Libération 12/04/03
«Ma maison est un lieu de stockage gratuit de déchets nucléaires et je dois payer pour la faire nettoyer?» Mme Léonard, résidente n se promenant «Chemin du Radium», à Gif-sur-Yvette (Essonne), on se laisse séduire par l'endroit. De jolies maisons, des rosiers en fleur, des oiseaux qui chantent, la totale pour une vie de plénitude et sans histoires. Pourtant, trois familles sont embourbées depuis des années (bientôt trente ans pour deux d'entre elles) dans des histoires de maisons contaminées au radium, un minerai naturellement radioactif. A bout de nerfs, les habitants ont joué leur dernier va-tout la semaine dernière en apportant au ministère de l'Ecologie des échantillons de céramique, de terre et de poussières radioactives issus de leur jardin ou de leur chambre. Ils réclament une décontamination totale et définitive aux frais de l'Etat, et quand celle-ci est trop complexe, une expropriation correctement indemnisée. «Il existe une volonté sincère de faire aboutir le dossier», rassure-t-on dans l'entourage de la ministre.
Depuis 1996, les Léonard vivent dans une bâtisse «de caractère», en fait un ancien laboratoire qui utilisait et revendait du radium. «Quand vous élevez vos enfants dans une maison contaminée, vous vivez un cauchemar», affirment les parents. José Garcia, lui, se bat depuis 1975 pour que l'on décontamine sa maison archi-truffée de radon, gaz radioactif issu du radium. Il s'est installé avec sa famille aux Petites Coudraies en 1964. Comme les Jerzyck. A l'époque, on leur assure que tout va bien : les maisons ont été décontaminées et les enfants peuvent s'amuser dans le jardin sans s'inquiéter.
Miraculeux. Le quartier n'est pas, loin s'en faut, le seul endroit contaminé au radium. En 1997, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a inventorié une quarantaine de sites en région parisienne, dont une halte-garderie, rue Chomel à Paris (fermée en mai 2000), et l'école Marie-Curie à Nogent-sur-Marne. S'il existe beaucoup de sites dans ce cas-là, c'est parce qu'on a abondamment manipulé le minerai en France dans les années 20. On le considérait comme une substance miraculeuse dont il fallait badigeonner le quotidien. On en a fait des aiguilles, des cafetières, des rasoirs ; on a enduit de peintures luminescentes les chiffres des cadrans de pendules, de boussoles, de montres... On l'a extrait, traité et commercialisé sans se soucier de sa dangerosité. Les hôpitaux l'utilisaient sur les conseils de Marie Curie et les médecins s'en procuraient en douce.
A Gif-sur-Yvette, de 1907 à 1956, la Société nouvelle du radium a commercialisé le radioélément sur le quartier des Petites Coudraies. Ensuite, les installations ont été abandonnées avant d'être officiellement décontaminées en 1959 (1). A l'époque, le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) déconseille aux riverains de cul tiver des légumes, tout en assurant qu'il n'y a aucun risque sanitaire. Mais en 1975, un ingénieur du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) tout proche s'installe aux Petites Coudraies. Il procède, à titre personnel, à des mesures et constate que sa maison présente des «points chauds» de présence de radium. José Garcia, qui vit ici depuis 1964, emmène ses enfants faire des analyses anthropogammamétriques pour quantifier l'activité radioactive. On lui fait part des résultats... vingt-cinq ans plus tard ! «Mes enfants auraient dû subir un suivi médical. On ne m'a rien dit.»
Série d'analyses. «Le cas de Gif-sur-Yvette est d'autant plus délicat qu'officiellement tout a été décontaminé, en 1959 d'abord, puis en 1975, puis en 1981 !», explique Roland Desbordes, président de la Criirad, un laboratoire indépendant de mesures sur la radioactivité. En 1999, les relevés de la Criirad montrent que la décontamination n'est toujours pas complète. Début 2000, le préfet ordonne une nouvelle série d'analyses. L'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, successeur du SCPRI) s'en charge et indique que le radon constitue la principale source d'exposition. Sur 80 maisons, une vingtaine présentent des «points chauds» de contamination, et quatre des concentrations élevées de radon. Comme la maison des Garcia, où la concentration est 80 fois supérieure à la moyenne annuelle acceptable. Mais les experts de la Criirad estiment que leurs confrères de l'IRSN ont ignoré l'inhalation de particules en suspension. «Dans la maison des Léonard, on a trouvé des poussières radioactives sous la moquette à des doses de l'ordre de plusieurs dizaines de millisieverts par an (2) », explique Bruno Chareyron, du Criirad. Comme les mesures officielles ont été faites à 50 cm du sol, pas étonnant que les ingénieurs soient passés à côté des particu les bloquées sous la moquette.
Ballottées entre les experts, usées par des années de procédures et de paperasses, les familles doivent aussi affronter les organismes officiels en charge du dossier. Pour aider les habitants à décontaminer leurs maisons, la Direction de la prévention des pollutions et des risques crée le Fonds radium en septembre 2002. Ce fonds finance les travaux à hauteur de 50 %, le reste étant à la charge des propriétaires. «On nous traite comme des pollueurs-payeurs, s'insurge Marie-Pierre Léonard. Ma maison est un lieu de stockage gratuit de déchets nucléaires et je dois payer pour la faire nettoyer ?»
Le Fonds radium statue au cas par cas. «Les expertises des services de l'Etat n'ont pas, et n'ont jamais eu, de vision réaliste de la contamination de ces maisons, regrette Roland Desbordes. Com ment voulez-vous établir un devis de travaux correct si l'état des lieux de la contamination ne l'est pas ?» Les frémissements d'une issue favorable se font sentir aujourd'hui, mais trois familles auront dû vivre durant des années au contact de matières dangereuses du fait de la gestion désastreuse d'un vieux site industriel. A l'IRSN, un responsable admet que «cela soulève le problème du devenir des déchets radifères. Puisque, à part les entreposer, on ne sait pas quoi en faire».
Laure NOUALHAT
(1) Libération du 13 novembre 1990.
(2) Mesure du risque d'irradiation. Les normes européennes fixent à 1 mSv/an la norme maximale acceptable par le corps humain.
Le maire d'Arcueil demande la décontamination du site des anciens laboratoires Curie
Radon, un gaz mortel qui vient du sol
Falsification des mesures de radioactivité effectuées à l'école marie curie de nogent-sur-marne
La décharge de Saint-Aubin (Essonne) et les fûts fissurés de Saclay
Ecoles et
maisons à radon en Limousin
Le Parisien, lundi 31 mars 2003
LES MAISONS radioactives de Gif-sur-Yvette seront-elles un jour décontaminées ? Les habitants, qui se battent depuis des années pour être entièrement indemnisés par l'Etat, ont décidé de saisir directement le gouvernement. Cet après-midi, avec les responsables de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad, association à but non lucratif), ils s'inviteront aux ministères de l'Ecologie et de la Santé. Analyses à l'appui, ils démontreront que quatre familles de Gif vivent dans un environnement très dangereux et qu'il faut les exproprier ou décontaminer de toute urgence. Faute de quoi la Criirad menace de porter plainte.
« Nous sommes des victimes, pas des
pollueurs »
C'est le résultat des derniers prélèvements,
pratiqués en juillet et octobre 2002, qui a poussé
la Criirad à tirer une nouvelle fois la sonnette d'alarme.
Les scientifiques, qui examinaient la maison de la famille Léonard,
ont découvert des microparticules radioactives particulièrement
dangereuses. Dans le bureau, sous une moquette, ils ont prélevé
des poussières, invisibles mais tellement chargées
en radium qu'un enfant peut ingérer des doses 200 fois
supérieures à la norme. Même chose dans le
jardin, où les chercheurs ont déterré, à
15 cm de profondeur seulement, des carreaux de céramique
très irradiants. Des découvertes en contradiction
avec les rapports réalisés ces dernières
années par les laboratoires de l'Etat. « Ils ont
fait ses mesures à 50 cm du sol, sans chercher plus loin
», accuse Corinne Castanier, la directrice de la Criirad.
« Du coup, ils ont totalement sous-évalué
les risques sanitaires, en concluant que la maison et le jardin
sont habitables, alors que les conséquences pour la santé
peuvent être très graves. » Mettant en cause
l'ensemble des conclusions des organismes étatiques, la
Criirad et les propriétaires des maisons radioactives demandent
maintenant au ministère de l'Ecologie de faire pratiquer
des contre-expertises, par des laboratoires indépendants.
Et ils insistent pour que le programme de décontamination
soit amélioré. « Il faut que l'on retire tout
le radium, y compris sous les planchers et les moquettes »,
souligne Marie-Pierre Léonard, présidente d'une
association d'habitants des Coudraies, « et il faut que
l'Etat paie l'intégralité des travaux, alors qu'il
propose de ne financer que la moitié. Nous sommes des victimes,
pas des pollueurs. » Cette position a reçu le soutien
de la députée Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP),
qui plaide pour que l'Etat prenne en charge la décontamination
(ou l'expropriation si la propriété est vraiment
trop polluée) des maisons radioactives de Gif. «
J'ai fait voter un amendement à la loi sur les risques
industriels qui obligera les vendeurs à signaler si leur
terrain a pu stocker, par le passé, des matières
dangereuses. Il ne faut pas que ce genre de situation se reproduise.
» La Criirad et l'association AVPV organisent une réunion
publique ce soir à 21 heures, salle de l'Orangerie, Gif-sur-Yvette.
Sandrine Binet
Communiqué CRIIRAD
Valence, le 26 mars 2003
Conférence de presse
lundi 31 mars à 11h00
22, rue de Milan (France Libertés), Paris 9ème
Objet
En 1999, le laboratoire de la CRIIRAD démontrait la contamination d'un quartier de Gif-sur-Yvette où avaient fonctionné, de 1912 à 1957, une usine d'extraction du radium et un laboratoire d'essai de substances radioactives. Les efforts entrepris en liaison avec les propriétaires des terrains les plus contaminés (action en justice, conférence de presse, interpellation des responsables...) ont porté leurs fruits : les interventions de l'Etat se sont multipliées (OPRI, IPSN, IRSN, ANDRA, Comité radium...).
Aujourd'hui, les nouveaux contrôles réalisées par la CRIIRAD à la demande des propriétaires démontrent que la méthodologie utilisée par les experts officiels ne permet pas de diagnostiquer correctement les risques. Ont été fortement sous-évalués (et parfois totalement ignorés) les risques liés à l'ingestion et à l'inhalation de particules chaudes (poussières très radiotoxiques facilement incorporables).
Des échantillons radioactifs prélevés dans les propriétés concernées seront contrôlés publiquement avant d'être déposés aux ministères de la Santé et de l'Ecologie pour contre-expertise, accompagnés du procès-verbal d'huissier et de la synthèse scientifique établie par la CRIIRAD.
Intervenants
* Roland Desbordes, physicien, président de la CRIIRAD
* Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire, responsable du laboratoire CRIIRAD
* Marie-Pierre Léonard, présidente de l'AVPV, associat° regroupant les propriétaires les plus touchés.
* Maître Hébert-Suffrin, en charge de la plainte contre X déposée avec constitution de parties civiles.
Déroulement
* Au cours de l'après-midi, les présidents de la CRIIRAD et de l'AVPV se rendront au ministère de la Santé puis au ministère de l'Ecologie et du Développement Durable.
* Pendant ce temps, Bruno Chareyron se tiendra
à la disposition des journalistes qui le souhaitent pour
effectuer des contrôles dans les habitations et les terrains
contaminés. Par ailleurs, une réunion-débat
aura lieu à 21h, salle de l'Orangerie, près de la
mairie de Gif-sur-Yvette.
Renseignements complémentaires :
* Les courriers adressés ce jour aux Ministres de la Santé et de l'Ecologie ainsi que les rappels chronologiques seront disponibles sur le site internet de la CRIIRAD à partir du jeudi 27 mars 16 h.
* Informations à la CRIIRAD : au standard pour toutes questions relatives à l'organisation (lieu, contacts, horaires, rendez-vous...) ou auprès de Bruno Chareyron pour toutes les questions relatives au contenu du dossier.
* Vous pouvez également joindre Mme
Léonard (AVPV) au 01 69 07 20 92 ou par mél à :
avpv@wanadoo.fr
CRIIRAD
Commission de recherche et d'information indépendantes
sur la radioactivité
471 av. Victor Hugo
26 000 VALENCE - FRANCE
Phone : 00 33 04 75 41 82 50
Fax : 00 33 04 75 81 26 48
E-mail : contact@criirad.com
Le Parisien du 20/12/02
«DANGER, maison contaminée ».
Le sigle radioactif estampille la pancarte que vient d'installer
José Garcia dans son jardin. « C'est le ras-le-bol
qui s'exprime avec ce panneau », résume le retraité,
dont la maison à Gif-sur-Yvette est contaminée depuis
1964 au radium et au radon, un minerai et un gaz radioactifs.
Les habitants du quartier croient que l'Etat les a abandonnés.
Un nouvel allié vient de prendre leur défense :
la députée UMP Nathalie Kosciusko-Morizet qui compte
bien rappeler leur existence aux pouvoirs publics. Le quartier
des Coudraies à Gif est installé sur l'ancien site
industriel de la Société nouvelle du radium, spécialisée
jusqu'en 1957 dans l'extraction de ce minerai, très prisé
à l'époque en radiologie et en cosmétique !
La lettre qui relance le dossier Les époux Garcia réclament,
depuis trente ans, une décontamination complète
de leur habitation. « Les services spécialisés
de l'Etat ont prétendu l'avoir réalisée en
1975, mais ce n'est pas du tout le cas », assure José
Garcia. En l'an 2000, une grande campagne de mesures a été
réalisée sur 90 maisons du quartier. Une vingtaine
présentent des traces de contamination, dont quatre enregistrent
des taux de radon (le gaz radioactif dégagé par
le radium) dangereux. Mais alors que, depuis trente ans, le dossier
reçoit des fins de non-recevoir des autorités, une
lettre de la députée essonnienne Nathalie Kosciusko-Morizet
vient de relancer l'affaire. L'élue (UMP), spécialiste
des affaires environnementales, vient d'écrire à
la ministre de l'Ecologie et du
Développement durable, Roselyne Bachelot, en estimant que
« la solution la plus judicieuse est l'expropriation ».
« En France, il existe un gros problème concernant
les anciens sites industriels non dépollués, reconnaît
la jeune députée. Dans le cas des Garcia, on ne
pourra pas confiner la pollution, il faut donc exproprier. Mais
ce qui me frappe, c'est qu'aucune intervention n'ait jamais abouti.
Comme on ne peut plus retrouver le
propriétaire responsable de la pollution, l'Etat doit intervenir.
» Les autres habitants, moins touchés que les Garcia,
espèrent de leur côté que les travaux de décontamination
seront pris en charge dans le cadre du fonds radium. « Notre
maison est contaminée au sous-sol par du radon, expliquent
les époux Jersyk. Un devis a évalué les travaux
à 260 000 ¤ (1,7 million de francs), alors que notre
maison est estimée à 27 000 ¤ de moins. »
Le fonds radium prévoit de couvrir la moitié du
montant des devis. « Il est hors de question qu'on paye
autant pour une pollution qui n'est pas de notre fait »,
assurent les deux retraités.
Le Parisien 10/07/02
LE RADIUM, les habitants du quartier des Coudraies à Gif-sur-Yvette le connaissent. Ce minerai radioactif, présent à l'état naturel dans le sol, était extrait dans leur quartier jusque dans les années cinquante par la Société nouvelle du radium. Depuis l'abandon du site en 1957, les riverains se sont installés, sans être forcément informés du passé du site. Aujourd'hui, et pendant toute la journée, ils vont tenter de faire enfin reconnaître par l'Etat la spécificité de leur situation pour réclamer des indemnisations. La Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Crii-Rad), créée après l'accident de Tchernobyl en 1988, vient d'ailleurs leur prêter main-forte, en effectuant des mesures de radioactivité dans les rues du quartier.
Deux actions en justice La journée débutera, et ce n'est pas un hasard, devant la maison de José Garcia. Ce retraité de 69 ans a relancé l'affaire en 1998. Logé avec sa famille dans une maison contaminée au radon (le gaz radioactif dégagé par le radium) depuis plus de trente ans, il accuse l'Etat de l'avoir laissé s'installer dans une maison dangereuse. Devant les lenteurs des autorités, il a même entamé deux actions en justice : la première au tribunal administratif pour obtenir une prise en charge des travaux de décontamination, et la seconde au pénal, contre plusieurs services de l'Etat pour « omission de porter secours » et « mise en danger de la personne ». « Force est de constater qu'au tribunal administratif, on se trouve face au dédain, voire à l'approximation de l'administration, assure M e Marc Héber-Sufrin, l'avocat de José Garcia. Dans ses dernières conclusions, en juin dernier, le commissaire du gouvernement ne reconnaît aucune faute de l'Etat. Comment prétendre, par exemple, qu'il n'y a aucune faute de l'OPRI, alors qu'on sait depuis trois ans que le dossier médical des enfants Garcia a été caché ? » Quant au volet pénal, la plainte déjà instruite par deux juges d'instruction n'a toujours pas abouti. Les riverains du quartier espèrent donc beaucoup de la création du « fonds radium » promis par l'Etat. Destiné à financer les travaux de décontamination, qui peuvent s'élever à plus de 152 000 ¤ (1 MF), il n'a malheureusement toujours pas vu le jour. « Le fonds radium est une véritable Arlésienne, dénonce Marie-Pierre Léonard, responsable de l'Association de préservation du périmètre Vert (APVP). Dans notre cas, on avait souhaité avancer les frais des travaux, qui nous seraient ensuite remboursés par le fonds radium. L'entreprise, pourtant mandatée par les autorités pour réaliser la décontamination, n'est jamais venue ! »