Le nucléaire "roule" sans assurance

Une convention internationale, signée par 22 pays en 1988, prévoit que la responsabilité civile de l'exploitant d'une centrale nucléaire est limitée à 50 millions de ff ou 300 millions de fb. Les assurances travaillent en "pools". Elles se sont organisées mondialement en 28 groupes, notamment pour ne pas faire monter les prix des primes. Autant dire que le secteur "roule" sans assurance.

Roger Belbéoch: "Dans de nombreux pays industrialisés, il y a une loi nationale qui limite la responsabilité civile des exploitants nucléaires en cas de catastrophe. Cette loi établit un plafond: quoi qu'il arrive, les indemnisations ne devront pas dépasser un niveau donné. En France, par exemple, la limite est beaucoup plus basse qu'aux Etats-Unis, pour le même type de réacteurs. La santé des Français vaut-elle moins que celle des Américains? La loi française limite à 600 millions de ff la responsabilité de l'exploitant.
Vous faites un calcul simple, qui se rapporte au terrain perdu seulement en traçant un cercle de 30 ou de 50 km autour d'une centrale, et vous vous rendez compte: moins d'1 ff au mètre carré. Allez expliquer cela aux propriétaires des terrains des grands vins de Bordeaux, par exemple, et qui sont éventuellement menacés de la ruine par les centrales de Golfech et du Blayais.
Quand on évacue un territoire, on ne perd pas que du terrain. Il y a aussi toutes les infrastructures, les routes, les hôpitaux, les écoles, les usines, les maisons, les appartements, avec tous les meubles et objets divers: tout est contaminé et reste sur place.
Aux Etats-Unis, l'énergie nucléaire n'a pu se développer de façon industrielle que lorsque ses promoteurs ont été assurés qu'en cas d'accident leur responsabilité serait limitée. Le "Price Anderson Act" fut adopté en 1957. La responsabilité civile des producteurs d'électricité s'arrêtait à 60 millions de $. Au-delà de cette somme, le gouvernement pouvait intervenir pour les indemnisations jusqu'à 500 millions de $. Cette loi, en principe votée pour dix ans, fut régulièrement reconduite. Même si les limites de responsabilité ont été révisées à la hausse, elles n'atteignent pas les montants prévisibles en cas d'accident. Aux Etats-Unis, c'était la première fois que la responsabilité civile d'une entreprise privée était légalement limitée par une loi.
Mais à quel montant peuvent se chiffrer les dommages en cas d'accident majeur? Selon une estimation officielle,
la catastrophe de Tchernobyl aurait coûté 300 milliards de dollars à l'économie ex-soviétique.
Si l'industrie était entièrement responsable des dommages en cas d'accident, plus personne n'investirait dans ce secteur.

Greenpeace: En dehors des accidents majeurs, dans quelles mesures les dangers que fait courir le nucléaire aux populations sont-ils réellement pris en compte?

Roger Belbéoch: Chaque pays a la sûreté qu'il mérite. On peut, par exemple, voir quel fut le comportement vis-à-vis de la contamination des aliments après Tchernobyl. On s'est aperçu que les pays où la population était la plus sensible aux problèmes de santé et d'environnement ont édicté les normes les plus rigoureuses. Et inversement, les pays -comme la France- dont la population est traditionnellement indifférente aux problèmes écologiques et de santé, n'ont pas eu de normes du tout. En Allemagne, les normes étaient d'autant plus strictes que, dans le Land correspondant, les Verts étaient plus puissants. Cela veut dire que l'opinion publique joue un rôle direct dans l'établissement des normes. A partir du moment où elle est indifférente, on ne voit pas pourquoi les industriels se casseraient la tête... C'est vrai pour n'importe quel type de pollution.