daté
du mercredi 12 avril 2000
Le CEA tire les leçons
de la fin du tout-nucléaire
Pascal Colombani, nouvel
administrateur général du Commissariat à
l'énergie atomique, dévoile ses projets dans un
entretien au « Monde ». L'organisme public
mettra désormais l'accent sur le développement des
énergies alternatives et la mise au point de nouvelles
technologies
REDÉFINITION du nucléaire, ouverture aux énergies alternatives, développement dans les nouvelles technologies : « Nous allons élaborer un plan stratégique où seront redéfinies les grandes orientations du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) », explique dans un entretien au Monde Pascal Colombani, le nouvel administrateur général de cet organisme public. Trois mois après sa prise de fonctions, intervenue le 1er janvier, ce docteur en physique nucléaire de cinquante-quatre ans, qui a passé vingt ans dans l'industrie (notamment chez Schlumberger) avant d'être nommé directeur de la technologie au ministère de la recherche de Claude Allègre, estime que l'établissement « se porte assez bien. Il est bien organisé, mais il est en proie à de très fortes interrogations liées à l'avenir de l'électronucléaire civil ». Le virage à négocier est important puisqu'il s'agit de rompre avec les certitudes du passé. « Nous avons besoin de nous ouvrir, d'écouter ce que dit la société et surtout de tenir compte du seuil d'acceptabilité du nucléaire par la population. Nous devons nous interroger sur les objectifs de l'organisme. »
Cette évolution intégrera la mutation provoquée par l'ouverture à la concurrence du marché européen de l'électricité, et bientôt de celui du gaz : « Nous nous acheminons vers un paysage plus éclaté de la production d'énergie électrique. Le nucléaire aura toujours sa place, mais c'en est fini du tout nucléaire, comme en son temps du tout pétrole. Les industriels recherchent les énergies les plus compétitives. » Aussi le CEA entend-il porter ses efforts sur « la recherche d'un kilowattheure produit le moins cher possible, ce qui passe entre autres par l'allongement de la durée de vie des réacteurs ».
DÉSTABILISATION
Cette remise en cause de la prédominance de l'atome déstabilise d'autant plus en interne qu'elle s'ajoute à un premier choc, l'arrêt de Superphénix décidé en 1997 : « L'abandon de la filière rapide a été un coup dur », reconnaît M. Colombani, qui s'empresse d'ajouter : « Le nucléaire a toujours de l'avenir. » Pour remotiver ses équipes, il vient de demander aux ingénieurs de Cadarache d'intensifier leur réflexion sur « un réacteur innovant et propre ».
Le futur dépendra bien sûr de la sensibilité de la population au nucléaire. Actuellement, elle se mesure à son opposition lorsqu'un lieu est choisi pour installer un laboratoire chargé de tester l'enfouissement des déchets radioactifs. « Cela vaut la peine de trouver un site, les Américains qui ont le leur à Yucca Mountain ont découvert des phénomènes intéressants. » Conscient de cette hostilité, M. Colombani est favorable à une autre solution préconisée par la loi Bataille de 1991, consistant à l'entreposage des déchets en surface ou en subsurfaces dans des entrepôts très légèrement enterrés. Cette voie lui semble « très prometteuse ». « Vous retraitez les déchets, vous les stockez et vous y avez de nouveau accès si vous voulez les retraiter en fonction des progrès technologiques », explique-t-il. Quant à la piste de la transmutation, consistant à transformer par le biais d'un réacteur nucléaire des éléments à vie longue en éléments à vie courte - voire non radioactifs -, elle nécessite le redémarrage du petit surgénérateur Phénix de Marcoule (Gard). « Je ne le proposerai que quand je serai certain de sa sûreté », indique M. Colombani. La décision est attendue entre octobre et décembre, avec un redémarrage prévu début 2001.
En ce qui concerne l'activité militaire, l'évolution est déjà amorcée. Les essais nucléaires étant arrêtés depuis 1995, la recherche se concentre sur deux projets : la simulation des armes grâce aux lasers et la propulsion navale. Une partie des crédits est allouée à l'assainissement et au démantèlement des installations. Les effectifs de la direction des affaires militaires, qui étaient d'environ 6 000 en 1996, ont été progressivement réduits pour être ramenés à 4 500 personnes fin 2000.
MULTIPLICITÉ DE COMPÉTENCES
Si le nucléaire reste l'activité « structurante » du CEA, celui-ci a reçu pour mission, lors du comité interministériel de la recherche scientifique et technologique du 1er juin 1999, d'augmenter son effort de recherche sur les énergies alternatives. « Nous avons déjà une petite activité dans le solaire que nous allons renforcer et, surtout, nous allons nous focaliser sur la pile à combustible », annonce Pascal Colombani. Le CEA prévoit de tripler son investissement dans ce secteur : « Compte tenu de notre expertise dans le domaine des matériaux, nous pouvons acquérir une compétence solide dans cette filière très prometteuse. »
Le nouvel administrateur général souhaite surtout donner une place croissante aux nouvelles technologies, dont les crédits pourraient passer « du quart au tiers du budget total » en trois ans. « Le CEA, qui a su transformer la science en puissance militaire et en indépendance énergétique, doit maintenant participer à la nouvelle économie. » Il fixe des priorités : « La microélectronique, qui évolue des composants vers les systèmes ; les nanotechnologies ; enfin, les biotechnologies et notamment les biopuces, domaine où le CEA peut jouer un rôle de leader ».
Cette multiplicité de compétences - le CEA possède des équipes de premier plan en sciences de la vie, en climatologie ou en astrophysique - peut donner l'impression d'un ensemble scientifique hétérogène. « L'ensemble de ses composantes font du CEA le centre national de la recherche technologique », rétorque Pascal Colombani. Un centre qui « a accumulé énormément de connaissances ». Du fait de ses activités militaires, il bénéficie de moyens importants - informatiques notamment - mis à la disposition de la recherche civile. Autant d'atouts permettant de « participer à la puissance et à l'indépendance de la France et plus largement de l'Europe ». A cet effet, le nouveau patron du CEA souhaite « ouvrir » davantage l'établissement. Des projets de collaboration sont en cours avec d'autres organismes de recherche, sous forme de groupements d'intérêt public. Un GIP est en voie de constitution avec le CNRS, en physique nucléaire - Pascal Colombani espère convaincre les chercheurs et leurs syndicats, réticents à ce projet, qu'il s'agit d'une « mise en commun des ressources » et non pas d'un début de « dépeçage » -, un autre est à l'étude avec l'Inserm (recherche médicale). « Il faut aussi que nous nous rapprochions des universités et que nos personnels y enseignent. » Pour envisager le futur, M. Colombani a demandé à une cinquantaine de jeunes chercheurs de trente ans de se projeter dans vingt ans, « à l'âge où ils seront amenés à diriger ». L'énergie atomique sera-t-elle encore prépondérante ou détrônée par des nouvelles technologies ? Pour symboliser cette évolution, ne faut-il pas modifier le sigle ou en changer ? « C'est prématuré, estime M. Colombani. Nous observons déjà une évolution. Les gens ne parlent plus du Commissariat à l'énergie atomique, mais du CEA. »
Dominique Gallois et Pierre Le
Hir
Missions. Créé en 1945 par une ordonnance du général de Gaulle, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) est à l'origine de la force de frappe française (bombe atomique, propulsion nucléaire). Cet établissement public de recherche est aujourd'hui chargé de donner à la France la maîtrise de l'atome et de ses applications dans les domaines de la recherche, de l'énergie, de l'industrie, de la santé et de la défense.
Activités. Les programmes de recherche destinés à la défense n'absorbent plus que 40 % du budget du CEA. Dans le secteur civil (60 %), son activité reste dominée par le nucléaire : recherche (études visant au renouvellement du parc électronucléaire français, optimisation du cycle du combustible), sécurité, sûreté. Mais le CEA s'est diversifié dans d'autres domaines comme la conception de composants électroniques ou de nouveaux matériaux, l'enseignement universitaire, le conseil aux entreprises ou encore l'essaimage (83 entreprises créées, représentant un millier d'emplois).
Moyens. Sur un total de 16 221 salariés, le CEA emploie 46,5 % de cadres, ingénieurs et chercheurs. Son budget s'est élevé à 18,5 milliards de francs en 1999. Il possède 1 549 brevets en portefeuille et a signé plus de 1 300 contrats avec l'industrie.