile.

La seconde guerre mondiale, comme la guerre froide qui lui fait suite, est en revanche une guerre technoscientifique, une guerre de pointe qui se mène par la maîtrise de phénomènes scientifiques toujours nouveaux. Des découvertes nouvelles sont constamment mobilisées pour transformer l'art de la guerre et offrir des avantages tactiques, stratégiques, ou de logistique. C'est bien évidemment la bombe A, mais surtout les radars et la recherche opérationnelle pour la lutte anti-sous-marins.

Le sentiment d'une sorte de collusion entre les chercheurs et les militaires est-il partagé dans la communauté scientifique ?

Je n'aime pas trop le terme de collusion car il accrédite l'idée que les chercheurs n'ont pas vocation à participer à la marche des sociétés - à l'économie ou à la guerre, par exemple -, que le faire serait moralement répréhensible, comme de frauder. En fait, depuis des siècles, les savants ont toujours été des atouts pour les sociétés qui les entretiennent, ils ont souvent aidé à "améliorer" la guerre, même s'ils se décrivent souvent, par ailleurs, comme au-dessus ou hors du social, dans un univers de pureté.

Durant la seconde guerre mondiale, la mobilisation initiale des scientifiques est massive et volontaire. Cela est aisé à comprendre : cette guerre est une guerre opposant des démocraties aux régimes fasciste et nazi, elle est une guerre de civilisations, une lutte du Bien contre le Mal. C'est ce qui donne l'ampleur de la mobilisation des savants.

Dans un deuxième temps, lorsqu'il apparaît évident que l'Allemagne a perdu la guerre, et que le Japon n'a aucune chance de la gagner, la question change. Beaucoup de scientifiques de Los Alamos se posent alors des questions sur la nécessité de "finir" le travail, sur la dynamique que cette arme exceptionnelle va créer, sur les usages à réserver à la bombe. De façon inéluctable, toutefois, le projet ira à son terme et les deux bombes seront utilisées sur Hiroshima et Nagasaki.

Dans un troisième temps, après les explosions et leurs terribles effets, on a les réactions de certains responsables du projet, dont Robert Oppenheimer, sur le thème du "péché"... Mais ce sentiment n'est pas partagé par l'ensemble des physiciens - Alvarez ira jusqu'à monter dans l'avion qui va bombarder Nagasaki -, et la plupart des scientifiques engagés dans le développement de la bombe A participeront à celui de la bombe H.

Est-ce là que la défiance actuelle vis-à-vis des technosciences trouve ses racines ?

Non, je ne le pense pas. Immédiatement après la guerre, dans les années 1950 par exemple, les études d'opinion ne mettent pas en évidence de défiance autour de l'énergie nucléaire. Au contraire, ses avantages, les perspectives qu'elle offre en termes d'usage civil séduisent. Plus généralement, ces années sont plutôt marquées par une grande technophilie. [Ecoutez Micro-Climat (9/8/1988), une émission de Radio Libertaire avec Roger Belbéoch sur Hiroshima et Nagasaki, 1h34 en Real 8,5 Kb]

La défiance apparaît plus tard, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, et elle est plus liée à des considérations écologiques. Ce n'est pas seulement le savant fou qui conçoit des bombes qui suscite la défiance. Ce sont, d'une manière générale, les grands systèmes technoscientifiques : l'énergie nucléaire civile devient le centre de nombreuses craintes, tout comme ensuite les biotechnologies végétales, etc.

Le projet Manhattan peut certes fournir une base imaginaire - l'image du Docteur Folamour en est une illustration - au rejet de la science, mais il ne constitue pas le fondement du rejet actuel, dont les racines sont plus variées.

Propos recueillis par Stéphane Foucart


NouvelObs, 17/7/05:
Il y a 60 ans, le premier essai nucléaire

 

 

Le Figaro, 16/7/2005:

Il y a 60 ans explosait la première bombe atomique de l'Histoire
Cette première bombe expérimentale fut suivie par les attaques meurtrières de Hiroshima et Nagasaki

«Un nuage compact, massif se forma, puis monta en fluctuations en hauteur avec une puissance effrayante. A la première explosion se succédèrent deux autres, de moindre luminosité. Le nuage monta à une grande hauteur, il prit une forme de globe, puis celle d'un champignon, puis s'allongea en forme de cheminée et, finalement, s'éparpilla en plusieurs directions sous les vents qui soufflaient aux diverses altitudes.» C'est en ces termes que le général Leslie Groves, maître d'oeuvre du projet Manhattan ­ qui visait à développer la bombe atomique aux Etats-Unis ­, raconte la première explosion nucléaire de l'histoire de l'humanité, le 15 juillet 1945, peu après cinq heures du matin, dans le ciel d'Alamogordo en plein désert du Nouveau-Mexique. Démarré moins de quatre ans auparavant par le président Roosevelt, le projet Manhattan venait d'atteindre son objectif : construire la bombe avant l'Allemagne nazie.

C'est le 16 décembre 1941, après l'agression de la flotte américaine par les Japonais à Pearl Harbor, que Franklin Roosevelt décide de doter son pays de la puissance atomique. Dès 1939, le principe de la bombe était établi. En 1934, Frédéric et Irène Joliot-Curie avaient découvert la radioactivité artificielle et, en 1938, les Allemands Otto Hahn et Fritz Strassman avaient compris que le noyau d'uranium, bombardé de neutrons, se casse en deux en libérant deux neutrons et une énergie considérable, un phénomène appelé fission nucléaire. Un an plus tard, Frédéric Joliot puis les Américains Enrico Fermi et Leo Szilard découvraient le principe de réaction en chaîne (les neutrons libérés cassent à leur tour d'autres atomes d'uranium, et ainsi de suite libérant une énergie encore plus grande), celui-là même qui serait utilisé pour la bombe.

Le physicien Szilard, d'origine hongroise, ayant fui le régime nazi en 1933, est l'un des premiers à avoir l'idée de la bombe. Il alerte les autorités américaines sur le risque de voir les Allemands développer les premiers cette arme de destruction massive et préconise de lancer un grand projet américain pour devancer les Nazis. C'est grâce à Einstein, qui accepte de signer une lettre adressée à Roosevelt affirmant la nécessité de développer la bombe, qu'il est entendu. Le physicien d'origine suisse le regrettera d'ailleurs amèrement après le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki le 6 et le 9 août 1945. Mais le projet Manhattan était né et plus rien ne devait l'arrêter. Ce fut sans aucun doute le projet scientifique le plus ambitieux de l'Histoire. En moins de quatre ans, il allait engloutir 2 milliards de dollars (de l'époque) et mobiliser quelque 150 000 chercheurs et ingénieurs américains, pour la plupart, et anglais. Parmi eux, une vingtaine sont ou seront Prix Nobel.

Mi-septembre 1942, le général Groves est nommé à la tête du projet. Il choisit Robert Oppenheimer, physicien américain de Berkeley comme responsable scientifique. En décembre 1942, Fermi, un physicien italien émigré aux États-Unis, réussit à faire fonctionner la première pile atomique au monde qui produit de l'énergie grâce à la fission nucléaire. La possibilité de construire la bombe venait ainsi d'être démontrée. Les scientifiques indiquent alors deux pistes qui correspondent chacune à un élément chimique capable de subir la fission : l'uranium et le plutonium. Ce seront donc deux bombes différentes qui seront construites (voir encadré). Trois sites sont alors choisis où les équipes travailleront dans le plus grand secret : Oak Ridge pour la production d'uranium, Hanford pour celle du plutonium et le célèbre Los Alamos, «camp de concentration des Prix Nobel», selon l'expression du physicien Bertrand Goldschmidt, auteur de l'Aventure atomique (Fayard, 1962). C'est ici que les savants étudieront et mettront au point les trois bombes, Fat Man (largué à Nagasaki), Little Boy (largué à Hiroshima) et enfin la première à exploser le 15 juillet 1945, sous le nom de code Trinity.

Bien que connaissant l'énergie qui allait être libérée par l'explosion (21 000 tonnes de TNT), les acteurs du projet rassemblés à Alamogordo ce jour-là dans un abri bétonné à 8 km du point zéro sont stupéfaits par le phénomène. A l'image du général Farrel : «Le déplacement d'air frappa violemment les gens et puis, presque immédiatement, un coup de tonnerre assourdissant, terrifiant, interminable suivi, qui nous révéla que nous étions de petits êtres blasphémateurs qui avaient osé toucher aux forces jusqu'alors réservées au Tout-Puissant».

Devant cette démonstration de puissance, certains scientifiques s'inquiètent des conséquences de leur acte. Szilard et d'autres des collègues s'opposent alors à toute utilisation militaire de la bombe. «N'ouvrons pas l'ère atomique par une explosion cruelle, faisons leur une démonstration, cela suffira peut-être à persuader les Japonais de se rendre», déclarent-ils dans une pétition commune. Mais le sort était déjà joué. Truman et l'état-major américain, soutenus par Oppenheimer, voulaient en finir avec la guerre et éviter à l'Amérique d'autres pertes humaines massives [Lire: Les véritables raisons d'Hiroshima]. Soit en envahissant militairement le Japon. Soit en utilisant la bombe atomique. C'est cette dernière option tragique qui a été choisie. Les deux sites japonais furent alors sélectionnés pour faire le maximum de dégâts, 250 000 personnes moururent à Hiroshima et 150 000 à Nagasaki.

Julien Bourdet