Transfert.net le 22/10/2003
Le président de Tchernoblaye est convoqué par le parquet pour avoir "spotté" un convoi
Dossier : "Le nucléaire mis au secret"
Stéphane Lhomme, président de l'association anti-nucléaire Tchernoblaye et membre du Réseau sortir du nucléaire est convoqué le 27 octobre prochain par le parquet de Bordeaux après qu'il a tenté, le 29 septembre dernier, de mesurer la radioactivité d'un wagon de transport de déchets radioactifs provenant de la centrale de Blaye (Gironde). En mai dernier, il avait déjà mené une opération similaire.
Stéphane Lhomme raconte que le wagon, stationné sur une voie de triage de la gare de Bordeaux, n'était pas gardé, alors qu'il transportait des déchets de matériaux fissiles hautement radioactifs. Une demande d'explication sur cette absence de surveillance a été transmise au gouvernement par la Commission locale d'information de la centrale du Blayais, qui rassemble notamment des élus locaux et des associations de protection de l'environnement. Les membres de la Commission attendent toujours une réponse, alors qu'ils ont suspendu leurs activités depuis le 9 octobre pour protester contre la décision de classer "secret défense" les informations sur le nucléaire en France, dont le transport des matières radioactives.
Décidé en catimini par le gouvernement le 24 juillet dernier, l'arrêté "secret défense" change la donne, car sa violation est passible de 5 ans d'emprisonnement. Le président de Techernoblaye dénonce toujours la pauvreté des moyens de protection des transports de déchets radioactifs. Elle est pour lui le signe que le classement "secret défense", survenu entre sa première action militante et la deuxième, n'a pas d'autre but que d'entraver le travail des associations anti-nucléaires.
Vous êtes convoqué
le 27 octobre prochain par le parquet de Bordeaux. Que risquez-vous ?
Stéphane Lhomme :
Le 29 septembre dernier, accompagné par une quinzaine de
militants anti-nucléaire, j'ai tenté de bloquer
pendant quelques minutes un wagon de déchets hautement
radioactifs provenant du coeur du réacteur de la centrale
de Blaye. J'ai pu accéder au wagon sans problème,
puisqu'il n'y avait ni militaires, ni policiers pour le surveiller
(en mai dernier, lors d'une opération similaire,
il n'y avait pas plus de protection, Ndlr). Alertée par
des agents de la SNCF, la police a débarqué une
demi-heure plus tard. Elle a saisi mon compteur Geiger. Il a depuis
été détruit sur décision du procureur
de la République : c'est vrai qu'un compteur Geiger
est une dangereuse arme... d'information !
La
SNCF a déposé une plainte contre moi, vraisemblablement
pour entrave à la circulation de ses trains. Mais depuis
que le gouvernement a adopté cet été un arrêté
couvrant du "secret défense" tout ce qui concerne
le transport des matières nucléaires, je risque
potentiellement jusqu'à cinq années de prison pour
violation de ce secret. Mais je ne pense pas que le ministère
de la Justice prenne le risque de me poursuivre pour ça :
j'ai démontré, photos à l'appui que
le secret défense ne répond en rien à l'insuffisance
de la protection des convois de déchets radioactifs. Du
coup, je m'attends à ce que le gouvernement fasse profil
bas sur la question.
Pensez-vous qu'il existe des
risques d'attentats contre ce type de transport ?
J'ignore si les trains de déchets
nucléaires intéressent des terroristes. Par contre,
c'est évident qu'un attentat est largement possible aujourd'hui.
L'Autorité de sûreté du nucléaire nous
dit que les déchets sont protégés à
l'intérieur d'un cylindre de plomb et que les wagons sont
à l'épreuve d'un lance-roquettes. Mais que ce passerait-il
si on tirait un obus à l'uranium appauvri dessus ?
C'est un genre d'armement que les terroristes peuvent très
bien se procurer. Et si on faisait sauter un pont sur lequel passe
le wagon ? Pour se rendre à l'usine de La Hague, dans
le Cotentin, les trains venus de la centrale de Blaye franchissent
deux fois la passerelle Eiffel qui traverse la Garonne. Or cette
passerelle est réputée pour sa fragilité
et se situe juste à l'entrée de Bordeaux.
Surtout, pourquoi n'y a-t-il pas de militaires pour
surveiller des wagons qui, dans le cas de la centrale de Blaye,
peuvent rester stationnés 48 heures en gare de triage en
plein Bordeaux ? Concrètement, il n'existe aujourd'hui
aucune mesure capable de contrecarrer une attaque terroriste sérieuse.
Je trouve suspect de décider de protéger du secret
défense l'information concernant les transports nucléaires
sans mettre en place en même temps une protection physique
de ces trains. A mes yeux, c'est le signe que le classement "secret
défense" n'a pas pour but principal de lutter contre
le terrorisme mais plutôt d'entraver l'action des associations
anti-nucléaire, à l'heure où la population
française reste très partagée sur cette énergie
dangereuse. L'opacité de l'industrie nucléaire française
ne cesse de progresser.
Un exemple : depuis
un décret du 8 septembre,
l'armée a officiellement la haute main sur l'information
en cas d'accident nucléaire, avec toutes les conséquences
que l'on peut imaginer pour les libertés civiles (l'article
3 du décret stipule que "le secrétaire général
de la défense nationale est informé sans délai
de la survenance d'un accident, attentat ou d'une menace de nature
nucléaire ou radiologique. Il assure alors la synthèse
de l'information destinée au Président de la République
et au Premier ministre", Ndlr)
En dehors des risques d'accident
et d'attentat, croyez-vous que les convois nucléaire font
courir un risque aux populations civiles ?
Le 29 septembre, avant que mon compteur
Geiger ne soit saisi et détruit, j'ai eu le temps de mesurer
la radioactivité. Elle correspondait aux chiffres avancés
par l'Autorité de sûreté du nucléaire,
soit 300 micro-Sieverts par heure. Il suffit de stationner 6 minutes
à 2 mètres du wagon pour dépasser le seuil
du risque négligeable (remarque
d'Infonucléaire, Il n'y a pas de risque négligeable
ou de seuil en dessous duquel la radioactivité est négligeable)
et 10 heures pour dépasser la dose
maximale annuelle admissible, d'après une étude de la Commission
de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité
(Crii-Rad).
Bien que les convois de Blaye traversent toute l'agglomération
bordelaise avant de partir pour l'usine de La Hague, je ne dis
pas qu'ils représentent un risque pour les populations
civiles.
Par contre, je pense que le personnel
de la SNCF est mal informé. Le 29 septembre, nous avons
aperçu plusieurs agents de la SNCF qui faisaient la pose
près du wagon sans s'inquiéter de rien, semble-t-il.
Par ailleurs, il n'y a pas de wagon classique pour faire le tampon
entre la locomotive et le wagon transportant les déchets.
Les conducteurs de locomotive sont-ils mis au courant des risques
qu'ils courent ? Nous avons alerté plusieurs syndicats
de la SNCF sur ce point. Seul Sud-Rail a réagit, mais il
faut dire que qu'ils sont membres du collectif "Sortir du
nucléaire". Aucune réponse par contre du côté
de la CGT. Peut-être est-ce parce que la CGT est le syndicat
le plus puissant dans le secteur de l'énergie, et qu'elle
est ouvertement pro-nucléaire ?
Matthieu Auzanneau
Les photos du wagon de déchets bloqué par Stéphane
Lhomme, le 29 septembre dernier:
http://tchernoblaye.free.fr/insecur/trains.htm
Lettre transmise au ministère
de l'Industrie par la Commission locale d'information nucléaire
de la centrale de Blaye, réclamant des explications sur
l'insuffisance de la protection des transports de déchets
radioactifs:
http://tchernoblaye.free.fr/cli/cli.htm
"Etude critique de l'évaluation
de l'impact radioécologique du CNPE du Blayais" (Crii-Rad):
http://tchernoblaye.free.fr/cli/synthese.htm
Décret du 8 septembre 2003
"portant création d'un comité interministériel
aux crises nucléaires ou radiologiques:
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnTexteDeJorf?numjo=PRMX0306819D
L'association Tchernoblaye:
http://tchernoblaye.free.fr
Le réseau Sortir du nucléaire:
http://www.sortirdunucleaire.org
La Crii-Rad:
http://www.criirad.com
"Vague de protestations contre
le classement 'secret défense' du nucléaire"
(Transfert, 10/10/03):
http://www.transfert.net/a9415
"Les informations sur les
matières nucléaires passent sous 'secret défense'"
(Transfert, 27/08/03):
http://www.transfert.net/a9193
"Un militant anti-nucléaire
fait du 'trainspotting' à Bordeaux" (Transfert, 23/05/03):
http://www.transfert.net/a8860