NOTES DE LECTURE

Informations et désinformation sur l’industrie nucléaire

En matière d’industrie nucléaire, l’information objective est difficile à obtenir. Au fil des mois et des années se profilent diverses sources, se prennent des décisions dans lesquelles interviennent des experts (très rarement indépendants) ; les décideurs sont trop souvent intéressés,  même parmi les ministres, comme nous allons le voir. La " culture du secret " et la pratique du non-dit, voire la diffusion, sans contradiction possible, de contre-vérités par les acteurs de cette industrie, ont encore de beaux jours devant elles, les opposants au nucléaire manquant de moyens pour s’exprimer. Parmi ces contre-vérités, l’électricité nucléaire soi-disant bon marché et d’une fabrication non polluante, une faible induction d’effet de serre lui servant d’alibi. L’ignorance d’un public généralement indifférent, n’ayant aucune notion d’échelle, en particulier en matière de temps, est savamment entretenue, même parmi les élus. La désinformation peut même abuser l’éditorialiste d’un grand quotidien très informé. Il importe donc de lire.

 

1/ Nous débuterons par une LETTRE DE LECTEUR adressée au journal le Monde, qui l’a publiée (dim.4-lundi 5 février 2001, p. 15) non sans en avoir retiré quelques épines, soulignées ci-dessous :

" Dans votre éditorial du jeudi 25 janvier 2001, vous avez vanté la compétitivité d’EDF comme producteur d’énergie nucléaire, " n’en déplaise à nos interrogations écologistes ".
Ceci est un fort bon discours, tant qu’on ne s’interroge pas sur le prix du risque d’un Tchernobyl à la française (évité de peu à " Tchernoblaye ", d’après certains opposants au nucléaire, en décembre 1999) et celui de l’élimination (si tant est qu’elle soit possible) de déchets dont l’abondance augmente avec le temps. Ces charges n’ont encore jamais été sérieusement prises en compte.
Encore une fois, notre pensée officielle, dont vous vous êtes fait le porte-parole, s’arrête sur le court terme ; elle est donc une pensée un peu courte ".

Paul Huvelin, Naix aux Forges (Meuse)

Il est peut-être utile de rappeler que le journal Le Monde, depuis plusieurs années, publie de grands encarts publicitaires émanant des principaux acteurs du lobby nucléaire : outre le CEA, EDF surtout (avec son " électricité bon marché évitant l’effet de serre "), mais également la Cogema, Framatome, l’ANDRA et même Alsthom (Belfort) que Jean-Pierre Chevènement voudrait voir participer dès que possible à la construction de la nouvelle génération de réacteurs nucléaires (EPR, collaboration entre Framatome et Siemens), en se moquant de ceux qui entretiennent " des peurs millénaires " (Le Monde du mardi 31 Août 1999, Alain Beuve-Méry, p.7). Mais c’est la crue de décembre 1999 qui, à Blaye en Gironde, fut plus que millénaire et atteignit presque le niveau des réacteurs. D’une amplitude totalement imprévue, cette crue n’autorisait aucune parade et a failli conduire au désastre, pourtant elle n’a été que très peu évoquée dans les médias. Les encarts du journal Le Monde sont fort coûteux, mais les annonceurs cités plus haut sont richissimes pour grande partie grâce à l’argent des contribuables tandis que les poches des opposants, contribuables eux aussi, sont à peu près vides.

Et il est indispensable de rappeler que même si " le parc nucléaire français représente l’un des atouts de la compétitivité de la France ", et " a aussi favorisé le développement d’EDF sur les marchés internationaux en faisant d’un excès, très coûteux à l’origine (trop de centrales) un avantage " (Le Monde, éditorial cité plus haut), EDF exporte l’électricité nucléaire légèrement au-dessous de son prix de revient, tandis que les déchets en sont conservés sur le sol français, au plus grand bénéfice des acheteurs étrangers et pour le plus grand malheur de nos descendants, qui ne s’en débarrasseront peut-être jamais. Le rappel de ces faits, essentiel dans la médiatisation des justes revendications des opposants au nucléaire, confirme le bien-fondé des parties de notre lettre supprimées par la rédaction du journal, concernant la pensée un peu courte de l’éditorialiste. Certains de ses lecteurs auraient pu croire qu’il avait voulu plaire aux annonceurs les plus fortunés, mais nous admettons plus simplement qu’il a été désinformé, lui aussi, par leurs encarts publicitaires.

Très peu de temps après m’a été adressé, depuis Le Monde, un exemplaire d’une " lettre aux amis " signée A.Lecoq, Dr es Sciences, 27 av. des Fauvettes, 91400 Orsay, datée du 29.12.2000 et intitulée " Après Tchernobyl ". Le texte en est rassurant : on admet qu’il y a eu quelques victimes à Tchernobyl, mais on omet de préciser que le pire reste à venir, puisqu’à l’aval, deux millions de Biélorusses survivent sur des sols contaminés pour plusieurs siècles. L’alinéa le plus utile de cette lettre est reproduit ici : " Un accident comme celui de Tchernobyl est inconcevable avec les réacteurs (à eau sous pression) installés chez nous : la conception en est tout à fait différente et nos ingénieurs, reconnus mondialement comme les meilleurs, ont conçu des parades pour tous les scénarios accidentels envisageables. Cependant, le risque zéro n’existant pas, il est quand même prévu de distribuer des pastilles d’Iodure de Potassium en cas d’accident grave (voir notice au verso) ".

Alors dormez tranquille et à vos pastilles !

 

2/ Continuons avec l’IMPORTATION DE DECHETS RADIOACTIFS, qui inquiète beaucoup les opposants au projet d’enfouissement de Bure (Meuse). Le Monde (jeudi 15 Février 2001, Hervé Kempf. ; samedi 17 Février 2001, H. K. et Arnaud Leparmentier, à Berlin ; mercredi 7 mars 2001, H.K.)  nous apprend qu’en Allemagne, le transport secret de résidus radioactifs de Hanau vers la France soulève un tollé, et qu’en France, des députés (dont Christian Bataille lui même, rapporteur de la fameuse loi du 30 décembre 1991) demandent si la Cogema n’a pas violé la loi ; il semble que cet organisme ait voulu placer les autorités devant le fait accompli. D’après Le Monde, citant la partie allemande, il ne s’agirait d’ailleurs pas de combustible, mais d’un mélange inutilisable de vieux plutonium ne répondant pas aux normes de qualité, de pastilles de Mox rejetées de la fabrication, de plutonium liquide, que la Cogema appelle " Mox irradié " en envisageant dans un avenir indéterminé son retraitement d’un prix encore prohibitif à l’époque actuelle. Ce seraient donc des rebuts que l’on nous fourgue faute de savoir où les stocker : les autorités allemandes ont autorisé une série de quinze transports avant le milieu de l’année 2001, et onze resteraient donc à effectuer. Les opposants allemands ont crié au scandale mais en France, on en a très peu parlé.

Pourtant nous apprenons (Libération, samedi 17 et dimanche 18 mars 2001, Catherine Coroller, p.18) que la Cogema est assignée le 20 mars en référé devant le tribunal de Cherbourg par le Crilan (Comité de réflexion, d’information et de lutte antinucléaire) et le conseiller régional Didier Anger pour cet entreposage de " Mox irradié " allemand ; elle devra prouver qu’elle dispose bien d’une autorisation de retraitement. La ministre de l’Environnement, D.Voynet, a toutefois déclaré (Le Monde, samedi 17 mars 2001, p.17) que la Cogema n’aura pas cette autorisation, contraire à l’accord Verts-PS de gouvernement.

Mais voici que la Cogema ne s’en tient pas là, amplifie et diversifie son panel de déchets en l’étendant à l’hémisphère sud. Nous apprenons par Bruno Rebelle et Jean Luc Thierry de Greenpeace France (Le Monde, 14 mars 2001, p.19 : Stop, la poubelle nucléaire est pleine !), que des combustibles usés d’Australie nous arrivent, pour la seconde fois (le premier chargement avait réussi à demeurer discret), à bord d’un " cargo ordinaire sommairement aménagé pour ce type de transport ", sous pavillon de complaisance (Erika bis ?). Saisi par Greenpeace, le tribunal de Cherbourg en a interdit le déchargement, assortissant son interdiction d’une astreinte financière importante (Le Monde, samedi 17 mars 2001, H.K., p.13). Le tribunal a estimé que la Cogema ne dispose d’aucune autorisation de retraitement et que vu l’incertitude " sur le devenir des combustibles usés…. [ces derniers devaient être] ravalés de fait au rang de déchets " - de surcroît " hautement radioactifs ", et que l’importation de déchets sur le territoire français était contraire à la loi du 30 décembre 1991. Il semblerait que la Cogema n’a pas les moyens de retraiter ce type de combustibles usés un peu spéciaux, si tant est qu'elle en ait l'intention, dans un avenir très incertain, vu que des combustibles usés plus classiques, retraités en vue de la fabrication du Mox, n’offrent déjà qu'un intérêt économique très discutable d'après le rapport Charpin-Dessus-Pellat remis au premier ministre en juillet 2000. Pourtant la Cogema déclare qu’elle dispose de toutes les autorisations nécessaires au déchargement et à l’entreposage de ces matières, délivrées par la DSIN (Direction de la sûreté des installations nucléaires) dans le cadre de l’accord intergouvernemental franco-australien du 27 août 1999 couvrant cette opération et publié au Journal Officiel du 7 janvier 2000).

Il était déjà apparu que la Cogema avait importé des rebuts de Mox allemands avec l’autorisation du Ministère de l’Industrie sans concertation avec le Ministère de l’Environnement (D.Voynet in Le Monde, samedi 17 mars 2001, p.13). Le Ministère de l’Industrie vient donc de récidiver, avec les déchets australiens, et en dépit de la loi, au bénéfice de la Cogema. Avec l’appui du gouvernement, la Hague est ainsi en passe de devenir un centre de stockage mondial de déchets nucléaires à haute radioactivité et longue durée de vie. Comme le dénonce Greenpeace, ces nouveaux déchets, les plus dangereux, viennent s’ajouter à ceux de faible et moyenne activité qui s’entassent par milliers de tonnes à La Hague depuis vingt ans, au lieu d’être retournés, au fur et à mesure, aux pays clients (Allemagne, Japon, etc…) comme le prévoient la loi et les contrats de retraitement. Lorsque la poubelle sera pleine, il ne restera plus qu’à la transférer à Bure, où la hâte de l’ANDRA à construire un soi-disant laboratoire est pour le moins suspecte.

 

3/ Venons-en maintenant aux RAPPORTS qui peuvent s’établir ENTRE LE LOBBY NUCLEAIRE ET UN MINISTRE DE L’INDUSTRIE. Ce dernier, en ce qui concerne un programme nucléaire, est un personnage-clef : il signe son accord. Un ministre de l’Environnement serait déjà moins important, lorsqu’il lui arrive de signer de toute façon, par exemple Dominique Voynet, voyez seulement en ce qui nous concerne, l’accord d’implantation du laboratoire de Bure, de concert avec un ministre de la Recherche, Claude Allègre, pourtant opposé à l’enfouissement des déchets.

Mais cette docilité de quelques ministres à l’égard du lobby nucléaire pourrait n’être pas toujours désintéressée, si l’on en croit le Canard enchaîné (mercredi 21 février 2001, Hervé Martin, p.3 : La Cour des comptes veut électrocuter DSK ). La Cour des comptes, qui vient de transmettre à Bercy un rapport sur la gestion d’EDF, estime " difficilement acceptable que les ministres de tutelle d’une entreprise publique soient conduits à obtenir des contrats avec cette entreprise, peu de temps après avoir quitté leur fonction ". Elle épingle le cas de l’ancien ministre PS Dominique Strauss-Kahn qui aurait perçu, de 1994 à 1996, plus de 1 million de francs d’honoraires versés par EDF, à titre de consultant et sans justificatifs pour les sommes indiquées sous forme de frais. Ces anomalies n’étaient pas une nouveauté, puisque André Giraud son prédécesseur, ministre RPR de l’Industrie, a lui aussi été " consultant " pour EDF, pendant plus de douze ans, sans que la Cour y trouve à redire.

Il est clair qu’un ministre de l’Industrie, s’il exerçait ses fonctions en rêvant d’un pantouflage aussi lucratif dès qu’il les aurait quittées, aurait du mal à décider en toute indépendance, même s’il s’agit d’une responsabilité aussi grave que l’engagement des programmes de l’industrie nucléaire.

 

4/ Parlons maintenant de RADON. " Gaz rare " radioactif, inodore, le radon est un haut responsable de cancers du poumon. Il se forme surtout dans les socles granitiques d'où, soluble dans l'eau, il remonte facilement vers la surface ;  il est susceptible de s’accumuler dans des locaux fermés, en particulier à l’aplomb des failles.

Sous le titre : " L’Etat occulte la radioactivité du radon ", Le Figaro (lundi 19 Février 2001, Sciences et médecine, Marc Mennessier, p.20) dénonce la rétention d’information pratiquée par l’IPSN (Institut de protection et de sûreté nucléaire), encore rattaché au Commissariat à l’énergie atomique, le soupçonnant de procéder de la " culture du secret " longtemps en vogue dans les milieux nucléaires français. A titre d’exemple, l’Atlas du radon de l’IPSN écarte les 55 sites de France les plus exposés. L’un des responsables de la radioprotection au sein de cet institut a expliqué au correspondant du Figaro : " Les valeurs extrêmes ne nous intéressent pas. Nous ne voulons pas rentrer dans la logique du pire, car c’est contre-productif. Le stress, lui aussi, est pathologique… ". Beau raisonnement, suivant lequel le cancer du poumon est encore préférable au stress.

Mais plus près de nous, André Mourot, membre du CLIS du Laboratoire de Bure, soulève un lièvre et fait part de sa surprise (Contamination, 31 décembre 2000, 1 p.) : la carte de l’IPSN indique des valeurs étonnamment élevées, plaçant nos départements juste après les départements granitiques, alors que les roches du pays, surtout calcaires ou argileuses, ne produisent que très peu d’éléments radioactifs ; le radon provenant du socle sous-jacent a, par conséquent, traversé toutes les couches sédimentaires dont les fameuses argilites du Callovo-Oxfordien, siège d’un éventuel enfouissement de déchets nucléaires. Rappelons de surcroît qu’à Bure, précisément, sous les sédiments secondaires, le bassin wesphalien (présent plus au Nord) a disparu et que le Stéphanien repose directement sur le socle, ce qui accroît la possibilité de dégagements gazeux vers le haut. Evidemment, des fuites de radon à teneur encore aussi faibles n’offrent aucun risque, mais comme l’observe A.Mourot, elles montrent que " ces argilites ne sont donc pas aussi étanches qu’on a bien voulu le dire : il y a déjà des fuites radioactives avant qu’on y ait mis le premier colis de déchets ".

Les failles seraient très certainement les principaux vecteurs potentiels de fuites de radionucléides vers la biosphère, en cas d’enfouissement de déchets dans les argilites de Bure. Elles n’ont jamais fait l’objet des études de l’ANDRA, mais il est vrai qu’elles sont difficiles à détecter, tant par les études du terrain, toujours très couvert, que par la sismique, qui ne décèle que les failles à rejet vertical notable. A. Mourot, à propos des remontées de radon le long des failles (Marc Mennessier, Le Figaro, 20 mars 2001 : Failles suspectes dans l’argile de Bure, p.21) rappelle que lors de l’enquête publique, l’ANDRA a caché l’existence de ces failles pourtant décelées par la Compagnie générale de géophysique, en publiant des cartes où elles n’apparaissent pas, dans la région de Bure.

 

Pour terminer, signalons que les citoyens mal informés, ne disposant que des publicités émanant du lobby nucléaire, peuvent s’abonner pour 50 F par an à la lettre du réseau Sortir du nucléaire  (9, rue Dumenge, 69004 Lyon), qui fédère 612 associations réparties sur l’ensemble de la France. D’autres lettres fort utiles sont éditées par le comité Stop Nogent-sur-Seine (chez Nature et Progrès, 49, rue Raspail, 93100 Montreuil), par la coordination régionale de Stop Golfech (VSDNG, Maison des Associations, 108 Bd de la Liberté, 47000 Agen), par l’association pour le Contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (ACRO, 138, rue de l’Eglise, 14200 Hérouville St-Clair), par la coordination nationale des Collectifs contre l’enfouissement des déchets radioactifs (33, rue du Port, 55000 Bar le Duc)

Paul Huvelin, 55500 NAIX-AUX-FORGES 25 Mars 2001