Libération

Russie: pas de clémence pour l'écologiste Pasko
Il reste condamné à quatre ans de prison pour espionnage.

Le journaliste Grigori Pasko restera en prison malgré les protestations occidentales et les demi-promesses de Vladimir Poutine, qui, lors d'une visite en France, en janvier dernier, s'était déclaré prêt à envisager une mesure de grâce. Le collège militaire de la Cour suprême de Russie a confirmé hier le verdict du 25 décembre 2001 le condamnant à quatre ans de réclusion dans une prison de sécurité maximum pour espionnage au profit du Japon.

Ecologie. Grigori Pasko, capitaine de la marine et journaliste à Boïeva Vakhta, la gazette de la flotte du Pacifique, avait été condamné à Vladivostok pour avoir recueilli des informations classées secrètes et les avoir transmises à des médias japonais. Passionné d'écologie, il avait filmé des navires de la flotte russe déchargeant des déchets nucléaires dans le Pacifique. La diffusion de ces cassettes par une télévision japonaise avait fait grand bruit et l'armée avait réclamé des sanctions.

L'affaire défraie la chronique depuis cinq ans. Arrêté en 1997, Pasko (40 ans) avait été jugé une première fois en juillet 1999. Les charges d'espionnage avaient été abandonnées pour celles, imprécises, d'«abus de pouvoir». Le journaliste avait été condamné à trois ans de prison, ce qui lui permettait de bénéficier d'une amnistie et de retrouver rapidement la liberté. Mais la Cour suprême a cassé le jugement en novembre 2000 et renvoyé l'affaire devant les tribunaux de Vladivostok qui l'ont condamné un an plus tard pour espionnage. Consternés, les défenseurs du journaliste doutaient hier que d'éventuels recours jusqu'au présidium de la Cour suprême aient une chance d'aboutir. «L'arbitraire règne dans le pays», a constaté l'avocat Guenri Reznik.

Règlements de comptes. Alors que la Russie de Poutine s'est largement rapprochée de l'Occident, aucune véritable ouverture ne se manifeste dans les affaires intérieures, où les services secrets ont une influence grandissante. Les procès initiés par le FSB (ex-KGB), qui règle ses comptes, se sont multipliés ces derniers mois. Hier, un ancien officier du FSB réfugié en Grande-Bretagne, Alexandre Litvinienko, a été condamné à Moscou à trois ans et demi de prison avec sursis pour abus de pouvoir et vol d'explosifs. L'ancien espion avait accusé le FSB de l'avoir chargé d'assassiner le magnat russe en exil Boris Berezovski. Vendredi dernier, un procureur de Moscou a requis vingt ans de réclusion contre l'ancien général du KGB réfugié aux Etats-Unis Oleg Kalouguine, jugé par contumace pour haute trahison. Il lui est reproché d'avoir divulgué des informations ayant permis aux Etats-Unis de démasquer des espions russes. Plusieurs procès pour espionnage ont également été intentés à d'anciens diplomates et à des chercheurs.

Devant le bâtiment de la Cour suprême, qui siégeait à huis clos, l'écologiste Alexandre Nikitine, ancien capitaine acquitté des accusations d'espionnage portées contre lui en 1996 après sa campagne contre les nuisances de la flotte nucléaire en mer du Nord, a eu le mot de la fin: «L'affaire Pasko relève, comme toutes les affaires d'espionnage récentes, du théâtre de l'absurde».

Hélène DESPIC-POPOVIC



Quatre ans de prison pour Pasko, qui avait dénoncé l'état de la flotte russe du Pacifique

VLADIVOSTOK, Russie - Les organisations de défense des droits de l'Homme ont unanimement dénoncé mardi la condamnation à quatre ans de prison de Grigori Pasko, reconnu coupable de trahison et dégradé par un tribunal militaire pour avoir dénoncé les dangers de pollution nucléaire liés à l'état de la flotte russe dans le Pacifique.

Neuf ans avaient été requis à Vladivostok contre ce militaire devenu journaliste et accusé d'espionnage. Ayant déjà passé 20 mois en détention, Pasko purgera les 28 mois restant dans une prison de haute-sécurité.

Pour le Groupe Moscou Helsinki, qui a publié une lettre notamment signée par Helena Bonner, la veuve du prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, et Alexandre Nikitine, défenseur de l'environnement accusé de trahison puis acquitté pour avoir également dénoncé le danger de pollution nucléaire, ''une illusion s'est effondrée (mardi), qui montre le véritable prix de la paix en Russie''. ''Le pays ne comprend toujours pas vraiment quelle route le FSB (Service fédéral de sécurité, ex-KGB, NDLR) est en train de prendre''.

''Ce verdict signifie que la Russie devient moins ouverte sur les questions d'environnement, ce qui ralentit le travail sur ces questions, tant au niveau international que national'', estime le mouvement de défense de l'environnement Bellona, qui a assisté la défense de Pasko.

Accusé de trahison pour avoir communiqué à la presse japonaise des secrets d'Etat sur la flotte russe du Pacifique, Grigori Pasko a acquitté, puis reconnu coupable d'avoir illégalement assisté et pris des notes en 1997 à une réunion secrète au cours de laquelle les commandants de la flotte ont discuté tactique navale.

''Je ne comprends absolument pas l'essence de la sentence, particulièrement en ce qui concerne ma culpabilité'', a déclaré le journaliste au tribunal. Son avocat Anatoli Pichkine ignorait si son client comptait faire appel. La procédure doit être lancée dans les sept jours suivant le jugement.

Quant au consul général américain James Shoemaker, présent dans la salle du tribunal, il a trouvé le jugement ''un peu inattendu''.

Le président de la chambre haute du Parlement, Sergueï Mironov, a déclaré au journal ''Izvestia'' qu'il soutiendrait Pasko si celui-ci demandait la grâce présidentielle à Vladimir Poutine. ''L'opinion publique internationale sait depuis longtemps qui a tort et qui a raison'' dans ce dossier, a-t-il ajouté. De son côté, le porte-parole du FSB, Alexandre Zdanovitch, cité par l'agence Interfax, a exprimé des doutes sur les chances de réussite d'un appel, estimant que Pasko était ''un militaire qui divulgué des secrets d'Etat'' et non un journaliste.


Si les services secrets russes ont essuyé une défaite à mon procès, ce système, à qui l'on doit le goulag, dirige toujours l'Etat.
Moi, éternel client du KGB

Par GREGORI PASKO

Trois semaines après le verdict de mon procès, un journal de Vladivostok a publié une longue interview du chef du département du FSB (nouvelle appellation du KGB, ndlr) de la flotte du Pacifique de l'armée russe, où il se plaignait franchement que «l'espion Pasko» n'ait pas été condamné à une lourde peine et ne retourne pas en prison. Or, si j'ai été condamné à une peine plus légère (bien qu'injuste), je suis sorti libre du tribunal car j'étais depuis vingt mois en prison. Que s'est-il passé? Serait-ce donc vrai que la démocratie en Russie soit allée si loin que même ce «bureau» si puissant de l'ex-KGB ne parvienne pas toujours à ses fins? Contrairement à certains de mes défenseurs, je ne crois pas qu'en Russie quelque chose ait radicalement changé dans la période postsoviétique et que la démocratie soit réellement apparue. «On ne peut pas être libre dans un marais», dit-on. On peut discuter longtemps d'un tel sujet, je voudrais simplement dire l'opinion d'un homme qui a connu l'expérience de la prison et celle de mes relations avec ces gebechniks (les collaborateurs du KGB-FSB, ndlr) qui essaient de se réhabiliter aux yeux de la société.

Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'ils ne sont plus si indifférents à l'opinion publique? Ou bien ne serait-ce pas plutôt une nouvelle manifestation d'un cynisme contemporain? Sans doute l'appareil du KGB-FSB a-t-il essuyé une défaite dans «l'affaire Pasko», ainsi qu'ils l'ont surnommée. Sans doute a-t-on porté là un coup sensible à tout leur système. Ils ne savent pas perdre et ils n'aiment pas perdre (bien que, ces derniers temps, ils ne fassent rien d'autre que perdre). Ils vont s'accrocher au leitmotiv: «Pasko est un espion japonais.» Et ils vont le faire d'autant plus que l'un des leurs est à la tête du gouvernement russe. Ce n'est pas le premier. Hier Primakov puis Stépachine, aujourd'hui Poutine. Qui sera le suivant? J'étais en prison quand ces trois-là se sont succédé au pouvoir. Et les trois ont fait comme s'il ne se passait rien de particulier dans le domaine des droits de l'homme en Russie. Je n'ai donc aucune confiance en eux, de même que je n'ai pas confiance dans ceux qui les accueillent dans des mouvements politiques. Mais il me semble que mon peuple commence à mieux comprendre qui est qui dans le monde de la politique et dans celui du pouvoir. Il deviendra de plus en plus difficile de le tromper encore une fois.

Pour ce qui me concerne, je n'ai pas d'illusions. Et depuis longtemps. Depuis le jour où j'ai demandé à un jeune gebechnik de 28 ans pourquoi il était une «canaille». Il m'a répondu: «Parce qu'on nous a appris à l'être.» Quel avenir peut avoir un pays avec des professeurs pareils? Mon peuple oscille entre la confusion et l'indifférence. A propos de «l'affaire Pasko», plus de 22 000 lettres ont été envoyées du monde entier au président Eltsine, au directeur du FSB Poutine et au tribunal militaire de la flotte du Pacifique. On y demandait de changer la mesure de coercition, de cesser de persécuter illégalement un homme qui avait osé publier la vérité sur la situation écologique de la flotte de l'océan Pacifique. Parmi toutes ces lettres, une seule venait de Russie. Elle avait été envoyée par un détenu de Komsomolsk-sur-Amour.

En revanche, après mon verdict et qu'on m'eut libéré dans la salle du tribunal, j'ai reçu 20 lettres: on me félicitait, on m'invitait à la maison. Je suis reconnaissant à tous. A ces 22 000 et 20 correspondants. A ces derniers peut-être même plus, parce qu'ils ont dû surmonter une peur génétique. Mais de quoi et de qui avons-nous peur? Des Poutine? Des Stépachine? C'est drôle, n'est-ce pas? Ils ne ressemblent pas à des monstres ou à des gens rendus dangereux par un handicap physique ou mental. On a peur d'eux parce qu'ils personnifient le système, parce qu'ils perpétuent tout le mécanisme de goulag. Aujourd'hui, ce système veut montrer qu'il est indispensable.

Sait-on combien de collaborateurs travaillent au FSB? Qui osera dire la somme réelle que l'on dépense pour entretenir cette armée qui lutte contre son propre peuple? Et à la fin, qui, réellement, pourra contrôler les activités du KGB-FSB et les mettre en accord avec les lois en vigueur? Je me suis rendu compte que le parquet, les tribunaux, la douane et les journalistes servent le FSB comme des valets. Il faut changer les lois fédérales, lesquelles actuellement accordent des droits illimités au FSB et n'autorisent aucun contrôle réel sur ses activités. Comment parler de contrôle alors que le parquet lui-même applique des mesures de répression, parfois mieux que n'importe quel organe du FSB et du MVD (ministère de l'Intérieur, ndlr)? Il faut changer la nature même du FSB, en sorte qu'il ne s'occupe que des fonctions qui lui sont propres (elles ne sont pas si nombreuses). Pourquoi cela semble-t-il tellement impossible aujourd'hui? Parce qu'il n'y a aucun précédent en matière de punition pénale concernant des collaborateurs du FSB, des membres du parquet ayant fabriqué des «preuves» afin d'emprisonner des personnes innocentes. Si ces «canailles» qui ont fabriqué «l'affaire Pasko» se trouvaient en prison, leurs collègues y réfléchiraient à deux fois avant de les imiter.

Mais, pour l'instant, les faits ne vont pas dans ce sens. Se soucie-t-on si peu de ce que nous deviendrons demain? Et après-demain nos enfants? Avons-nous oublié 1937 et les autres années? Avons-nous perdu la mémoire? Eux, ils n'ont rien oublié. Ils se souviennent bien de toutes les méthodes pour fabriquer des enquêtes sur chacun de nous: un médecin, un écrivain, un journaliste... Ils se souviennent de tous ceux qui, selon leurs critères, ont été mal notés ou considérés comme dangereux, dangereux avant tout pour eux et non pour le pays, parce qu'à leurs yeux le pays, c'est eux-mêmes, et non pas nous. Ils n'oublieront jamais leur défaite dans «l'affaire Pasko». Ils se préparent déjà à un nouvel examen de cette affaire dans le collège militaire de la Cour suprême et, n'en doutez pas, ils se souviendront des vilenies que recèle l'arsenal de leurs caves.

Trois jours après le verdict, deux miliciens ont arrêté ma voiture et m'ont demandé d'en ouvrir le coffre. «Qu'est-ce que vous cherchez?» «De la drogue et des armes», ont-ils répondu. Après quoi je leur ai demandé: «Alors, vous avez trouvé quelque chose?» «Aujourd'hui, non», ont-ils répondu en souriant. Ainsi, par l'intermédiaire de son frère cadet, la milice, le KGB m'a rappelé que j'étais son client éternel. Chacun de nous est son client. Ils ont besoin de nous comme lapins de laboratoire, comme moyen de subsistance, afin de nourrir leurs ambitions et leurs complexes. Mais nous, avons-nous besoin de cela?.

Traduit du russe par Zoïa Svetova.
Libération le samedi 11 et dimanche 12 septembre 1999

 

Gregori Pasko, est journaliste à Vladivostok et pigiste pour un journal et une chaîne de télévision japonais.
Gregori Pasko, journaliste à Vladivostok et pigiste pour un journal et une chaîne de télévision japonais, a dénoncé dans ses reportages les dangers de pollution nucléaire dans le Pacifique et montré les méfaits de la Flotte du Pacifique russe en la matière. Accusé d'«intelligence avec des puissances étrangères», il a été arrêté le 27 novembre 1997 par le FSB et jeté en prison. Le Pen Club, Amnesty International, Reporters sans frontières et d'autres ont pris sa défense, son procès dans l'Extrême-Orient russe a été couvert par la presse internationale (Libération du 21 janvier). Faute de preuve, Pasko a tout de même été condamné pour «abus de fonction» à trois années de prison et libéré le jour de son verdict. Pasko et ses avocats ont fait appel de ce jugement.